Patrimoine

État des lieux - Venise moins sereine

Venise, entre splendeur et décadence

Toujours plus tournée vers l’art contemporain, la Sérénissime prend le risque de négliger son patrimoine. Malgré la présence de fondations et le soutien de mécènes, Venise manque d’une vision d’ensemble

Par Tina Lepri & Edek Osser · Le Journal des Arts

Le 27 novembre 2012 - 1861 mots

VENISE / ITALIE

Envahie par les touristes qui peinent à photographier ses monuments cachés sous d’immenses panneaux publicitaires, la Sérénissime est en passe de perdre son âme. Si l’art contemporain s’est trouvé une place d’exception, le patrimoine de la Lagune souffre de négligence. Pour ne pas sombrer, Venise a avant tout besoin d’une vision d’ensemble.

VENISE - Victime de sa beauté aussi spectaculaire que fragile, Venise n’a jamais été une ville ordinaire. Piétinée chaque année par 24 millions de touristes, la Sérénissime se consume et se dénature. Le cardinal Angelo Scola, ancien patriarche de Venise, dénonçait le danger d’une « dérive anthropologique ». Le directeur de la Fondation Cini, Pasquale Gagliardi, renchérit : « Si nous la laissons en proie au marché, elle se videra de ses habitants pour se remplir de touristes. Et devenir un parc à thème ». La ville est déjà « la meilleure affaire touristique de la planète ». Elle compte 59 000 habitants, un microcosme qui coexiste avec le tourisme, mais en communauté fermée divisée en corporations qui défendent leurs propres intérêts, et rétive aux changements. Le maire Giorgio Orsoni réfute ce tableau : « La ville est vivante, il y a 20 000 personnes qui possèdent des logements, beaucoup d’étrangers, 30 000 habitants sur les îles, 20 000 étudiants, 15 000 pendulaires (1). Sur la lagune, nous sommes toujours au moins 150 000 en plus des 60 000 touristes ».

Trois menaces
Pour l’heure, Venise survit dans un équilibre précaire. Le passage des paquebots de croisières, à quelques mètres des édifices historiques, représente une menace qui peut lui être fatale. Ce trafic d’environ 90 paquebots déverse plus de 2 millions de touristes par an. En mars, à la suite du naufrage du Costa Concordia, un décret gouvernemental a interdit le passage de navires à moins de deux miles des côtes – un décret intenable à Venise, où il est impossible d’accéder autrement au port. Les manifestations et appels au gouvernement se multiplient sans succès. « Toutes les marchandises qui entrent au port sont taxées, or les touristes ne paient rien », ajoute Antonio Foscari, professeur d’histoire de l’architecture à l’Université IUAV. « Il est difficile pour le maire d’intervenir car le bassin de Saint-Marc et le canal de la Giudecca relèvent de l’administration des affaires maritimes. » Les hypothèses : diriger les navires vers le port de Malamocco via le canal des pétroliers, creuser un nouveau canal, ou encore faire s’approcher les navires de Marghera. Les intérêts en jeu sont grands : l’actuelle station maritime est récente et la déplacer serait coûteux. La commune, l’Agence du domaine public et la Direction des eaux planchent sur le problème.

Vient ensuite un cauchemar architectonique projeté à Marghera : le Palais Lumière, gratte-ciel de plus de 250 mètres, cumulant soixante étages de logements et de bureaux. Un « cadeau à Venise » du couturier Pierre Cardin qui se dit prêt à investir près de 2 milliards d’euros. Un concert de protestations s’est élevé contre ce risque d’altération définitive du panorama vénitien. A priori, le maire Orsoni refuse de s’opposer à l’aubaine d’une reconversion pour les zones industrielles de Marghera : « La commune a l’œil sur cette zone depuis des années. Ce bénéfice public s’assortirait de charges d’urbanisation de quelque 400 millions pour les infrastructures ». Mais l’opposition reste forte. « Ces "opportunités" démontrent l’énorme force d’attraction de la ville, mais elles sont aussi vécues comme des menaces car elles ne font pas partie d’une vision d’ensemble et se heurtent à la logique défensive des corporations, qui se rebellent par principe », explique Foscari. Enfin, le sort de l’Entrepôt des Allemands, édifice médiéval à côté du Rialto, suscite l’inquiétude. Benetton l’a racheté à la Poste italienne pour 52 millions d’euros et souhaite en faire un centre commercial signé Rem Koolhaas – 20 millions pour la restauration, 18 pour l’aménagement. Des escalators et une terrasse panoramique sur le Grand Canal étaient prévus. La Surintendance y a mis le holà et une solution moins invasive est à l’étude.

