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Mikhaïl Piotrovski, directeur du Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg

Le directeur de l’Ermitage a son franc-parler

« L’art politique peut être artistique sans être provocant »

SAINT-PÉTERSBOURG / RUSSIE

Dans un entretien exclusif avec le correspondant du JdA à Moscou, Mikhaïl Piotrovski, le directeur du Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, renouvelé dans ses fonctions à l’âge de 72 ans, se défend de toute langue de bois. Il explique la stratégie offensive de son musée, ses difficultés budgétaires, et les relations avec les collectionneurs. Il ne mâche pas ses mots pour juger de l’art contemporain engagé et assume son amitié avec Vladimir Poutine.

Mikhail Piotrovski, directeur du musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg
Mikhail Piotrovski, directeur du musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg
Photo Rodrigo Fernández, 2010

Figure dominante dans le paysage culturel russe, Mikhaïl Piotrovski (72 ans) vient d’être reconduit pour cinq ans dans ses fonctions de conservateur de l’Ermitage, le musée de Saint-Pétersbourg qu’il dirige déjà depuis vingt-quatre ans. Il avance ses pions partout : à Moscou, dans tout le pays, et jusqu’en Europe. La clé de cette réussite : une loyauté à toute épreuve envers le président Poutine et des liens soigneusement entretenus avec les grandes fortunes russes, dont plusieurs siègent au conseil d’administration de l’Ermitage.

L’Ermitage est déjà immense, pourtant vous poursuivez une politique d’expansion à travers la Russie et même à l’étranger, avec des filiales à Barcelone et à Amsterdam. Quel est votre objectif ?
Nous voulons que notre collection soit la plus accessible. Notre mission est de montrer nos œuvres, mais aussi l’esprit de l’Ermitage, notre manière bien à nous de présenter les expositions. Notre expansion se fait par des cercles concentriques au centre desquels se trouve l’Ermitage historique, puis un cercle constitué par des bâtiments à Saint-Pétersbourg (le « Grand Ermitage »), ensuite viennent nos « satellites », d’abord en Russie et après à l’étranger.
Pour les lieux situés en dehors de Saint-Pétersbourg, je préfère parler de « satellites » plutôt que de « filiales ». Il s’agit de salles d’exposition qui racontent ce qu’est l’Ermitage et montrent l’approche russe de l’art mondial. Ces centres fonctionnent selon les règlements locaux et sont financés par les pouvoirs locaux. L’Ermitage n’y dépense pas d’argent mais fournit un contenu intellectuel. C’est ce qui les distingue des Instituts français ou du Goethe Institut par exemple.

Avez-vous reçu des demandes de la part de la France ?
Non, en France nous n’avons pas de projet, mais Paris n’a pas particulièrement besoin de nous, l’offre culturelle y est déjà suffisamment développée.

Quel but poursuivez-vous avec l’antenne « Ermitage Moscou », dont l’ouverture est prévue en 2018 ? Le projet ne risque-t-il pas d’être perçu comme une intrusion dans le milieu culturel moscovite ?
À l’évidence, Moscou, comme Paris, regorge de musées. Au premier abord, cela ne semble pas nécessaire. Mais l’idée est apparue de créer un musée dans le cadre d’un vaste projet immobilier et architectural, dont le promoteur vient de Saint-Pétersbourg. Il serait absurde de créer un satellite comme à Amsterdam ou Barcelone. Nous avons en revanche estimé qu’il serait judicieux d’y montrer de l’art contemporain, qui y est peu représenté. C’est la mission de notre département « Ermitage 20/21 ». Nous avons beaucoup parlé de ce projet avec les musées et galeries moscovites, et ce projet est bienvenu. Nous travaillons beaucoup avec le [musée privé] Le Garage.

