Lundi 17 décembre 2018

Jeanloup Sieff et la photo paresseuse

L'ŒIL

Le 1 novembre 2000 - 1551 mots

Le 22 septembre disparaissait le photographe Jeanloup Sieff, connu pour ses portraits de stars, ses paysages énigmatiques et ses nus sensuels. Hommage à ce cher disparu, à ce « dilettante-travailleur et velléitaire-actif » qui se disait « empli de l’envie joyeuse de faire des choses graves ».

Une biographie, si l’on veut, ça tient en peu de mots : Jeanloup Sieff, né à Paris le 30 novembre 1933 de parents d’origine polonaise. Études secondaires aux lycées Chaptal et Jacques-Decours, bac philo, études de lettres (deux semaines), de photographie à l’école Vaugirard (trois semaines), à l’école de Vevey en Suisse (sept mois) et au Centre de formation des journalistes (dix jours). A commencé à faire des photographies à l’âge de 14 ans après avoir reçu un appareil comme cadeau d’anniversaire, mais voulait faire de la mise en scène cinématographique. Ayant rapidement abandonné le cinéma, débute comme reporter photographe indépendant en 1954, puis est engagé par le magazine Elle comme reporter en 1955 et comme photographe de mode en 1956. Après avoir démissionné, rejoint l’agence Magnum pour un bref séjour en 1958-59 et part pour New York où il vivra et travaillera de 1961 à 1966. Depuis, il vit à Paris, collabore à de nombreux magazines (Vogue, Harper’s Bazaar, Match...), fait des livres, des expositions et des enfants (Sonia et Sacha)... Peut-on écrire, dans le même lapidaire envoi, « disparu le 22 septembre de l’an 2000 », sans introduire une note discordante au caractère d’autodérision, assumée, jubilatoire, de ces quelques lignes ?

La nonchalance des grands travailleurs secrets
Sieff a toujours cultivé la nonchalance avec le souci des grands travailleurs secrets. Très tôt, il a fallu décider : la vie serait ludique, passionnée, juvénile, et l’œuvre, ou ce qu’on appelle le travail, s’y plierait, bon gré mal gré. Avec les coups de pouce de la chance qui ne sourit qu’aux rêveurs et aux paresseux actifs. Gamin, il aurait pu figurer sur une image de Robert Doisneau, dévalant les fortifs de Clichy, en attendant l’entrée au lycée, dont il sècherait les cours les plus ennuyeux pour se consacrer aux choses sérieuses : les filles et la photographie. Un professeur de maths un peu malicieux note dans son bulletin de fin d’année à Jacques-Decours : « Élève certainement charmant, dont j’aurais aimé faire la connaissance. » C’est le début des années 50, et l’envie de faire du cinéma s’impose après des heures passées dans les petites salles à regarder les films de Hawks, Hitchcock, Ford ou Preminger qui marqueront tant les hommes de la Nouvelle Vague, ses contemporains. Il faut entrer à l’IDHEC, mais n’est-elle pas rébarbative, cette dame austère, et trop éloignée de ces mondes merveilleux qui défilent sur l’écran ?

Devenir photographe au moins permettrait d’arrêter la fuite du temps. De ce joli temps de la prise de vue, « plaisir physique d’exprimer certaines formes, plaisir des lumières qui rendent fou, plaisir de composer et de vivre des espaces et des rencontres », et qui, une fois la photo enregistrée, tirée, publiée, n’existe déjà plus qu’à l’état de souvenir. Temps « qui ne sera plus », mais que l’image fixe permettra de revivre aussi longtemps qu’on le voudra. De son propre aveu, Jeanloup Sieff a « la photographie paresseuse ». Il s’enfuit de l’école Vaugirard, désuète, destinée à reproduire à l’infini des tâcherons sans éclat, et passe quelques mois à peine à Vevey, suffisants pour acquérir les bases d’une rigueur technique qu’il faudra vite oublier pour libérer l’imaginaire.

La chance, c’est simple comme un coup de fil : le magazine Elle a besoin de quelqu’un pour réaliser un reportage en période estivale. Viendront en cascades l’argent facile, les belles voitures et les jolies femmes : « J’eus 25 ans sans m’en apercevoir. » Temps heureux où « la photographie n’était l’affaire que des photographes : nous ne parlions pas d’art mais d’objectifs, de voyages et d’espoirs... » Après un bref passage chez Magnum, où il effectue un reportage sur les grèves de mineurs dans le Borinage et la mort de Pie XII à Rome, Sieff est happé dans le tourbillon des stars de la mode, travaille à New York pour Glamour, Esquire et Harper’s Bazaar, aux côtés de son directeur artistique Marvin Israel, digne successeur du légendaire Alexey Brodowitch.

