Dimanche 28 février 2021

Raymond Depardon : « Je veux imposer mon regard »

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 16 décembre 2008 - 1918 mots

Photographe et réalisateur boulimique, Depardon n’en finit pas d’arpenter la planète. Son urgence ? Conserver les images d’un monde en voie de disparition…

A travers l’exposition « Terre natale » réalisée avec l’urbaniste et philosophe Paul Virilio, vous menez une réflexion sur le rapport à l’enracinement et au déracinement, alors que 200 millions de personnes seront contraintes de se déplacer à l’horizon 2050. Comment est né le projet de cette exposition ?
Raymond Depardon : Hervé Chandès, directeur de la fondation Cartier, sentait que cette problématique d’un exode prévisible sans précédent, cette remise en cause des notions de sédentarité et de nomadisme, cette révolution des transports et des télécommunications, montaient en puissance. Anticiper, être en avance sur son temps, dans la commande passée aux artistes, cela fait partie de sa fonction. Je faisais la même chose lorsque j’étais à la tête de l’agence photo Gamma.

Vous aimez fixer sur la pellicule ceux qui sont amenés à disparaître, comme les paysans. Comment avez-vous procédé cette fois ?
Je me suis demandé vers quoi partir, car chacun a sa terre natale. J’ai ressorti des photos réalisées en 1980, en marchant dans les rues de New York, sans viser. J’en ai agrandi une et j’ai trouvé une matière fantastique que je n’avais pas vue à l’époque, car nous étions alors en plein rêve américain      : des gens très angoissés, des visages annonciateurs du 11-septembre. J’ai souhaité à la fois donner la parole à des minorités menacées, attachées à leur terre, des Indiens, des nomades, des îliens, mais aussi montrer «   le pendant   », la mondialisation, faire l’expérience de la globalisation, via un tour du monde éclair. Avec la crise de l’énergie, ne va-t-on pas s’enfermer dans un hyper-égoïsme, ne plus aller voir, ne plus aller y voir      ? Que restera-t-il de la fraternité et de la solidarité      ?
Les gens en milieu rural se forgent leur point de vue différemment de ceux vivant en ville. Chaque semaine, des langues disparaissent, d’autres sont rejetées, il fallait demander aux populations concernées pourquoi elles restent ancrées à leur territoire. Elles ont répondu comme les paysans      : on vit ici, car on veut mourir ici.

Puisez-vous votre inspiration dans vos voyages ?
J’ai quitté à 16 ans la ferme familiale et les voyages m’ont sauvé, car je suis d’un naturel casanier et timide. Les voyages agrandissent votre champ de vision, attisent votre curiosité, vous obligent à sortir de vous-même. Je me sens partout chez moi. Aujourd’hui avec Internet, on voyage sans voyager, au risque de se replier sur soi-même.
L’autre jour durant un trajet Nancy-Paris en TGV, le voyageur en face de moi n’a à aucun moment relevé le store pour regarder le paysage  ; les gens ne veulent plus voir la campagne. La scruter permet pourtant de garder les pieds sur terre  !

Ce bon sens paysan, économe, prudent, le retrouve-t-on dans votre manière de travailler  ?
J’ai le souci du travail bien fait, mais je tourne de moins en moins d’images, je vais à l’essentiel. Dans un village indien, on a abordé une femme dans la rue, on l’a laissée parler de sa terre et de sa langue natale. Elle dit spontanément à quel point elle se sent abandonnée, au niveau local comme mondial. La parole est libre, la colère s’exprime. Pourquoi est-ce que je n’entends pas cela dans les reportages télévisés sur les tribus ici ou là  ? L’audiovisuel est obnubilé aujourd’hui par le sujet, «   faire un sujet   ». La Fondation m’a laissé carte blanche, mon travail n’était pas écrit, dirigé. L’art doit être libéré de toute contrain­te.

Entre l’image fixe et animée, votre cœur balance toujours ?
De plus en plus, les photographies sont doublées par des images en mouvement, du fait de l’évolution des techniques. J’ai longtemps souffert de balancer entre photographie et cinéma, on me demandait de choisir.
Ma famille, c’est la photo de presse, cela a occupé les vingt premières années de ma vie professionnelle, ensuite je me suis dirigé vers le documentaire et j’ai toujours glissé de l’une à l’autre, volontairement, pour qu’aucun des deux ne prenne le pouvoir. Une chance, car aujourd’hui les jeunes raisonnent Audio et Visuel. Les appareils photographiques permettent de tourner des images et de capter du son. Et l’écoute a toujours occupé une place importante dans mon œuvre. Je « vois » en son, en image fixe, et en mouvement.

