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Rome rouvre le débat sur le passé colonial de la Péninsule

Par Olivier Tosseri, correspondant à Rome · Le Journal des Arts

Le 14 octobre 2020 - 964 mots

ROME / ITALIE

En 2021, un musée devrait ouvrir ses portes dans le quartier de l’EUR, dans le sud de la capitale italienne. Il ambitionne de « lire et relire de manière critique l’histoire des relations entre l’Italie et certains pays d’Afrique ».

Rome. L’Italie commence tout juste à se pencher sur son passé colonial. Un passé longtemps complètement occulté en partie en raison de la modestie de son empire comparé à ceux de la France et de l’Angleterre. Il ne s’étendait en effet « que » sur la Libye, la Somalie, l’Érythrée et l’Éthiopie. Des conquêtes tardives voulues et menées essentiellement par le régime fasciste et dont le souvenir a été refoulé dans la mémoire collective italienne.

Le pays a décidé d’ouvrir ce dossier douloureux de son histoire en inaugurant l’an prochain, si le Covid-19 le permet, un musée italo-africain. Celui-ci prendra place dans le complexe du Museo delle Civiltà à l’EUR (Esposizione Universale di Roma). Ce quartier du sud de la capitale avait à l’origine été bâti pour abriter l’Exposition universelle de 1942 organisée par l’Italie mussolinienne. La guerre empêchera l’achèvement de ce projet de ville idéale imaginée par le Duce, mais quelques bâtiments dans le plus pur style rationaliste sortiront néanmoins de terre. Parmi eux le célèbre colisée carré, mais aussi le Museo delle Civiltà, complexe muséal qui regroupe aujourd’hui le Musée national de préhistoire et d’ethnographie Luigi-Pigorini, celui d’art oriental et enfin celui du Haut Moyen Âge.

L’ancien musée de l’« Afrique italienne »

Un cinquième sera bientôt ajouté à la liste, le « musée italo-africain », qui occupera une surface de 750 m2. Il va compléter le Musée Pigorini, dont la section africaine est riche d’une très belle collection de plus de 60 000 objets. Dans ses réserves gît en effet depuis cinquante ans une autre collection de plus de 12 000 objets : celle du musée colonial inauguré en 1923 par Benito Mussolini. Son but était alors d’exalter l’expansion italienne sur le continent noir à des fins de pure propagande. De la première Exposition coloniale à Gênes en 1914 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le nombre des objets composant ses collections n’a cessé de croître, l’obligeant à plusieurs déménagements et à des fermetures pour inventaire. En 1947, l’Italie vaincue renonce à ses colonies mais le musée, dans le plus parfait style colonial des années 1930, qui s’appelle désormais « de l’Afrique italienne », rouvre ses portes comme si rien ne s’était passé. Elles se refermeront définitivement en 1971. Les 12 000 objets de ses collections finissent alors dans les réserves du Musée Pigorini où ils tombent dans l’oubli comme l’aventure coloniale italienne, passée sous silence pendant des décennies.

« Le travail de documentation est énorme et particulièrement ardu », explique l’anthropologue Rosa Anna Di Lella. Celle qui sera l’une des futures conservatrices du musée est chargée du projet né au sein même du Museo delle Civiltà en 2017 pour valoriser ce patrimoine ignoré mais accessible à tous les chercheurs qui en font la requête. « Ce matériel a été recueilli uniquement dans un but de propagande, poursuit-elle. Nous avons des listes d’objets avec pratiquement aucune information sur les personnes qui les ont prélevés et dans quel contexte ils sont entrés dans la collection. » Ce fonds est particulièrement hétéroclite avec des trophées de différentes guerres, du matériel ethnographique, des œuvres d’artistes orientalistes, des vestiges de chantiers de fouilles archéologiques, des effets personnels d’explorateurs et de militaires ou encore des bocaux contenant céréales, plantes ou minerais. Ces bocaux servaient à faire connaître les ressources des contrées conquises pour inciter les Italiens à s’y installer comme colons. Sans oublier les moulages faciaux réalisés en Libye entre 1928 et 1933 par Nello Puccioni et Lidio Cipriani. Ces deux anthropologues s’appuieront notamment sur ces moulages pour élaborer les thèses de l’infériorité de la « race nègre » par rapport à celle italienne, thèses qui justifieront la ségrégation et le refus du métissage promus par Mussolini.

La collection s’enrichit continuellement de dons de particuliers, essentiellement d’armes provenant de leurs aïeux ayant participé aux campagnes de colonisation, mais aussi de journaux intimes. La bibliothèque nationale et l’Istituto Luce (équivalent de l’INA) fourniront aussi du matériel photographique et audiovisuel. « Comment utiliser ces objets, comment les présenter au public ?, s’interroge Rosa Anna Di Lella. Il ne suffit pas de mettre une légende pour dénoncer une idéologie. C’est tout le dispositif narratif muséal qui doit changer. »

Analyser l’héritage colonial

Les relations de l’Italie avec l’Afrique seront ainsi présentées au fil d’un parcours thématique et non géographique ou culturel. Des approfondissements transversaux seront également réalisés pour aborder la construction de l’imaginaire italien autour de la « figure de l’Africain ». La première salle servira d’introduction en retraçant les relations du monde romain antique avec l’Afrique puis les premières explorations au Moyen Âge et à la Renaissance, avant d’arriver aux rapports italo-africains aux XIXe et XXe siècles. « L’histoire complexe de ce musée est celle du colonialisme italien, explique Filippo Maria Gambari, directeur du Museo delle Civiltà. Ses collections permettent de lire et relire de manière critique cette histoire qui va des premières explorations dans la corne de l’Afrique à l’époque postcoloniale. Elle doit nous offrir l’occasion d’analyser aujourd’hui notre héritage colonial qui représente un long parcours de souvenirs et de refoulements. »

De nombreux écrivains et artistes italiens se penchent sur cette période longtemps oubliée. « Ils nous donnent la preuve que l’Afrique n’est pas une terre lointaine, un endroit dont on peut se séparer comme si on faisait un mur au milieu de la Méditerranée, poursuit Filippo Maria Gambari. Le musée italo-africain devra aussi accompagner la réflexion sur les rapports actuels qu’entretient notre pays avec le continent et qui sont constitués d’ombre et de lumière. » Il sera ainsi dédié à Ilaria Alpi, une journaliste romaine assassinée en Somalie en 1994 alors qu’elle enquêtait sur un trafic d’armes et de déchets toxiques entre son pays et des seigneurs de guerre locaux.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°553 du 16 octobre 2020, avec le titre suivant : Rome rouvre le débat sur le passé colonial de la Péninsule

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