En Europe, ses travaux sont publiés dans Queen, Vogue et le Twen mis en pages par Willy Fleckhaus, qui confère à la photographie d’auteur sa véritable place dans ce qu’on appelle alors les picture-magazines. « On pouvait encore faire des photos de mode en s’amusant et en montrant autre chose que des vêtements ennuyeux », et surtout, l’ambiance régnant dans ces rédactions donnent à ceux qui les fréquentent « l’envie de faire ». Parfois, il délaisse la mode et son monde de fanfreluches, ses corps diaphanes, ses personnages irréels, pour s’en aller fixer sur la pellicule la puissance et la grâce des danseurs à l’Opéra, chez Lifar, ou Balanchine, « le flot sans cesse renouvelé de petites têtes droites stylisées par le chignon, de jambes longues et dures à la peine et de sueurs enfantines diluées parfois par les larmes de l’échec ».

En s’amusant à faire de la photographie
À cette époque bénie où l’on gagne encore de l’argent en « s’amusant à faire » de la photographie, travailler est source de joies infinies. « Ayant une passion pour les vieilles voitures anglaises et l’odeur des cuirs Conolly, tout m’était prétexte pour les inclure à mes photos de mode. Ensuite, je pouvais les conduire, dans la griserie de leur silence chuintant. » C’est d’abord une Austin-Healey vert d’eau, puis une Bentley bleu marine, une Aston Martin DB6 noire enfin, invitées à poser comme des grandes Dames. Ensuite viendra l’achat d’un immense atelier dans le XVIIe, lieu idéal à partager avec les chats, maison pleine de livres, où le matériel de prise de vue trône au beau milieu de ce qui sert de salle à manger et de salon de musique – mais ce fou de Fats Waller n’ose pas toucher le piano que seuls les enfants taquinent.

En 1976, il est l’un des premiers à exposer dans la jeune galerie d’Agathe Gaillard, 43 portraits de Dames remarquables pour une raison ou pour une autre, dont quelques paysages hautains. Titre et légendes « firent bondir les apparatchiks aigris qui commençaient à sévir dans le milieu photographique » et que jamais cet indépendant farouche ne pourra supporter. « C’est dans les années 80 que les grandes batailles pour ou contre la photographie artistique, créative, conceptuelle, minimale, engagée ou autobiographique battirent leur plein. Mais tel Fabrice à la bataille de Waterloo, je n’en entendis que le lointain son du canon, ayant pour mon bonheur et ma tranquillité appris très tôt l’inanité de tels débats. Déjà, en 1975, j’avais rêvé d’un dessin apocryphe de Chaval, que j’avais intitulé : Photographe créatif et photographe conceptuel se tenant par la main pour marcher sur les eaux ! »

Chez Jeanloup Sieff, l’humour – fût-il au prix des pires calembours (que ses amis aimaient partager avec lui) – permet ainsi de tenir à distance les « jargonneurs » épinglés par Roland Barthes aussi bien que les mauvais photographes se réclamant de son héritage. C’est aussi une manière, pudique, de masquer une sensibilité qui n’est jamais si écorchée que lorsqu’elle veut traduire, à l’instar de Marcel Proust, l’inéluctable passage du temps : « la représentation photographique ne sera, hélas, jamais fidèle au sentiment qui l’a fait naître, mais même dans son imperfection, elle est cette tentative, naïve, de retarder la mort, d’arrêter le temps sur un regard, une lumière, un moment privilégié, qui jamais plus ne seront semblables mais continueront à vivre grâce à elle, comme ces étoiles mortes depuis des millénaires, mais dont la lumière n’a pas encore fini de voyager vers nous pour nous montrer ce qu’elles furent. » Le trait d’esprit, l’autodérision, viennent alors pondérer le sentiment de mélancolie attaché aux photos – comme dans le titre de sa première monographie, parue chez Contrejour en 1982 : Portraits de Dames assises, de paysages tristes et de nus mollement las, suivis de quelques instants privilégiés et accompagnés de textes n’ayant aucun rapport avec les images. Proust aurait aimé cette phrase, que Jeanloup Sieff écrit en 1990 pour tenter de définir son travail : « tant qu’un moment d’une vie subsistera dans la mémoire d’une image entr’aperçue, ce moment donnera envie d’en vivre d’autres et permettra, peut-être, de dépasser la nostalgie qui est mienne. »Et cette autre, comme arrachée à une page de La recherche : « Je me souviens d’euphories accidentelles, certains matins de printemps, provoquées par la rencontre imprévisible d’un rayon de soleil, d’une odeur oubliée et d’un souvenir d’enfance... »

Ce « dilettante-travailleur et velléitaire-actif » qui se disait « empli de l’envie joyeuse de faire des choses graves » nous abandonne à nos dialogues avec ses images de territoires déserts battus par le vent et de femmes lisses aux membres infinis, en nous offrant ce vade-mecum, cadeau ultime d’un authentique gentleman  : « Ne jamais avouer que l’on a pu réaliser un travail sérieux dans la joie et le plaisir, parfois même rapidement, car cela le dévaluerait totalement aux yeux des gens qui ne croient qu’à la sueur et aux larmes. »

- À lire : Jeanloup Sieff, Demain le temps sera plus vieux, éd. Evergreen, 210 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°521 du 1 novembre 2000, avec le titre suivant : Jeanloup Sieff et la photo paresseuse

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