Vous êtes aussi le plus artiste des photographes de presse…
Pour moi, travailler sur des images c’est être artiste. Je me suis toujours montré soucieux de trouver une écriture nouvelle. À la télévision, on a transformé les cameramen en fonctionnaires. Moi j’ai commencé par le journalisme, j’ai cofondé, avec Gilles Caron, Gamma pour défendre les auteurs  ; j’en suis parti quand j’ai senti ces grosses agences happées par des systèmes financiers qui condamnent les auteurs à devenir des illustrateurs et j’ai rejoint Magnum où je me sens bien. Je ne veux pas être inféodé et je veux imposer mon regard.

Parmi les œuvres que vous consi­dérez comme de l’art, laquelle citeriez-vous ?
Pour l’exposition « By Night  », déjà à la fondation Cartier, j’avais réalisé en 1986 New York NY, un film de dix minutes, un long travelling que je qualifie, malgré ma modestie naturelle, d’œuvre d’art. J’ai tourné pendant trois mois et je n’ai conservé quasiment que ce plan central, extraordinaire  ; il m’a valu le César du meilleur court métrage.

Comment vous définiriez-vous, qu’est-ce qui vous caractérise le plus   :  artiste, sociologue, reporter, ethnologue, psychologue   ?
Je suis un peu tout cela en même temps. Mais j’interroge, je coupe, je monte, donc j’en fais un spectacle, un travail artistique. En haut d’un immeuble, je remarque la lumière, je dépeins un paysage  ; lorsque je filme les paysans, je capte la beauté pathétique de ces visages, chronique d’une mort annoncée  ; si je déniche dans un village un tabac intéressant, une vieille épicerie, qui contredisent la modernité, je les photographie avec d’autant plus de plaisir que probablement personne ne jugera utile de prendre ce cliché-là.
Mon urgence est de restituer au public des images que bientôt on ne pourra plus prendre ou qui sont méconnues. Prenez le Nord, il a bien changé, personnellement je n’y ai pas vu de Ch’tis, mais d’autres détails m’ont interpellé. Un exemple  : à Douai, les habitants possèdent des voitures plus grosses que leurs maisons, car beaucoup travaillent à l’usine Renault, laquelle leur concède des tarifs préférentiels.

Vous dites souvent que vous aimez travailler sous le coup de la colère, pourquoi  ?
Être en colère s’avère moteur. Mais un chagrin d’amour peut avoir le même effet   ! Il faut de la détermination et aussi de l’humilité. Faire des images, c’est travailler sur le passé et le futur, mesurer le temps qui se déroule, entrer en écoute pour y réfléchir. Cela peut être perturbant, anxiogène, mais généralement cela m’apaise plutôt  : je suis assez physique, je viens de la ruralité      !

Qu’est-ce qui vous rend si boulimique encore à la soixantaine ?
Comme Picasso, ma devise est de toujours avancer, comme Rimbaud, je suis toujours en quête. Quand je tourne Faits divers ou la 10e Chambre, ce n’est pas le même film, je ne recommence pas, je n’ai pas fini, j’apprends encore. Le photographe ou le cinéaste est comme le paysan cévenol  : perpétuellement mécontent, car le temps ne le satisfait jamais, alors qu’il travaille sur l’éphémère, sur l’instant.

Dans tous vos reportages, qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?
Dans le désert, j’ai éprouvé une sensation d’abandon comme nulle part ailleurs. L’expérience du désert et du monde rural m’a aidé à dégager la simplicité, l’épure, dans mes photos. Après l’Afrique, j’aimerais me consacrer à l’Amérique du Sud.

Vers quoi avez-vous le plus envie d’aller demain  ?
Vers la fiction. Je me repose un peu de cette manière. Filmer autrement les choses. Quand j’agis comme un militant des droits de l’homme, c’est forcément le tragique qui m’intéresse, la disparition. Participer à la mise en scène d’un opéra, sur écran géant de douze mètres, ce serait complètement différent, pourquoi pas.
J’aime beaucoup ce que fait le vidéaste Pierrick Sorin, par exemple. Les nouvelles technologies sont extraordinaires. Voyez, en photo, je reste attaché à l’argentique, mais le traitement est numérique ensuite.

Longtemps, vous avez eu le sentiment de trahir les vôtres en ne reprenant pas la ferme familiale. Du reportage de guerre aux photographies de politiques, il vous a fallu du temps pour traiter le sujet qui vous obsédait, les paysans…
J’ai gardé longtemps une culpabilité d’être photographe et cinéaste, mais je le dis dans La Vie moderne  : aujourd’hui je n’ai plus peur de dire mon attachement à la terre des paysans.

Vous intéressez-vous au marché de l’art ?
Je n’ai pas trop le temps, mais cela me fait plaisir quand l’une de mes photos se vend bien. Cela viendra, je ne suis pas pressé, peut-être avec l’exposition sur l’état de la France, car je limiterai les tirages. Il faut être reconnu en France pour avoir une notoriété à l’étranger. Pour l’instant, je souffre de ne pas pouvoir être exposé à Beaubourg. J’attends avec impatience le nouvel espace qui doit s’ouvrir au Palais de Tokyo.

