Restitutions

L’offensive des pays spoliés

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 26 mars 2014 - 1231 mots

MONDE

Après s’être longtemps drapés dans le déni, les musées et le marché de l’art ont appris à composer avec des nations aujourd’hui décidées à remettre la main sur leur patrimoine pillé.

Les demandes de restitution d’objets et d’œuvres d’art formulées par des pays soucieux de remettre la main sur un patrimoine historique ne sont pas nouvelles, mais elles ont longtemps été tenues pour des cas isolés. Le débat concernant le retour des frises du Parthénon (British Museum, Londres) à la Grèce, celui de la pierre de Rosette (British Museum), du buste de Néfertiti (Altes Museum, Berlin) ou du Zodiaque de Dendérah (Musée du Louvre) à l’Égypte, alimente la chronique depuis près d’un siècle.­­ Or, au vu des autres trésors dont recèlent les grands musées européens et américains, ces œuvres emblématiques étaient jusqu’à récemment les arbres historiques qui cachaient une forêt d’acquisitions plus récentes d’objets patrimoniaux aux origines troubles, orchestrées par des marchands peu scrupuleux au profit d’institutions et de collectionneurs peu regardants. Face au phénomène croissant des vols, et l’apparition dans les années 1960 sur le marché d’œuvres d’origine illicite, ­l’Unesco avait rédigé sa « Convention concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens ­culturels » en 1970. Ratifier une telle convention signifiait, pour un pays, un changement dans sa législation et la restitution de tout objet dont la provenance avant 1970 était inconnue. Les signatures ont tardé (la France s’est exécutée en 1997, par exemple), aussi le texte a-t-il longtemps relevé du vœu pieux.

C’était sans compter l’électrochoc provoqué par un scandale international survenu au milieu des années 1990, dont ceux campés sur leurs positions de force ne se sont pas remis. Le Getty Museum, institution californienne milliardaire qui se targuait d’une probité sans faille, fut soupçonné d’avoir acquis en toute connaissance de cause des objets prélevés lors de fouilles illicites, et récentes à l’époque, sur des sites archéologiques italiens et grecs. Le réveil en sursaut des autorités à Rome et à Athènes, assistées par Interpol, entraîna la mise en examen, et pour certains d’entre eux la condamnation, des membres d’un vaste réseau ­incluant­­ la conservatrice star du Getty, Marion True, et les marchands d’antiquités européens Robert Hecht, Giacomo Medici et Robin Symes. C’est à la même période que l’Unesco établit la convention Unidroit, version plus stricte de la Convention de 1970.

L’exemple italien
La ténacité et l’efficacité dont l’Italie fit preuve pour mettre un terme à l’hémorragie de ses sites et obtenir d’une dizaine de musées internationaux la restitution de plusieurs centaines de pièces, pour certaines inestimables – le Cratère d’Euphronios rendu par le Metropolitan Museum of Art (New York) en 2008 ; la Déesse de Morgantina rendue par le Getty en 2011 –, furent exemplaires. Son opiniâtreté fit des émules auprès de ceux qui, jusque-là, s’étaient heurtés à une fin de non-recevoir. Et les nations de se mobiliser : celles victimes de pillage pendant les conflits (Arménie, Cuba, Cambodge, Éthiopie, Nigeria, Chine…), celles lésées par l’Histoire (Pérou…), celles encore qui exigent le respect de leurs cultures (Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Guinée, Canada…).

L’offensive s’organise aujourd’hui sous plusieurs formes. Les uns attaquent en justice, certains s’en remettent à l’Unesco. D’autres, dont les réclamations sortent du cadre de la Convention de 1970, s’unissent pour en appeler au droit moral – la conférence internationale du Caire en 2010, organisée par le Conseil suprême des anti­quités égyptiennes, réunissait une quinzaine de pays protestataires, parmi lesquels le Guatemala et la Libye, portés par l’énergie d’autres nations comme la Grèce et l’Égypte, rodées à l’exercice. Traumatisée par le pillage de son palais d’Été en 1860, la Chine, dont la première réclamation remonte à 2000, a même créé un « Fonds des trésors nationaux » et redouble d’efforts pour racheter les œuvres d’art chinoises détenues à l’étranger.

Les attaquent fusent sur un front double : les collections muséales d’une part, le marché de l’art d’autre part. Quand la loi est du côté du plaignant, la victoire semble désormais à portée de main. Citons, à titre d’exemple, le Pérou qui récupère le trésor du Machu Picchu en 2012, alors jalousement gardé par l’Université de Yale où il avait été « prêté pour études » cent ans auparavant ; ou l’Obélisque d’Axoum, saisi par Mussolini en 1937, qui a regagné ­l’Éthiopie en 2008 après des années d’atermoiements et de mauvaise volonté italienne. Certains vont jusqu’à prendre des mesures de rétorsion pour arriver à leurs fins, à l’image de la Turquie, qui a obtenu le retour de l’un des Sphinx du Musée Bogazkoy (Çorum) conservé pendant un siècle par le Musée Pergamon (Berlin) après avoir banni les archéologues allemands des sites du pays. Signe des temps, l’attitude néocolonialiste laisse place à la rectitude morale. Ainsi, peu avant la vente de la collection d’arts premiers de son père André Breton en 2003, Aube Elléouët restitue un masque de cérémonie aux Indiens Kwakwaka’wakw.

