Art ancien

XIVE-XVIIIE SIÈCLES

La collection Cini franchit les Alpes

Par Sindbad Hammache · Le Journal des Arts

Le 7 janvier 2022 - 743 mots

AIX-EN-PROVENCE

Aix-en-Provence accueille les trésors de l’homme d’affaires italien, habituellement abrités sur l’île San Giorgio Maggiore à Venise, pour une exposition soucieuse de valoriser l’expérience esthétique.

Giuseppe Porta, dit Salviati le Jeune, La Résurrection de Lazare, c. 1543, huile sur toile, 162 × 264 cm. © Fondazione Giorgio Cini
Giuseppe Porta, dit Salviati le Jeune, La Résurrection de Lazare, c. 1543, huile sur toile, 162 × 264 cm.
© Fondazione Giorgio Cini

Aix-en-Provence. C’est la première fois que les œuvres de la Fondation Cini quittent l’île San Giorgio Maggiore, à Venise. Loin de leur écrin de la lagune, les trésors rassemblés par Vittorio Cini (1885-1977) investissent l’hôtel de Caumont, selon le vœu du directeur de la fondation, Luca Massimo Barbero, heureux de pouvoir « mélanger les choses» en dehors du palais. Car l’accrochage présenté à Aix-en-Provence n’est ni chronologique, ni stylistique. En quelques salles et quatre-vingt-dix œuvres, il s’agit de brosser un portrait en creux du capitaine d’industrie et amateur d’art qui les a réunies en une même collection.

Pour autant, l’exposition n’est pas une biographie de Vittorio Cini. Il y a bien quelques œuvres qui témoignent de l’histoire secrète de celui qui a fait fortune dans l’aménagement portuaire durant les années 1920, comme le Saint Georges de Cosmè Tura, peintre ferrarais, qui déploie la figure héroïque du saint dans un camaïeu de violet. Ce petit panneau extrait d’un retable fait le lien entre Ferrare, ville natale de Cini, et Venise, sa ville d’adoption où il aménage l’île San Giorgio Maggiore pour y installer sa fondation en 1954. Il fait aussi écho à Giorgio, son fils mort dans un accident d’avion en 1949, et à la mémoire duquel Vittorio Cini crée sa fondation.

Le goût des objets beaux et rares

L’histoire de celui qui fut l’un des hommes les plus riches d’Italie s’arrête ici. La scénographie déploie plutôt le goût d’un collectionneur du XXe siècle, qui s’entoure des meilleurs experts pour constituer son trésor. Bernard Berenson et Federico Zeri conseillent l’homme d’affaires dans ses achats, particulièrement attentif à l’état de conservation des œuvres qu’il acquiert. La première salle s’ouvre au visiteur comme une malle aux trésors, ponctuée de petits formats de l’école de Ferrare ; précieuses assiettes en cuivre émaillé, aux décors mauresques, livres rares, ivoires ciselés, jusqu’à un mystérieux porte-documents en cuir du XVe siècle aux armes de la famille d’Este remplissent cette entrée en matière roborative.

Dans cette évocation de ce que pouvait être l’intérieur de Vittorio Cini, la réunion éclectique de ces objets dessine l’appétence du collectionneur pour le beau, et le rare. Ainsi, la collection de peintures réunies par la fondation, présentée dans la suite du parcours, préfère la qualité à la quantité. Pour chaque signature présente dans la collection, c’est une œuvre singulière et incontournable sur laquelle Vittorio Cini a jeté son dévolu. De Pontormo, il acquiert les Deux amis, un double portrait unique par son intense effet de présence. De Piero della Francesca, il choisit La Vierge et l’Enfant aux détails virtuoses. De Fra Filippo Lippi, il achète une Vierge à l’enfant entourée de chérubins, traités en quasi-grisaille.

Introduction de l’art contemporain

Les œuvres sont toutes admirables ; le parcours de l’hôtel de Caumont, en insistant sur le goût du collectionneur et le caractère unique de chaque œuvre, parvient à créer une atmosphère propice à la contemplation de ces chefs-d’œuvre. L’introduction ponctuelle d’œuvres d’art contemporain, çà et là, parachève cette présentation. Ainsi, les rectangles d’albâtre recouvert d’impasto rose et bleu d’Ettore Spalletti offrent un écho très poétique à la palette du Christ rédempteur de Sano di Pietro (1442) qui leur font face.

Cette conjugaison de l’ancien et du moderne fonctionne aussi particulièrement bien dans la grande salle consacrée à la série des « Prisons imaginaires » de Piranèse. Les estampes fantasmagoriques du XVIIIe siècle, dont Cini avait acquis l’ensemble, trouvent leur pendant dans le travail de réinterprétation par l’artiste brésilien Vik Muniz, qui reproduit ces architectures extravagantes avec des bobines de fils tendus sur une feuille blanche, puis photographiés.

Ces partis pris donnent à chaque salle du parcours un esprit singulier, dans cette exposition pensée comme un « archipel ». De la lumière des fonds dorés des Giotto, des Taddeo Gaddi, on aboutit aux ténèbres de Piranèse, en passant par le calme silencieux de la Renaissance florentine. Dans chacune de ces salles, la scénographie exagère ces ambiances, par les choix de couleurs de cimaises, comme par l’accrochage, intensifiant l’expérience esthétique. La dernière salle propose, elle, une explication de texte d’un grand tableau d’histoire de Salviati le Jeune, et on comprend mal ici l’intrusion d’un discours très scolaire dans un parcours qui a laissé toute liberté au regard. Heureusement, la boucle se termine sur une aquarelle de Francesco Guardi représentant l’île San Giorgio Maggiore, point d’orgue de ce voyage vénitien.

Trésors de Venise, la collection Cini,
jusqu’au 27 mars 2022, Hôtel de Caumont, 3, rue Joseph-Cabassol, 13100 Aix-en-Provence.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°580 du 7 janvier 2022, avec le titre suivant : La collection Cini franchit les Alpes

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