Rétrospective

Une histoire française de la photographie

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 27 novembre 2012 - 914 mots

La Maison européenne de la photographie raconte l’histoire visuelle de la France des années 1950 à 2000 à travers les grands noms de la photographie.

PARIS - À la Maison européenne de la Photographie (MEP), l’histoire qui se raconte ne devrait pas laisser indifférent celles ou ceux qui la liront, surtout ceux qui l’ont vécue de près comme de loin. Car l’histoire de la photographie en France, qui se déploie de 1950 à 2000, épouse un parti pris : conter l’univers visuel de chacune de ces décennies dans ses pratiques, usages et courants, avec en filigrane un hommage rendu à celles et ceux qui ont œuvré à la légitimation du medium dans le champ culturel.

Autrement dit, rendre compte de « la conscience et l’atmosphère visuelles propres à chacune de ces périodes, tout en montrant l’évolution du medium, revêtu en cinq décennies de multiples statuts, et passé notamment de l’illustration à l’œuvre d’art », soulignent ses auteurs, Alain Sayag et Gilles Mora, acteurs particulièrement actifs et engagés de cette épopée. Le premier en tant que responsable du Cabinet de la photographie du Musée national d’art moderne de 1981 et 2006. Le second en tant qu’historien, critique de la photographie, en particulier américaine, et aujourd’hui responsable de l’espace photo du Pavillon populaire à Montpellier — Gille Mora fut également entre autres directeur artistique de 1999 à 2001 des Rencontres internationales de la photographe d’Arles.

Aussi, est-ce une histoire obligatoirement toute subjective — et ils l’assument — avec des choix, des partis pris, qui se délivrent à la MEP, mêlant décennie par décennie une sélection de photographies, de livres, de revues, de parutions dans la presse et de campagnes publicitaires. Une histoire d’autant plus subjective que l’espace dévolu – deux étages du bâtiment – engage le propos et la sélection des pièces dans une vraie gageure devant l’ampleur, la richesse et la complexité du sujet et le nombre exponentiel des auteurs, des champs créatifs et des pratiques. En particulier pour les années 1990 qui voient se développer des images grands formats dévoreuses d’espace.

Diversité des supports
« Nous avons essuyé aussi des silences à nos demandes de prêt de la part de certains artistes », précise Alain Sayag. Difficultés diverses qu’avec Gilles Mora, ils ont contourné en exposant pour certains auteurs un de leurs ouvrages de référence comme Sophie Calle. Suite Vénitienne. Jean Baudrillard. Please Follow me  (Édition de l’école, 1983) pour Sophie Calle ou Beyrouth, Photographie (Édition Hazan, 1984) pour Sophie Ristelhueber. Des livres, comme des revues ou des publicités, ou encore portraits de chefs d’État hissés d’ailleurs, et à raison, au rang de marqueurs au même titre que les photographies de Doisneau, Ronis, Depardon, Horvat… ou de Luc Delahaye et d’ORLAN accrochées aux murs. Tels Images à la sauvette d’Henri Cartier-Bresson (Édition Verve 1952), New York de William Klein (Édition du Seuil, 1956), Les Américains de Robert Frank (Édition Delpire, 1958) ou Le Voyage mexicain de Bernard Plossu (Édition contre-jour, 1979). Les campagnes publicitaires retenues par les deux commissaires rappelant de leur côté celles de Draeger pour Lu (1954), d’André Martin pour la DS (1963) et celles de Jeanloup Sieff pour Dim (1975) ou encore de Jean-François Jonvelle pour Avenir qui, en août et septembre 1981, riva les yeux des citadins à une Myriam en maillot deux pièces qui en trois semaines se dénuda.

De la photographie d’Izis (1er mai, place Victor Basch, Paris 1950) et du catalogue de son exposition Paris des rêves mis en regard, au portrait grand format noir et blanc de Valérie Belin disposé à côté de la couverture du livre La Terre vue du Ciel de Yann Arthus-Bertrand – datés tous deux de l’année 2000 –, c’est en effet un récit à multiples résonances qui se déploie. Il induit une lecture attentive des pièces, des cartels et des associations parfois savoureuses, comme celles des images de 1968 mettant côte à côte une célèbre photo signée Gilles Caron de Daniel Cohn-Bendit devant les CRS, aux côtés d’une photographie moins connue, mais tout aussi impertinente, de Claude Dityvon montrant un jeune homme assis sur une chaise en pleine rue face aux forces de l’ordre. Ailleurs le portrait de Liliane Bettencourt par François-Marie Banier réalisée pour la revue Égoïste (1987), couplé à un tirage sublime d’une photographie de mode de Bettina Rheims refusée un an auparavant relève d’un autre clin d’œil. De fait, des rapprochements d’usage d’une même photo pour les années 1950-1960 aux grands écarts de pratiques et de visions que condensent les courants documentaires, autobiographiques ou plasticiens à partir des années 1970, l’articulation du récit embrasse les spécificités, les atmosphères visuelles et les audaces propres à chaque décennie.

Exercice difficile, périlleux au niveau des choix des photographies et des auteurs, mais non moins réussi car le propos ne s’interdit rien. Ni la publicité de Michel Polnaref les fesses nues, ni la photographie de Mireille Mathieu lors d’un concert au Palais des Sports avec les cœurs de l’Armée rouge, ni les jeunes filles alanguies de David Hamilton dont la prise de vue enveloppée d’un flou artistique fit dans les années 1970 des émules. Une manière pour Alain Sayag et Gilles Mora de rappeler aux côtés de grands noms de la photographie célèbres, négligés ou oubliés, ceux et celles qui firent aussi la force du medium, et de rendre vivantes ces décennies.

La photographie en France, 1950-2000

Jusqu’au 13 janvier, Maison européenne de la photographie, 5/7 rue de Fourcy, 75004 Paris, mercredi-dimanche 11-20h, www.mep-fr.org

Voir la fiche de l'exposition : La photographie en France 1950-2000

Légende photo

Bernard Plossu, Le Voyage mexicain, 1966, collection Maison Européenne de la Photographie. © Bernard Plossu.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°380 du 30 novembre 2012, avec le titre suivant : Une histoire française de la photographie

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