Musée

Mikhail Piotrovsky, directeur général du Musée d’État de l’Ermitage

Mikhail Piotrovsky a hérité, il y a vingt ans, d’un Ermitage sous-financé et replié sur lui-même. Sous sa direction, le musée a multiplié les partenariats et les chantiers de rénovation

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 4 septembre 2013 - 1700 mots

SAINT-PÉTERSBOURG / RUSSIE

Succédant à son père, Mikhail Piotrovsky dirige depuis vingt ans le Musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg.

En Russie, il jouit d’une popularité incroyable, inhabituelle à un tel poste. « On le reconnaît dans la rue », s’amuse Henri Loyrette, l’ancien président-directeur du Musée du Louvre. Il est vrai que le pourtant réservé Mikhail Piotrovsky ne recule devant rien pour assurer la promotion de son musée. Outre l’émission de télévision qu’il présente sur une chaîne d’État, le directeur général de l’Ermitage publie un journal quotidien et une revue semestrielle. Il possède sa propre radio et un programme télévisé. Dans son bureau installé à l’étage du Palais d’hiver, l’impératrice Catherine II, veille au-dessus de sa table de travail, sur le devenir de l’institution. « Ce qui est commencé doit être terminé », semble-t-elle rappeler en désignant de son bras le buste de Pierre Ier portant la devise. Costume clair, immuable écharpe noire autour du cou, le nouvel empereur des lieux prend place en silence, le teint pâle et cireux, autour d’une grande table de réunion encombrée d’une montagne de livres et de parapheurs « Vous voyez cette maquette ? C’est celle de notre future bibliothèque d’art. Elle sera signée Rem Koolhaas » lance, l’air fier, le bougon directeur général en désignant un quadrilatère qui sortira de terre en 2015 à Staraya Derevnya, au centre de Saint-Pétersbourg. Tirer le meilleur parti de la modernité pour mieux conserver et valoriser ses collections, joyaux du patrimoine mondial de l’humanité, telle est l’obsession du maître des lieux.

Un musée au bord de l’asphyxie
Mikhail Piotrovsky a pris la barre de l’Ermitage en 1992, deux ans après la disparition de son père Boris qui dirigea le musée pendant 26 ans, de 1964 à 1990. Boris Borisovich Piotrovsky était archéologue de formation, tout comme sa mère Hripsime Djanpoladjian. Après avoir, gamin, usé ses fonds de culotte sur des chantiers de fouilles à Erevan et ailleurs, Mikhail embrassera le même métier quelques décennies plus tard, diplômé d’un doctorat de langue et de civilisation arabes à la Faculté d’État de l’Université de Leningrad. En 1967, il intègre l’Institut d’études orientales de Leningrad qu’il quitte en 1991, après avoir publié moult articles scientifiques et ouvrages de fonds, pour rejoindre l’Ermitage. En 1992, le nouveau patron du musée d’État hérite d’un navire à la dérive, à l’image de la Russie après le naufrage de l’Union soviétique. À court d’argent, le musée est au bord de l’asphyxie. L’État ne verse qu’une partie de sa contribution ; les salaires des 2 000 salariés sont versés de manière irrégulière. Au sein des palais, les façades, toitures et parquets sont en piteux état. Les éclairages des salles distillent une lumière verdâtre. La même confusion règne à l’intérieur de l’Ermitage. « Les personnels et les conservateurs se sont mis à faire de la politique. Les débats et remises en cause de la rue pénétraient dans l’enceinte du musée », se souvient Mikhail Piotrovsky qui dût batailler ferme pour remettre ses troupes au travail. « Il a été courageux d’accepter le poste. En Russie, comme à l’étranger, tous les regards étaient tournés vers lui, le “fils de Boris” », note Stuart Gibson, ancien responsable du Projet Ermitage Unesco qui visait à préparer le musée au XXIe siècle.

