Lundi 16 décembre 2019

Musée

POLITIQUE CULTURELLE

L’Ermitage ne veut plus jouer seul les têtes d’affiche

SAINT-PÉTERSBOURG / RUSSIE

Le musée de Saint-Pétersbourg se plaint que la municipalité ne fasse que la promotion des sites impériaux provoquant ainsi un engorgement du nombre de visiteurs. Pourtant la ville abrite de nombreux lieux culturels publics ou privés dignes d’intérêt.

L'escalier monumental du Musée de l'Ermitage, l'un des fleurons culturels de Saint-Pétersbourg.
L'escalier monumental du Musée de l'Ermitage, l'un des fleurons culturels de Saint-Pétersbourg.
Photo E. Grynszpan

Saint-Pétersbourg. Le Musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg craque sous toutes les coutures. Plusieurs guides et employés du célèbre musée se sont confiés au Journal des Arts, racontant que le bâtiment n’est pas conçu pour supporter le flot croissant de touristes (4,2 millions en 2017), essentiellement durant la belle saison.

Lors d’une visite fin avril, un jour de semaine encore à deux mois du pic annuel, le Journal des arts a observé de larges grappes compactes de touristes, regroupés par nationalité, constituant un flot si dense qu’il était littéralement impossible de se déplacer à contre-courant dans certaines salles du musée. L’indéboulonnable directeur de l’Ermitage Mikhaïl Piotrovsky, 73 ans, a récemment tiré la sonnette d’alarme, réclamant lors d’une réunion des directeurs de musées publics russes qu’il était temps d’autoriser les institutions à déterminer elles-mêmes leur politique tarifaire, afin de réguler une situation devenue ingérable. Capitale touristique du pays, Saint-Pétersbourg abrite les quatre institutions culturelles les plus visitées du pays : le palais de Peterhof (le « Versailles russe », 5,3 millions par an en 2017), l’Ermitage (4,2 millions), la résidence impériale « Tsarskoïe Selo » (3,8 millions) et la cathédrale Saint-Isaac (3,7 millions). Des chiffres modestes en comparaison des 8,1 millions du Louvre, mais qui paraissent toutefois ingérables pour l’Ermitage en raison des contraintes imposées par le bâtiment du Palais d’hiver.

L’irritation du personnel de l’Ermitage se nourrit du sentiment que le musée est considéré comme une vache à lait par la municipalité. « Nous avons un désaccord permanent avec le directeur Mikhaïl Piotrovsky, parce que l’Ermitage est un lieu fondamental pour attirer les touristes et générer l’argent dont la ville a besoin », explique Andrei Mouchkarev, ­président du comité pour le développement du tourisme de Saint-Pétersbourg. « Du point de vue de Mikhaïl Piotrovsky, il vaudrait mieux que personne ne vienne à l’Ermitage, car les visiteurs abîment les tapis. Mais sur la question des tarifs, je le soutiens en partie, car cela résoudrait le problème de la forte fluctuation saisonnière. L’été, il est pratiquement impossible de pénétrer dans l’Ermitage, la queue dure des heures », confirme le fonctionnaire. Mais la décision revient au ministère de la Culture de Moscou « qui n’est intéressé que par un seul indicateur : la hausse de la fréquentation pour se pavaner avec des records », lâche un employé de l’Ermitage, qui préfère garder l’anonymat.

L’offre culturelle de Saint-Pétersbourg va bien au-delà des sites impériaux. La ville abrite des collections d’avant-garde et d’art contemporain, des musées, des centres d’art et des galeries privées. Mais au lieu de présenter une offre diversifiée pour désengorger l’Ermitage et inciter les touristes à revenir, la municipalité s’obstine à ne promouvoir que les quatre lieux les plus visités de Russie, comme le montre la sélection opérée pour des journalistes étrangers lors d’un voyage de presse qu’elle a organisé en avril. Seule exception : le Musée Fabergé, fondé en 2013 par le milliardaire Viktor Vekselberg dans le palais Chouvalov. En très bons termes avec le président russe Vladimir Poutine (et donc avec la municipalité), il s’était illustré en 2004 par un geste « patriotique » consistant à racheter à la famille Forbes sa collection Fabergé. Selon Ekaterina Poutchkova, directrice des relations publiques, le musée fonctionne déjà à pleine capacité avec 4 500 visiteurs par jour.

Pas un mot sur la remarquable (mais peu visitée) rétrospective accordée à Ilia et Emilia Kabakov (artistes contemporains russes les plus valorisés par le marché) par l’État-Major, une extension de l’­Ermitage consacrée à l’art moderne et contemporain. Ni sur « L’autre rive », une exposition collective d’artistes contemporains de la galerie moscovite Triumph occupant le « Manège », une vaste salle d’exposition gérée par la mairie. Le « Musée du XXe et XXIe siècles » et le Musée de l’avant-garde, eux aussi appartenant à la mairie, restent dans l’ombre.

Des initiatives privées pour diversifier l’offre

Un certain nombre d’initiatives privées tentent d’occuper le terrain avec des fortunes diverses. Novy Museum, fondé en 2012 à partir d’une collection privée d’art soviétique non-conformiste, peine à se renouveler. Erarta, un ambitieux projet né en 2010 dans un ancien institut scientifique, combine musée et galerie. Une aile montre la collection propre (2 800 œuvres), l’autre voit défiler une cinquantaine d’expositions par an. Erarta a du mal à se diversifier et annonçait mercredi 16 mai la fermeture de son espace consacré aux arts vivants. « C’est davantage un lieu de loisir grand public qu’un lieu d’art contemporain », estime Pavel Guerasimenko, un influent critique d’art basé à Saint-Pétersbourg. Pour lui, la ville ne compte que trois véritables galeries d’art contemporain (Marina Gisich, Anna Nova et Namegallery) qui, « à cause du déficit local de lieux d’art, sont forcées de participer à la vie créatrice et à l’éducation du public au lieu de se concentrer sur leur activité commerciale ». Marina Gisich, quinze ans d’existence, se maintient à flot grâce à son bureau d’architecture intérieure. Saint-Pétersbourg voit une floraison de « clusters créatifs » occupant des friches industrielles ou des bâtiments à l’abandon, dont certains, comme SevCabel, organisent ponctuellement des expositions d’art contemporain. L’un des projets les plus prometteurs est celui de la Nouvelle Hollande (ancienne amirauté à l’impressionnante architecture néoclassique), où le milliardaire Roman Abramovitch entend investir près de 160 millions d’euros pour en faire l’une des principales attractions culturelles de la ville, mêlant galeries, ateliers, bars et scène de concert. L’ouverture d’une filiale du musée d’art contemporain moscovite Garage (qui appartient pour moitié à Abramovitch) dans un des bâtiments de la Nouvelle Hollande est à l’étude.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°502 du 25 mai 2018, avec le titre suivant : L’Ermitage ne veut plus jouer seul les têtes d’affiche

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