Pollution visuelle
Sur la place Saint-Marc, les touristes cherchent en vain à cadrer leur photo sous les panneaux géants recouvrant la Bibliothèque Marciana et le Musée Correr. Autre symbole vénitien, le Pont du Rialto sera bientôt recouvert sur 120 m2 pendant 18 mois (5 millions d’euro). Ces pratiques publicitaires sur les lieux emblématiques de Venise continuent à susciter critiques et protestations. Or le maire rappelle que cette publicité a financé toutes les restaurations du Palais ducal et du Pont des soupirs (2,8 millions d’euro).

Vers une ville rénovée
Le président de la Biennale Paolo Baratta propose « Renovatio urbis », une vision globale pour Venise en trois grands thèmes. La gestion de la Lagune : « un problème complexe dont Venise ne peut pas assumer les coûts sans l’aide du reste du pays » ; le repli sur soi : « le vrai danger pour Venise est de réduire l’idée de la culture à l’exploitation d’un patrimoine. La culture est faite de recherches, de connaissances, d’innovations ouvertes sur le monde » ; le tourisme devenu incontournable : « les commerçants, les hôtels, les restaurants…, tous ont pris leur part du tourisme. Tous sauf Venise, qui en est la raison d’être. Comment se fait-il qu’un fonds pour la requalification et la restauration du patrimoine n’ait pas été créé ? « Renovatio urbis » tirerait de l’activité touristique les ressources pour défendre le patrimoine ». De fait, la ville n’est pas rénovée et la Commune n’a pas les 100 millions annuels nécessaires pour son entretien. Ce en dépit d’un signe encourageant : l’achat par la Commune des 35 hectares de l’Arsenal à l’État.

Capitale de l’art contemporain
Outre la Biennale, une myriade de fondations et d’institutions fait de Venise un lieu de rendez-vous international, où se pressent des visiteurs attirés par une offre culturelle foisonnante. Si l’attention était autrefois tournée vers le patrimoine et l’art classique, tout a changé : Venise est devenue capitale de l’art contemporain. Nombreuses sont les fondations ayant racheté et transformé des édifices anciens pour y présenter de l’art contemporain (la Fondation Pinault, la Fondation Prada, la Fondation Cini, la Fondation de Venise…). La surintendante des Biens architecturaux, Renata Codello, note que les dix dernières années ont vu naître trente-cinq architectures contemporaines notables signées Santiago Calatrava, Mario Botta, David Chipperfield ou encore Tadao Andô.

Les institutions privées
Institution vénitienne des plus appréciées, la Collection Peggy Guggenheim arrive troisième en termes de visiteurs après le Palais ducal et le Musée de la Basilique Saint-Marc. Son directeur Philip Rylands souligne que la collection continue à s’enrichir : « Une Américaine nous a légué 83 œuvres qui s’intègrent parfaitement à notre fonds et que nous présentons depuis octobre ». Dirigée par Pasquale Gagliardi, la Fondation Cini a obtenu 30 millions d’euros en 2001, grâce à la Loi spéciale de Venise, pour la restauration et l’entretien de l’Île de San Giorgio Maggiore. La bibliothèque Manica Lunga a été restaurée (3 millions d’euro), une résidence étudiante restructurée (8,5 millions d’euro) et un espace d’expositions d’art contemporain doit bientôt ouvrir.