Programmes de coopération
Dans un premier temps, les grands musées internationaux (le British Museum, le Louvre, le Metropolitan Museum, l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, les Musées de Berlin et le Rijksmuseum d’Amsterdam) se sont drapés dans le concept de « musée universel », cosignant en 2002 une déclaration – une démarche protectionniste qui reste critiquée. Parallèlement, le British Museum, tentant de faire amende honorable, multiplie les partenariats scientifiques et les prêts dans des pays en voie de développement. Le scandale du Getty, et les accords de coopération culturelle signés par le musée avec l’Italie et la Grèce ouvrent la voie à des programmes de coopération, où chacun pourrait trouver son compte. Ainsi le Nigeria, dépossédé de son trésor royal de bronzes et d’ivoires après une expédition punitive britannique en 1867, trésor aujourd’hui éparpillé dans les collections européennes, plaide pour un « rapatriement volontaire » et suggère l’établissement d’un prêt à long terme, expression d’une reconnaissance envers l’État africain.

S’il subsiste çà et là des poches néocolonialistes, le renouvellement des générations a donné lieu à un changement radical des mentalités dans les musées, en particulier américains. Auparavant, les conservateurs historiques faisaient tout leur possible pour obtenir un objet, dont l’esthétisme prévalait sur sa provenance ; aujourd’hui la jeune garde s’astreint à prendre toutes les précautions d’usage, quitte à vexer des donateurs en déclinant poliment leurs offres. Plutôt que de subir l’humiliation d’une réclamation, certains recrutent même des spécialistes pour passer en revue les collections. Tel est le cas de ce conservateur du Musée de la nature et des sciences de Denver (Colorado) qui, en 2003, a conclu au vol de la trentaine de totems kenyans présents dans la collection. Les totems ont été rendus aux Musées nationaux du Kenya début 2014, aux frais du musée américain. Le marché de l’art des antiquités, dont les enjeux sont plus immédiats, s’est resserré. Il est aujourd’hui inimaginable de présenter aux enchères des statues khmères du XIIIe siècle sans provenance précise, comme ce fut le cas en 1996 chez Sotheby’s à Londres. En l’occurrence, il s’agissait de pièces provenant du site d’Angkor Vat promptement retirées de la vente à la demande des autorités cambodgiennes.

Il y a 20 ans

La justice américaine défend les pays spoliés

Aux États-Unis, les procès intentés par des pays étrangers pour la restitution d’objets d’art se multiplient. Au cours de l’année dernière, la presse américaine a suivi de près une demi-douzaine d’actions en justice intentées en vue d’obtenir la restitution de trésors archéologiques illicitement importés dans le pays. (...)
David d’Arcy

SPECIAL 20 ANS - Les articles du dossier : 20 ans qui ont transformé le monde de l’art

 

Introduction

  • De la culture à l’industrie culturelle Image retirée.
  • Vers un cinquième pouvoir Image retirée.

Patrimoine

  • Les contradictions d’une époque Image retirée.
  • La seconde vie numérique du patrimoine Image retirée.
  • Paysage, immatériel... l’Unesco et ses listes Image retirée.

Musées

  • Une nouvelle ère Image retirée.
  • En Chine, un nouveau musée par jour Image retirée.
  • Les musées, nouveaux lieux de recherche Image retirée.

Restitutions

  • L’offensive des pays spoliés Image retirée.
  • Opération « musées propres » Image retirée.

Expositions

  • Une inflation galopante Image retirée.
  • Les prêts d’œuvres, crispations et cristallisations Image retirée.

Art contemporain

  • D’un monde à l’autre Image retirée.
  • Les biennales, une mondialisation limitée Image retirée.
  • La peinture, plus que jamais Image retirée.

Photographie

  • Des territoires élargis Image retirée.
  • Un marché de niche Image retirée.

Design

  • Art et développement durable Image retirée.
  • L’impression en 3D, une révolution Image retirée.

Architecture

  • À l’ère du « cloud computing » Image retirée.
  • L’évidence écologique Image retirée.

Galeries

  • Une nouvelle économie Image retirée.
  • Le monde de l’ancien passe doucement la main Image retirée.
  • Un marché dopé par des riches toujours plus riches Image retirée.

Ventes publiques

  • Un monde bipolaire Image retirée.
  • Le lent déclin de Drouot Image retirée.

 

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°410 du 28 mars 2014, avec le titre suivant : L’offensive des pays spoliés

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