Vous avez récemment annoncé l’ouverture d’un nouveau « musée de la garde et d’héraldique », de l’autre côté de la Neva. D’où vient sa collection et quand le bâtiment sera-t-il ouvert au public ?
Malgré les difficultés financières, nous comptons ouvrir cette nouvelle antenne du musée en 2019. Mais il nous faut encore renforcer les fondations du bâtiment de la Bourse. Le musée existe déjà, les plans sont établis, tout est prêt. La collection est chez nous, nous n’avons plus qu’à la déménager. L’une des fonctions de l’Ermitage est de conserver les symboles étatiques et les collections héraldiques. Le concept
d’« empire russe » est né dans nos murs, avec Pierre le Grand et s’est achevé lorsque Nicolas II a quitté Saint-Pétersbourg. Nous possédons une gigantesque collection de blasons de tous les corps d’armée, de toutes les récompenses d’État, médailles, distinctions militaires. Ces collections iront dans les salles du second et troisième étage, tandis que la grande salle centrale accueillera des cérémonies officielles : récompenses, parades, serments militaires…

Quelle est votre politique d’acquisition ?
Tout d’abord, nous n’avons pas d’argent ou très peu. Ce que nous recevons de l’État va essentiellement à la restauration des bâtiments. Le second problème est qu’il est très difficile d’acheter des œuvres du niveau de celles de l’Ermitage. Nous n’avons pas de Vermeer, soit, mais trouver du Vermeer aujourd’hui, c’est excessivement cher et rare. Nous achetons soit pour combler nos lacunes, soit pour trouver des œuvres que seul l’Ermitage juge importantes, parce qu’elles sont liées à notre histoire.

En ces temps de crise financière aiguë pour l’État russe, avez-vous réussi à défendre votre budget ?
Nous avons un budget de 45 millions de dollars [près de 41 millions d’euros] cette année. Ce n’est pas suffisant, mais je me souviens qu’il y a vingt ans nous n’avions qu’un million. Nous nous battons tout le temps pour le budget. Le gouvernement vient d’imposer [à toutes les administrations fédérales, NDLR] une réduction de 10 % des dépenses. Nous avons expliqué qu’il ne faut pas nous retirer ces 10 %. Peut-être que les prix du pétrole vont se redresser et que nous obtiendrons une rallonge en fin d’année. C’est une bataille permanente. Cela nous oblige à reporter les travaux sur le musée de la garde, mais ce n’est pas fondamental. La situation n’est pas comme dans les années 1990 où le gouvernement n’avait réellement pas d’argent. Aujourd’hui il ne peut plus nous tenir le même discours, nous savons qu’il y a de l’argent.

À qui revient l’initiative de l’exposition « Icônes de l’art moderne. La Collection Chtchoukine », qui ouvrira à la Fondation Louis Vuitton à Paris le 20 octobre prochain ?
Nous discutions depuis longtemps avec André-Marc Delocque-Fourcaud [descendant du collectionneur Sergueï Chtchoukine] de la nécessité de cesser la dispute autour de la propriété de la collection et d’honorer la mémoire de Chtchoukine. Lors de l’inauguration de la Fondation Louis Vuitton, je ne me souviens plus qui d’André-Marc ou de moi a fait le premier la proposition, mais la Fondation Louis Vuitton a réagi au quart de tour.

Avez-vous reçu, s’agissant des héritiers qui s’estiment spoliés ou des actionnaires de Ioukos qui exigent la saisie en France de propriétés d’État russes, des garanties pour cette exposition ?
Nous avons déjà reçu des assurances au plus haut niveau. Ce n’est pas signé pour l’instant, mais rien ne presse. Il nous faut deux lettres de garantie : l’une de l’héritier André-Marc Delocque-Fourcaud et l’autre du ministère de la Culture, mentionnant le nom de « Ioukos ». Si le mot « Ioukos » n’est pas mentionné, la collection n’ira pas en France.