L’Ouest à la rescousse
Se tournant vers l’Occident, il apprend à trouver de nouvelles sources de revenus avec l’appui précieux de l’Unesco. Il se lance dans la collecte de fonds – un concept alors un peu « exotique » dans l’ex-URSS –, découvre la gestion financière, le marketing et le merchandising. La philanthropie étant alors inconnue en Russie, le directeur général doit se tourner vers les entreprises étrangères implantées en Russie. Il fait entrer Coca-Cola, IBM, BP et Philips, les « loups capitalistes », dans l’une des institutions phares de l’ancienne république socialiste soviétique. Sans débourser un rouble, Mikhail Piotrovsky réussit à ouvrir son musée au monde en multipliant les expositions hors les murs contre espèces sonnantes et trébuchantes. Et en créant de nouvelles antennes à l’étranger, ses « Spoutniks ». En novembre 2000, la Somerset House est inaugurée sur les bords de la Tamise qui accueille des expositions temporaires d’une durée de six mois. Au printemps 2011, il ouvre un autre satellite à Las Vegas avec la complicité de Thomas Krens, l’ex-patron du Guggenheim Museum. Las, les deux projets mal calibrés sombreront. Pugnace, Piotrovsky lance malgré tout d’autres « Spoutniks » en Europe, à Amsterdam puis à Ferrare, mais aussi en Russie, à Kazan et Vyborg. Des projets de partenariats scientifiques et de nouvelles antennes sont à l’étude à Barcelone, Omsk et Vladivostok. Jalousé pour sa hardiesse et son entregent, Piotrovsky est désormais sur la sellette. Son mandat sera entaché de plusieurs affaires et scandales. En 2000, la Chambre des comptes, dirigée par d’anciens communistes, met en cause sa politique d’expositions jugée dispendieuse et insuffisamment rémunératrice. En 2006, cambriolage à l’Ermitage : 221 objets d’art sont portés disparus. Le directeur est pris à parti. Des voix réclament sa démission. Le ministre de la Culture, Mikhail Shvydkoi, prend sa défense. Piotrovsky est disculpé, mais le musée passe sous les fourches Caudines d’une commission de contrôle.

Pas de révolution de Palais
Par décret fédéral, en 1993, l’Ermitage hérite de l’aile Est de l’immense bâtiment de l’État-Major général situé face au Palais d’hiver : 800 pièces et 38 000 m2 de planchers. Piotrovsky profite de l’aubaine pour lancer le Musée du nouveau millénaire. Le projet du Grand Ermitage, évalué à 100 millions de dollars, vise à rénover et moderniser le musée et à améliorer l’accès du public aux collections. Les bâtiments historiques sont restaurés, de nouveaux espaces d’exposition des collections créées, l’État-Major général reconstruit et aménagé de façon à accueillir les collections d’art moderne et impressionniste, des réserves ultramodernes et ouvertes au public érigées à Staraya Derevnya, aux abords du centre de Saint-Pétersbourg. En vingt ans, Piotrovsky a tout changé pour que rien ne change. « Toutes les évolutions que nous avons introduites sont imperceptibles. Je hais les révolutions », martèle le directeur général en toussotant. « C’est un homme très discret, mais d’une force incroyable », note Henri Loyrette qui souligne la métamorphose qu’a connue le musée en deux décennies. Celle-ci a été conduite avec les personnels qui ont été formés pour s’adapter à leurs nouvelles missions. Piotrovsky s’est refusé dès le début de son mandat à compresser les sureffectifs hérités de l’ère soviétique comme l’y invitait le cabinet McKinsey. Ici, tous les salariés de l’institution ont un droit d’accès direct au directeur général. Et ils ne s’en privent pas à en juger le trafic incessant aux abords et dans le bureau du docteur Mikhail Piotrovsky qui ne désemplit pas. « J’ai été frappé par son sens de l’écoute », observe Emmanuel Starcky, le directeur des domaines et musées nationaux des châteaux de Compiègne et de Blérancourt, venu à Saint-Pétersbourg solliciter des prêts d’œuvres d’art. Prudent, le directeur général multiplie les consultations avant d’adopter une décision.

