Vendredi 10 juillet 2020

Politique - Justice

Affaire Serebrennikov, les artistes russes peinent à s’accorder sur une riposte

Par Emmanuel Grynszpan, correspondant à Moscou · lejournaldesarts.fr

Le 29 août 2017 - 1026 mots

MOSCOU / RUSSIE

MOSCOU (RUSSIE) [29.08.17] – Une semaine après l’arrestation du metteur en scène pour de prétendus détournements de fonds publics, le monde culturel russe a du mal à se mobiliser. Vladimir Poutine semble être à l’origine de l’arrestation de l’homme de théâtre.

Kirill Serebryannikov lauréat du prix « Masque d'or »
Kirill Serebryannikov lauréat du prix « Masque d'or »

De rares voix appellent au boycott de la rentrée théâtrale, d’autres, plus nombreuses, murmurent leur réprobation. On en trouve même n’hésitant pas à se ranger derrière le pouvoir. L’arrestation pour détournement de subventions publiques du trublion de la scène théâtrale et du cinéma russe Kirill Serebrennikov ne laisse personne indifférent, mais révèle surtout la profonde impuissance des artistes face à un pouvoir passé depuis longtemps maître dans l’art d’inféoder la société civile. Contrairement aux nombreux artistes du monde entier mobilisés lundi pour demander la libération de Kirill Serebrennikov, les artistes russes faisant de même s’exposent à une marginalisation complète, voire, à partager le sort du metteur en scène.

L’affaire Serebrennikov met la lumière sur un mécanisme de contrôle étatique sur l’art ouvrant la porte aux abus. En Russie, les subventions publiques pour la culture fonctionnent sur le modèle du remboursement. L’argent n’est versé qu’à la fin des projets artistiques, une fois que toutes les sommes sont dépensées et que toutes les factures et justifications sont soumises aux organes de contrôle. Ce modèle force les institutions culturelles et sociétés de production à procéder à des montages financiers risqués pour équilibrer leurs comptes. L’objectif de l’État est de rendre les institutions culturelles les plus vulnérables possibles à l’appareil de contrôle judiciaire, et in fine politique.

Kirill Serebrennikov a été arrêté le 22 août sur le tournage d’un film consacré à Viktor Tsoï, icône subversive de la Perestroïka. Le metteur en scène est soupçonné d’avoir détourné 68 millions de roubles (1 million d’euros) de subventions publiques versés pour un projet théâtral dont les autorités affirment qu’il n’a pas été monté, alors qu’il a été vu par des milliers de personnes, dont le correspondant du Journal des Arts. Déféré devant le juge le lendemain, il a été placé en résidence surveillée jusqu’au 19 octobre en attente de son procès, pour lequel il risque 10 ans de prison. Il n’a ni le droit de téléphoner, ni d’utiliser Internet et ne peut communiquer qu’avec ses parents (très âgés, vivant loin de Moscou) et son avocat. Il va sans dire que cet hyperactif menant de front plusieurs projets et dirigeant un théâtre, voit son activité créatrice coupée net.

Des voix se sont élevées pour appeler à une remise à plat du fonctionnement des subventions publiques à la culture, mais il est parfaitement clair pour tout le monde qu’une réforme consistant à desserrer le contrôle est impensable dans le climat actuel. Le monde de la culture est conscient que le couperet est tombé sur Serebrennikov parce que ses réalisations touchent à des sujets sensibles comme l’homosexualité, la religion et la contestation de l’ordre établi.

L’influente critique théâtrale Marina Davydova penche pour une action immédiate et a appelé vendredi au boycott de la rentrée théâtrale. « S’il y a bien une chose à exclure absolument dans les semaines qui viennent, c’est de faire comme si rien ne s’était passé », écrivait-elle sur sa page Facebook. Davydova fait un rapprochement (et elle est loin d’être la seule) avec l’arrestation en 1939 du célèbre metteur en scène d’avant-garde Vsevolod Meyerhold par la police politique, qui l’a torturé puis fusillé. « Il est impossible de démarrer la nouvelle saison comme si de rien n’était », poursuit-elle, appelant à « boycotter les collectifs dont les directeurs artistiques ou les vedettes gardent le silence [sur l’affaire Serebrennikov] ». Davydova enjoint les journalistes à ignorer totalement ces mêmes collectifs.

Visant directement le chef d’État Vladimir Poutine, le réalisateur de cinéma Ivan Vyrypaïev appelait les acteurs culturels vendredi dans une lettre ouverte à « cesser de soutenir ce pouvoir. Il ne faut pas aller chercher de récompenses officielles ni serrer la main de Poutine (…) et ne plus participer à sa campagne présidentielle ». Pour sa réélection en 2012, Vladimir Poutine s’était beaucoup appuyé sur l’autorité morale d’une vingtaine de personnalités du monde de la culture. Parmi eux figure Mikhaïl Piotrovsky, directeur du musée de l’Ermitage, qui soutient aujourd’hui Serebrennikov.

Pour Marat Guelman, l’un des principaux promoteurs de l’art contemporain russe, aujourd’hui exilé, l’affaire Serebrennikov a déplacé le curseur de la répression. Selon lui, ce ne sont plus les acteurs radicaux qui sont visés, mais ceux qui tentent de maintenir un niveau de création exigeant tout en gardant de bons rapports avec l’État. « Il ne suffit plus d’être loyal et d’accepter d’annuler des premières [allusion au Théâtre du Bolchoï censurant en juillet dernier le spectacle “Noureev” mis en scène par Serebrennikov] ou d’écarter des personnalité trop indépendantes. Il faut désormais se ranger derrière les forces obscurantistes que sont les autorités actuelles et personnifiées par [le ministre de la culture Vladimir] Medinsky », juge Guelman.

Dans l’affaire Serebrennikov, Vladimir Medinsky appuie clairement l’appareil répressif. Lui qui n’a jamais caché sa profonde antipathie envers Serebrennikov, s’est dit jeudi dernier « attristé par la situation » tout en s’affirmant « certain que l’affaire n’a pas été déclenchée d’en haut. J’ai une source », a-t-il lâché, suggérant la culpabilité de Serebrennikov.

Nombre d’observateurs voient toutefois dans Medinsky une figure trop subalterne dans la verticale du pouvoir poutinien pour être à l’origine de l’affaire. Le politologue Konstantin Gaaze, ne voit qu’un seul individu appartenant au premier cercle et désireux de mettre au pas la culture : l’archevêque de l’église orthodoxe russe Tikhon Chevkounov. Cet homme très secret, réputé être le directeur de conscience de Vladimir Poutine, disposerait en outre d’une grande influence sur les services de sécurité (FSB).

Une semaine après l’arrestation, l’affaire reste sur toutes les lèvres. Il apparaît évident que les acteurs de la culture russe ne sont - une fois de plus - pas parvenus à s’unir en groupe de pression pour faire reculer les autorités. Les initiatives de Davydova et de Vyrypaïev n’ont reçu qu’un écho très limité. L’espoir vient maintenant des arts plastiques. Avec l’inauguration le 14 septembre de la 7ème biennale d’art contemporain de Moscou, c’est sur la solidarité des artistes plasticiens envers Serebrennikov que les projecteurs seront braqués.

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