Pourquoi avoir séparé les collections Chtchoukine et Ivan Morozov, qui sont toujours montrées ensemble ?
C’est lié à la Fondation Louis Vuitton. L’idée « un collectionneur/un musée » a fait naître l’idée d’une exposition « Chtchoukine ». Ce qui nous intéresse ici, c’est de mettre l’accent sur le travail et l’héritage du collectionneur. De temps à autre, il faut honorer la mémoire des collectionneurs en organisant des expositions portant leur nom.

…dans l’espoir d’encourager les legs de nouveaux collectionneurs ?
Certes. Afin que de nouveaux collectionneurs apparaissent, afin qu’ils sachent à qui ils doivent se mesurer. Qu’ils sachent que leur nom reste dans l’histoire, qu’on les commémore… à condition que leur collection atterrisse dans un bon musée. C’est notre petite ruse !

Avez-vous repéré de grandes collections privées en voie de formation ?
Par bonheur la Russie compte beaucoup de collectionneurs d’art contemporain et d’art ancien, de l’avant-garde russe. Malheureusement, une grande partie de ces collections se trouve à l’étranger. Bien que nous ayons le Musée Fabergé [fondé par le  milliardaire russe Viktor Vekselberg, NDLR], c’est un bon exemple de collection se transformant en musée. Mais Chtchoukine est une figure unique dans l’histoire de la peinture, personne n’arrive à son niveau. Nous guettons l’apparition des collectionneurs, nous les encourageons, nous nous lions avec eux, ce sont nos amis.

Le réalisme socialiste redevient très à la mode, avec des musées privés, des expositions inaugurées par un ministre de la Culture à qui cette époque plaît visiblement beaucoup. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
C’est un mouvement artistique comme un autre, qui compte des artistes remarquables. Il n’y a pas que le ministre de la Culture qui apprécie, on l’aime dans le monde entier. Personnellement, je ne supporte pas l’école des « Ambulants » [mouvement réaliste apparu en Russie en 1863 en réaction à l’art académique, NDLR], c’est mon éducation qui m’a fait ainsi. On m’a enseigné que c’est du mauvais art. En fait, ce sont des maîtres.

Nous observons aujourd’hui un conflit entre la création contemporaine et le pouvoir russe. Des membres de Pussy Riot ont fait de la prison, et l’actionniste Piotr Pavlenski vient d’être emprisonné…
Pavlenski n’a aucun rapport avec l’art, c’est de la provocation politique et du show-business. Nous estimons que l’art politique peut être artistique sans être provocant. La provocation fait de l’art un divertissement, c’est ce qu’ont démontré les dadaïstes. L’art sans provocation, c’est pour les connaisseurs. La provocation, c’est ce qui attire les foules, les médias, le cinéma, etc. C’est la même chose que la télévision en fin de compte. Cela n’a pas de rapport véritable avec l’art. C’est négatif, car cela donne une mauvaise image de l’art contemporain.

Pensez-vous que les artistes russes ont la même possibilité de s’exprimer que les Occidentaux ?
Tout à fait. Et ils ont aussi la possibilité de travailler à l’étranger si la situation ici ne leur convient pas. C’est ce que fait [Oleg] Kulik par exemple, il fait ses performances à l’étranger, mais malheureusement il ne suscite pas grand intérêt là où il peut le faire librement, en Occident, sans crainte d’être puni.

Quel est l’artiste russe du XXe siècle le plus injustement méconnu en Occident selon vous ?
[Pavel] Filonov. C’est le plus grand artiste russe du XXe siècle. Tout le monde s’extasie sur Malevitch et Kandinsky, mais Filonov n’est pas entré dans le répertoire de l’élite intellectuelle française.

Vous affichez publiquement votre soutien au président russe. Quand avez-vous fait connaissance avec Vladimir Poutine ?
En 1990 ou 1991, à l’époque où il dirigeait le comité municipal des liens économiques internationaux. Mon épouse travaillait pour lui en tant qu’économiste.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°453 du 18 mars 2016, avec le titre suivant : Le directeur de l’Ermitage a son franc-parler

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