Musée

Le directeur de l’Ermitage se livre sans nuances

Par Emmanuel Grynszpan, correspondant à Moscou · Le Journal des Arts

Le 14 janvier 2019 - 1037 mots

MOSCOU / RUSSIE

Toujours autant péremptoire, le directeur du Musée de l’Ermitage ne cache pas son agacement à l’égard des restitutions, de la reconstruction de Palmyre et de l’art contemporain.

Mikhaïl Piotrovski
Le directeur du musée de l'Ermitage, Mikhaïl Piotrovski
© Photo : State Hermitage Museum

Mikhaïl Piotrovski (74 ans) dirige le Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg depuis vingt-huit ans, à la suite de son père Boris Piotrovski qui occupait le même poste. Comme à son habitude, il ne pratique pas la langue de bois.

Pendant la préparation de l’exposition « Icônes de l’art moderne, la collection ­Chtchoukine » à la Fondation Louis Vuitton, vous aviez exprimé des craintes sur les garanties offertes par la France s’agissant des risques de saisie par les anciens actionnaires de Ioukos. Ces risques sont-ils toujours présents ?

Nous n’avons aucun doute là-dessus. Les exigences sont les mêmes dans le monde entier : il faut une garantie d’État pour le retour de tous les objets. Parce que, de nos jours, des poursuites sont engagées de tous les côtés. Et puis, il y a l’exemple donné par Monsieur Macron – merci à lui –, maintenant tous les pays africains vont engager des poursuites contre tous les musées du monde.

Cette initiative de restitution représente-t-elle une menace pour l’Ermitage ?

Tous les musées se retrouvent dans la même situation. J’ai depuis longtemps alerté sur cet engrenage. Tout a commencé par les Allemands qui ont réclamé qu’on leur rende des œuvres [saisies par l’Armée rouge]. « Rendez ! Rendez ! Rendez ! », qu’ils disaient. Ils ont ouvert la boîte de Pandore. Ensuite, sont venus les descendants des juifs spoliés en France, qui ont réclamé la restitution de nombreuses œuvres. Puis, les victimes de guerres et des révolutions. Chez nous, c’est l’église orthodoxe russe, demain ce sera une autre. C’est un défilé incessant qui, au bout du compte, va anéantir l’institution du musée en tant que telle. Parce que le musée est une invention européenne. L’œuvre est ôtée de son contexte originel et s’inscrit dans un autre récit, celui du musée. Et défaire ce récit, j’y suis opposé. On peut construire d’autres récits, mais pas défaire ce qui est déjà fait. Voler ce qui a été volé n’est pas la meilleure manière de créer quelque chose de nouveau. Nous connaissons bien ce raisonnement ici et la France aussi, mais elle semble l’avoir oublié.

Donc vous êtes totalement opposés à la restitution ?

Non, pas totalement. Je pense que la politique ne doit pas se mêler des affaires des musées. Il ne faut pas toucher aux collections pour des motifs politiques. Pour la restitution, il faut juger au cas par cas. Nous possédions un vitrail allemand de Francfort-sur-l’Oder. L’Ermitage a décidé [en 2002] qu’il fallait restituer ces vitraux à l’Allemagne. Nous ne les montrerons jamais parce qu’ils sont radicalement antisémites. En Russie, il est indécent de les présenter, mais ils sont très importants pour l’histoire allemande. C’est l’exemple même des objets que nous pouvons rendre dans l’intérêt des relations avec l’Allemagne. La décision a été prise, sur notre demande, par le parlement russe.

Où en est l’assistance que vous avez promise pour la restauration de Palmyre ?

Les choses vont mal en Syrie, parce que les puissances européennes et l’Unesco créent tous les obstacles à la reconstruction de Syrie. Palmyre a besoin d’une grande concertation internationale, comme ce fut le cas pour les monuments de la Nubie menacés par le barrage d’Assouan [en 1960]. À l’époque, Nasser était encore plus haï que Bachar Al-Assad aujourd’hui… Cela n’avait pas empêché une campagne internationale pour sauver les monuments. Il faudrait une telle campagne pour Palmyre. J’en ai déjà parlé avec l’Unesco. Parce que si chacun agit de son côté sans concertation, cela se passe mal. Quand j’ai annoncé nos projets concernant Palmyre, l’Unesco m’a envoyé une note outrée : « Comment osez-vous faire quelque chose sans demander conseil à l’Unesco ! » Sauf que l’Unesco refuse de parler avec le régime de Damas. De notre côté, nous sommes prêts. Nous avons créé un modèle 3D de la cité de Palmyre. Nous savons comment restaurer le Musée de Palmyre. Non pas les monuments de Palmyre qui sont détruits, mais le musée. Il faut restaurer les bas-reliefs. Mais nous attendons que l’Unesco fasse preuve d’initiative comme elle le fait dans le cas de l’Iraq.

Selon vous, le frein est strictement politique ?

Oui c’est politique, car si nous y allons seuls, certains hurleront, d’autres refuseront de participer. Bien sûr, nous pouvons débarquer en avion militaire et tout restaurer, ce n’est pas si compliqué. Notre mission est de montrer que la culture est plus importante que la politique. Pour sauver la culture, il faut oublier la politique. Régime [Assad] ou non.

En 2015, vous avez été scandalisé que la Cité de Palmyre n’ait pas été défendue lorsqu’elle fut capturée par l’État islamique. L’est-elle suffisamment aujourd’hui ?

Palmyre n’est pas suffisamment défendue. Ils l’ont prise une première fois, une deuxième fois… Et ce sont des unités russes qui l’ont délivrée. La zone reste l’une des plus conflictuelles du pays. L’intervention russe en Syrie est pour moi une ingérence justifiée par la nécessité de sauver Palmyre. Cela justifie tout. La destruction du patrimoine est un crime inacceptable qui doit être puni. La culture a son propre droit. Ce droit est parfois plus important que les droits de l’homme, parfois il faut utiliser la force pour protéger les monuments culturels.

L’Ermitage montre de l’art contemporain depuis quatre ans, ce qui a plusieurs fois provoqué des controverses dans le public pétersbourgeois. Constatez-vous un changement dans l’attitude du public envers l’art contemporain ?

Peu à peu. Vous savez, dans le monde entier, personne n’aime l’art contemporain. Il est apprécié là où vivent de nombreux millionnaires.

Vous considérez-vous comme un défenseur de l’art contemporain ?

L’art contemporain n’existe pas. Ce qui existe, c’est l’art, celui qui est créé aujourd’hui fait partie de l’art mondial et ne s’en différencie en rien. C’est ce que nous nous efforçons d’expliquer. C’est le même art que celui du passé. Je ne suis pas un défenseur de l’art contemporain, mais je considère que l’art contemporain doit être montré dans le contexte de l’histoire de l’art. Regardez, à l’Ermitage, nous montrons tout. De l’Antiquité à aujourd’hui. C’est très important, c’est notre politique. Tous les musées ne peuvent pas se le permettre. Nous, oui, car nous avons de tout.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°514 du 4 janvier 2019, avec le titre suivant : Mikhaïl Piotrovski, directeur du musée de l’ermitage « La protection du patrimoine passe parfois avant les droits de l’homme »

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