Lundi 16 décembre 2019

Photographie

Mai 68 en images médiatiques

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 22 mai 2018 - 893 mots

PARIS

Le propos de l’exposition de la BNF, sur la construction visuelle du récit de Mai 68 dans la presse de l’époque, est riche d’enjeux de diverse nature. Mais elle pâtit d’une scénographie malheureuse.

Gilles Caron : Daniel Cohn-Bendit face à un CRS devant la Sorbonne, le 6 mai 1968, tirage argentique de presse, vers 1977, Fondation Gilles Caron.
Gilles Caron, Daniel Cohn-Bendit face à un CRS devant la Sorbonne, le 6 mai 1968, tirage argentique de presse, vers 1977, Fondation Gilles Caron.
Photo Gilles Caron
© Gilles Caron

Paris. Les commémorations de Mai 68 n’échappent pas à la publication des traditionnelles photographies d’affrontements entre manifestants et CRS. Son 50e anniversaire encore moins. À ceci près que cette commémoration voit fleurir d’autres approches sous l’impulsion d’une nouvelle génération d’historiens aux interrogations et analyses inédites. La question de la construction de la mémoire visuelle collective des événements de mai et juin 1968 à partir du récit médiatique n’avait ainsi jamais été décortiquée dans ses mécanismes avant la thèse de doctorat d’Audrey Leblanc, « L’image de Mai 68, du journalisme à l’Histoire » (Paris-I, 2015).

Cette thèse est la matrice de l’exposition de la Bibliothèque nationale de France (BNF), que l’historienne cosigne avec Dominique Versavel, conservatrice au département des Estampes et de la Photographie. Une exposition que l’on visite partagé entre l’intérêt du propos et l’agacement vis-à-vis d’une scénographie calamiteuse. « Icônes de Mai 68. Les images ont une histoire » est en effet plombée par une étrange maison en bois à ciel ouvert, cadre de la première partie du parcours. L’utilisation à outrance du bois pour délimiter chaque partie et servir de support aux cartels ou autres textes informatifs enserre, fige le sujet. La rigueur du discours lui-même ôte vie et vitalité, en particulier s’agissant de l’exposition organisée par le club des 30 x 40 en mai 1968 dans une petite salle de la rue Mouffetard, à Paris, en réaction aux représentations alors dominantes dans la presse. La petite vingtaine de vintages perdus sur de vastes murs blancs et la vitrine contenant les documents d’époque est loin de restituer dans sa vivacité le récit des 250 photographies de Mai 68 vu par Bruno Barbey, Édouard Boubat, Henri Cartier-Bresson, Claude Dityvon, Jean-Claude Gautrand, Martine Franck ou Janine Niépce, pour ne citer qu’eux. Il faut écouter le témoignage sonore de Gautrand pour comprendre les enjeux et l’importance de cette exposition du club des 30 x 40 qui donne une vision plurielle des événements, souvent poétique ou plus engagée que celle d’une presse qu’ils disent « bâillonnée ». L’esprit frondeur qui y prévaut refuse les signatures au bas des photos. Il s’inscrit dans la lignée des affiches produites à l’Atelier populaire de l’École des Beaux-Arts de Paris ou des Arts déco.

Le propos de l’exposition, portant sur la construction du récit visuel de Mai 68 au fil des commémorations, est cependant fort instructif. Y sont décrits les mécanismes qui ont prévalu à la valorisation de la photographie de Gilles Caron montrant Daniel Cohn-Bendit face à un CRS ou au rejet progressif de l’iconographie en couleurs produite durant cette période pour ne retenir que le noir et blanc. L’imagerie de Mai 68 n’est pas Mai 68, mais une mise en forme régie par d’autres facteurs. Par le choix d’abord, par les agences photo et/ou les services iconographiques et rédactions des journaux ou des magazines, de telle photographie plutôt que telle autre. Par le coût aussi qu’entraîne la publication d’une image.

La gestion des images, un commerce

L’image symbole de Cohn-Bendit prise par Caron le 6 mai 1968 devant la Sorbonne est ainsi une photographie qui n’avait pas été reprise par la presse d’actualité de l’époque. Cette dernière lui préférait d’autres prises de vue de la même scène, dont celle de Jacques Aillaud, photographe de L’Express, qui inspira d’ailleurs différentes affiches de l’Atelier populaire des Beaux-Arts de Paris. « On ne la retrouve que dans le numéro 15 de Journalistes, Reporters, Photographes, publié au plus tôt après le 15 juin 1968, souligne Audrey Leblanc. « À l’exception de la photographie de l’étudiant pourchassé, les images de mai-juin 68 connues aujourd’hui de Gilles Caron ont été de manière générale très peu publiées au cours de ces deux mois. » L’historienne le démontre publications d’époque à l’appui. Pourtant le co-créateur de Gamma est déjà célèbre pour ses reportages sur la famine au Biafra ou la guerre des Six-Jours. Il faut attendre l’exposition de Gamma du début de l’année 1970, qui célèbre ses trois années d’existence autour de cinq grands reporters, pour que l’image soit montrée par l’agence. La disparition au Cambodge de Gilles Caron en avril de la même année l’incitera à mettre en valeur son fonds de Mai 68 que la presse et les acteurs culturels publieront ensuite régulièrement.

« La gestion des images est un commerce », rappelle Audrey Leblanc. Aborder le sujet à travers ce prisme en renouvelle profondément l’approche. Ce n’est pas la qualité intrinsèque de la photographie qui importe nécessairement mais ce que recherchent les médias, sur le moment ou rétrospectivement. La démonstration, qui s’appuie sur les archives du Nouvel Observateur, de L’Express et de Paris-Match, est claire. Aujourd’hui encore, les médias qui rendent compte de cette exposition ne disposent en photographies libres de droit que celles de la Fondation Gilles Caron, à savoir Cohn-Bendit face au CRS et la planche-contact de l’étudiant pourchassé. Cela en dit long sur ce qui sous-tend de nos jours la mémoire visuelle de Mai 68, les médias optant souvent [à l’instar du JdA, NDR], par économie, pour l’iconographie mise gracieusement à leur disposition. Ce qu’a bien compris la Fondation Gilles Caron.

Icônes de Mai 68. Les images ont une histoire, jusqu’au 26 août, BNF - site François-Mitterrand, quai François-Mauriac, 75013 Paris.

 

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°501 du 11 mai 2018, avec le titre suivant : Mai 68 en images médiatiques

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