Les Rencontres de la photographie d’Arles, dont vous avez été le directeur artistique en 2006, ne vous ont-elles pas apporté une visibilité plus grande ?
Oui, cela m’a apporté un coup de pouce, mais j’ai surtout voulu y donner leur chance à de jeunes photographes comme Marion Poussier avec ses très belles photos d’adolescentes dans des centres de vacances. À présent, les jeunes qui sortent des écoles de photographie ou de cinéma sont polyvalents  ; ils se lancent dans des sujets très difficiles, sont très aventuriers, savent faire le montage sur leur ordinateur, trouver des sponsors… On entre dans une nouvelle ère d’autant plus facilement que les maîtres ont disparu  : Cartier-Bresson, Newton, Avedon, Doisneau…

Le travail mené par des artistes contemporains comme Sophie Calle vous touche-t-il ?
Oui, je connais bien Sophie, sa démarche m’intéresse. J’aime aussi beaucoup Sophie Ristelhueber qui poursuit une réflexion sur le territoire et son histoire, ou l’Américain Robert Frank, tous deux exposés au Jeu de Paume prochainement. J’ai beaucoup de respect pour les photographes qui ont un rapport clair et net avec l’art. Il faut être honnête avec soi-même. Je n’aime pas trop ceux qui font du reportage et ensuite de la récupération pour vendre ça comme des photos d’art. Sauf si on possède un talent fou comme l’avait Gilles Caron. Ou Henri Cartier-Bresson qui n’était pas seulement un photojournaliste  : il a évoqué, par exemple, le temps «   plastique   », sans soleil et sans ombre, dès les années 1930, c’était d’une modernité incroyable.

Êtes-vous déçu de ne pas avoir été retenu par l’Académie des beaux-arts ?
Non, l’Académie ne voulait pas de la photo «   sociale   ». J’ai davantage de regret de ne pas avoir été retenu dans la sélection officielle du Festival de Cannes pour La Vie moderne, présenté dans la catégorie «   Un certain regard   ». Ils n’ont pas osé et ont privilégié La Frontière de l’aube de Philipe Garrel. Là encore, le documentaire français n’est pas assez reconnu et présenté, mais on programme les documentaires étrangers, comme ceux de Michael Moore.

Biographie

1942
Naissance à Villefranche-sur-Saône (Rhône).

1960
Couvre la guerre d’Algérie.

1967
Cofonde l’agence Gamma.

1969
En Tchécoslovaquie, réalise son premier court métrage.

1974
Long métrage sur la campagne présidentielle de Valéry Giscard d’Estaing : 1974, une partie de campagne.

1979
Rejoint Magnum.

1991
Grand Prix national de la photographie.

2006
Directeur artistique des Rencontres d’Arles.

2008
La Vie moderne concourt au Festival de Cannes.

Terre natale : l’exposition
Jusqu’au 15 mars 2009, la fondation Cartier à Paris confronte les regards de Raymond Depardon et de l’urbaniste et philosophe Paul Virilio sur le rapport de l’homme à la terre et à l’exil. Tandis que le photographe donne la parole aux déracinés dans un film réalisé pour l’exposition, Virilio questionne l’attachement à la terre natale et la contrainte du mouvement à travers une véritable saturation visuelle où les images d’actualité se bousculent sur les écrans (fondation.cartier.com).

La Terre des paysans : le livre
Paru en septembre 2008, l’ouvrage présente une sélection de clichés du monde rural. De la ferme du Garet dans la vallée de la Saône aux hameaux isolés du Massif central, le fondateur de l’agence Gamma a fait du paysage agricole un thème de prédilection. Les images, prises entre 1956 et 2008, s’accompagnent de deux reportages écrits pour la presse en 1986 et 1990, ainsi que de la transcription de trois documentaires dont La Vie moderne, sorti sur les écrans en octobre 2008.

Depardon : l’œil en mouvement
La sortie en salle de La Vie moderne de Raymond Depardon confirme l’importance du réalisateur dans le paysage documentaire français. Photographe et reporter, il réalise en 1974 à la demande de Valéry Giscard d’Estaing un documentaire sur sa campagne électorale. Héritier du cinéma direct né aux États-Unis à la fin des années 1950, sa saisissante plongée au cœur de la rédaction du quotidien Le Matin lui vaut un César en 1982. En 2004, 10e chambre, instants d’audiences, état des lieux de la justice française, est présenté au Festival de Cannes. Par ailleurs, il initie à la fin des années 1990 Profils paysans, panorama en plusieurs épisodes de la France rurale, dont La Vie moderne est le dernier volet.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°609 du 1 janvier 2009, avec le titre suivant : Raymond Depardon : « Je veux imposer mon regard »

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