Politique

France-Russie, partenaires particuliers

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 26 octobre 2017 - 708 mots

FRANCE / RUSSIE

Alors que les relations diplomatiques entre les deux pays n’ont jamais été aussi tendues depuis la guerre froide, les collaborations culturelles bilatérales s’enchaînent paradoxalement à un rythme effréné.

En langage géopolitique, on appelle ça un réchauffement diplomatique. Tandis que les relations diplomatiques se sont dégradées, la liste des coopérations d’envergure entre la France et la Russie est impressionnante : exposition Chtchoukine et, bientôt, Morozov à la Fondation Vuitton, Marquet puis Malraux au Musée Pouchkine, Saint Louis au Kremlin, mais aussi Rodchenko à Colmar, sans oublier l’exceptionnelle donation d’œuvres au Musée national d’art moderne par la Vladimir Potanin Foundation.

Cette accumulation s’explique, entre autres, par la concordance d’anniversaires, notamment le centenaire de 1917 et le tricentenaire du séjour de Pierre le Grand à Versailles, qui marque d’ailleurs le début des relations diplomatiques entre les deux puissances. Mais le calendrier ne suffit pas à expliquer cette effervescence. L’active politique de partenariat impulsée par la directrice du Musée Pouchkine, Marina Lochak, participe aussi grandement à ce climat. Une ouverture inédite, en prévision des travaux de l’établissement, mais aussi d’une inclinaison francophile de la directrice. « Nous avons clairement ressenti que l’équipe de direction avait fortement envie de travailler avec les musées français », explique Laurence des Cars, présidente des Musées d’Orsay et de l’Orangerie, qui a collaboré avec l’institution moscovite à la préparation de l’exposition Soutine, présentée actuellement grâce à de nombreux prêts français. « Le musée Pouchkine souhaiterait que l’on développe d’autres projets ensemble, et c’est une piste que nous envisageons. »
 

Envoyer des gages d’amitié

Mais plus encore que le nombre d’expositions, ce qui frappe, c’est l’importance des pièces prêtées, qui pour certaines ne voyagent jamais. Bien sûr, envoyer de tels trésors, c’est aussi adresser un message d’amitié et de confiance. « Évidemment, il y a une dimension symbolique », confiait Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux, lors de l’inauguration de l’exposition Saint Louis au Kremlin en 2017. « Une grande partie de ces œuvres n’avait jamais quitté le territoire national. Que les Russes soient les premiers à accueillir ces trésors du patrimoine français, c’est aussi une manière de réaffirmer qu’il y a des liens culturels et historiques très forts et que nous souhaitons qu’ils se poursuivent. »

L’accueil enthousiaste de la manifestation et les projets futurs avec l’institution moscovite prouvent que le message a été compris comme tel. « Nous avons toujours eu des relations culturelles très étroites avec la France, et je crois que la poursuite de ce type de coopération peut, peut-être, aider à rectifier la situation politique », espérait quant à elle Elena Gagarina, directrice des musées du Kremlin, lors du vernissage.

Cette exposition, qui devrait être suivie de manifestations à Paris à l’hôtel de la Marine à partir des collections du Kremlin, a aussi été le déclencheur d’un autre projet symbolique : le jumelage de monuments. Une opération qui concerne huit sites ayant des affinités : la Villa Savoye et la maison Melnikov, la basilique de Saint-Denis et la forteresse Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg, la maison de George Sand et celle de Tolstoï et, enfin, le château de Champs-sur-Marne et le manoir de Kouskovo. Ces derniers ont noué une collaboration féconde avec plusieurs expositions à la clé, dont cet hiver un aperçu de la collection de céramiques de Kouskovo dressée sur une table du château de Champs-sur-Marne.

Ces jumelages ont été l’un des temps forts de l’année franco-russe lancée en 2016. Une opération peu médiatisée mais qui est le moteur de nombre d’événements artistiques et de projets pour renforcer les flux touristiques entre les deux destinations, notamment vers les sites plus confidentiels. Ce cadre diplomatique a aussi été l’occasion de rappeler certains principes. « Lors des manifestations officielles, de nombreux interlocuteurs ont en effet insisté sur le fait que, malgré les différends actuels sur la politique internationale, la France et la Russie sont deux anciens partenaires, nourris par des siècles d’échanges culturels et que cela doit perdurer, résume Edward de Lumley, directeur du développement culturel et des publics du CMN, et que, dans une période de crise politique, la culture joue au fond un rôle fort en maintenant des liens entre les deux pays. » Pour l’heure, l’appétence réciproque des publics pour ces différents événements donne en tout cas raison aux diplomates et aux scientifiques qui misent sur l’art pour raviver cette amitié.

 

 

« Kouskovo met la table à Champs »,
du 9 décembre au 15 mars 2018. Château de Champs-sur-Marne, 31, rue de Paris, Torcy (77). www.chateau-champs-sur-marne.fr
« Chaïm Soutine »,
du 24 octobre au 21 janvier 2018. Musée Pouchkine, Volkhonka 12, Moscou (Russie). www.arts-museum.ru

 

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°706 du 1 novembre 2017, avec le titre suivant : France-Russie, partenaires particuliers

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