La Fondation de Venise, elle, a choisi de financer un projet innovant à Mestre, zone touchée par la crise industrielle : le M9, Musée du XXe siècle. « Grâce à un nouvel édifice muséal et à la restauration d’un ancien couvent, M9 contribuera à la renaissance urbaine de Mestre. Dévolu à l’histoire du XXe siècle, il parlera d’industrialisation, de luttes ouvrières, et donc de Mestre », explique son directeur Fabio Achilli. L’arrivée de la Fondation Pinault avait semé le doute – l’entrepreneur était soupçonné de spéculation. « Les faits parlent d’eux-mêmes », rétorque Martin Bethenod, à la tête de la fondation depuis deux ans. Après des premiers temps difficiles, le Palazzo Grassi et la Pointe de la douane accueillent plus de 300 000 visiteurs. Certes, les revenus sont insuffisants : « Une partie des coûts est couverte par les entrées, la vente des catalogues…, explique le directeur. François Pinault couvre personnellement la différence. L’image internationale de Venise n’a jamais été aussi forte et nous avons une visibilité que seule cette ville peut offrir. »

Les Galeries de l’Académie
La situation des musées est bien moins réjouissante. La réouverture des Galeries de l’Académie est encore loin. Renata Codello, chargée du projet d’extension (25,7 millions d’euro), minimise l’affaire : « Beaucoup de salles sont déjà prêtes. Nous avons un an de retard, mais nous tenons le budget. 95 % des travaux sont accomplis. L’État doit encore régler 1,35 million aux entreprises. ». La Surintendance spéciale du Pôle muséal se charge du reste : « La restauration de la partie historique commencera avant l’été. Nous avons déjà reçu 2 millions du ministère, et au printemps nous aurons 7 millions du fonds Cipe. Tout devrait être prêt pour 2015 », explique la directrice Giovanna Damiani. Soit trois années d’attente, si toutefois ces financements suffisent, car la situation de la Surintendance est incertaine. « Nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes, explique la directrice. Le bilan pour l’année 2012 prévoit environ 4 millions de dépenses et 1,7 million de revenus. Nous devrons nous débrouiller tous seuls, et il est plus ardu de survivre dans un océan d’offre culturelle, surtout dans une ville d’art contemporain ».

La Fondation des musées de la ville de Venise sort quant à elle d’une période difficile. Son nouveau président, Walter Hartsarich, expert en administration, et surtout sa nouvelle directrice Gabriella Belli, venue du Mart à Rovereto, lui donnent un nouveau souffle. « Nous devons d’abord redynamiser nos onze musées, avec un effort particulier pour le Musée Correr et la Ca’Pesaro, dit-elle. Puis, j’entends redévelopper nos liens internationaux et le rôle central des grandes expositions au Musée Correr. » Aujourd’hui, les musées municipaux se suffisent à eux-mêmes : 24 millions de revenus en 2011, avec un bénéfice d’environ 1 million. Avec son million et demi de visiteurs, le Palais ducal assure à lui seul 60 % du budget de la Fondation.

Rôle important du mécénat
Les Surintendances appauvries doivent beaucoup à un réseau méconnu mais très puissant de mécènes, pour la plupart vénitiens résidant et travaillant à l’étranger. La société des Amis des musées vénitiens, présidée par Umberto Marcello del Majno, coordonne toutes les initiatives des quelque vingt-quatre comités avec la Surintendance, le Patriarcat et les musées. Le Comité français pour la sauvegarde de Venise a, par exemple, payé pour la restauration des huit premières chambres de l’aile napoléonienne du Palais royal (800 000 euros). En tout, les comités ont versé 6,55 millions d’euro au cours des cinq dernières années.

L’avenir en grand
L’avenir de la ville est l’objet de l’association « Venezia Città Metropolitana », dont le maire Giorgio Orsoni met au point les statuts à l’occasion de la révision prochaine de la structure des Provinces. « Nous devons mettre de côté tout esprit de clocher, affirme Orsoni. Le futur est dans un développement plus grand. Venise n’est pas Venise sans la Lagune, elle ne peut rien faire sans les sociétés locales. Nous devons mettre en réseau la ville avec le reste du territoire et ainsi mieux gérer la pression du tourisme, notre plus grande industrie. »

Notes

(1) population se déplaçant quotidiennenent entre son domicile et son travail

Légende photo

Publicités sur le Palais des Doges et la Piazza San Marco - Venise - 2011 © photo Ludosane

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°380 du 30 novembre 2012, avec le titre suivant : Venise, entre splendeur et décadence

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