Une personnalité réservée et réfléchie
Il mûrit ses choix sans en laisser entrevoir l’issue, de manière un peu rigide. Piotrovsky n’a rien d’un joyeux drille. « C’est un homme très très sérieux. Ses sourires sont plutôt rares », s’amuse Stuart Gibson qui le côtoie depuis vingt ans. Plutôt discret et introverti, le patron de l’Ermitage ne se livre pas d’emblée. Avec lui, les relations de confiance se construisent lentement, pas à pas. Mais quand l’impétrant est accepté dans le saint des saints, c’est pour toujours. L’architecte Rem Koolhas ou encore l’ancienne administratrice de la Réunion des musées nationaux, Irène Bizot, qui siège de longue date au sein de son Conseil consultatif international, peuvent en témoigner. Le « Bizot group », comme le nomment les happy few, réunit chaque année à la fin du mois d’août les directeurs des plus grands musées de la planète qui viennent dispenser leurs conseils au locataire du Palais d’Hiver. « C’est un bon vivant qui aime bien boire et bien manger, » note, de son côté, Pierre Rosenberg, ancien président-directeur du Musée du Louvre qui appartenait à ce cénacle. Obsédé par l’idée de tout contrôler, Piotrovsky supervise tout, depuis l’état de conservation des parquets jusqu’à la création des nouveaux espaces d’exposition des collections. Il jongle avec ses agendas. Enseignant à l’université de Saint-Pétersbourg, il y préside les départements Muséologie et Orient ancien qu’il a fondés. Diplomate, il veille à entretenir des relations cordiales avec le pouvoir et en particulier avec le puissant Vladimir Poutine qui fit ses classes à Saint-Pétersbourg. Il est membre de son Conseil présidentiel des arts et de la culture et préside l’Union des musées de Russie. « C’est un homme très déterminé. Il a une certaine complicité avec le pouvoir, tout en veillant à conserver son indépendance, » observe Alfred Pacquement, le directeur du Musée national d’art moderne, lui aussi membre du « Bizot group ».

En 2014, le musée de l’Ermitage célébrera ses 250 ans. Mikhail Piotrovsky fêtera lui ses 70 « printemps ». Accro au travail et au musée, le patron de l’Ermitage a déjà l’œil rivé sur l’après 2014. Sa feuille de route ? Peaufiner le projet de Grand Ermitage en construisant « sa » bibliothèque signée Rem Koolhaas, développer le département art contemporain et créer un Prix spécial « art » de l’Ermitage. « Musée encyclopédique global, nous sommes de plus en plus accessibles au public. Mais le musée doit aussi être ouvert aux chercheurs et aux étudiants », conclut le docteur Piotrovsky avant de s’envoler vers Venise y signer un nouvel accord de coopération scientifique.

Mikhail Piotrovsky en dates

1944 Naissance à Erevan (Arménie)

1962 Entreprend des études de langues et de civilisation arabe à l’université de Saint-Pétersbourg

1967 Intègre le département des manuscrits orientaux de l’Institut d’études orientales de Saint-Pétersbourg

1985 Obtient un doctorat de linguistique arabe

1991 Intègre le musée de l’Ermitage comme directeur adjoint en charge des travaux de recherche du musée

1992 Nommé directeur général du Musée de l’Ermitage par décret gouvernemental

2000 Ouverture à Londres d’une antenne de l’Ermitage dans la Somerset house

2004 Ouverture d’une seconde antenne à Amsterdam

2008 Début des travaux de restauration du bâtiment de l’État-Major général

2011 Ouverture d’une antenne à Ferrare (Italie)

2014 Célébrations des 250 ans du musée de l’Ermitage

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°396 du 6 septembre 2013, avec le titre suivant : Mikhail Piotrovsky, directeur général du Musée d’État de l’Ermitage

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