Entretien

Thomas Campbell, Nouveau directeur du Metropolitan Museum of Art à New York

Thomas Campbell commente sa politique urbi et orbi

Le Journal des Arts

Le 16 septembre 2009

Depuis qu’il a été nommé directeur général du Metropolitan Museum of Art (MET) à New York il y a un an, le conservateur d’origine britannique Thomas Campbell est à la tête de l’un des plus importants musées du monde occidental, une institution qui conserve deux millions d’objets et qui attire plus de 4,5 millions de visiteurs par an. Son prédécesseur, Philippede Montebello, avait acquis une position éminente durant ses trente-et-une années de direction, et l’on s’attendait à voir désigner une personnalité en vue pour le remplacer. Le choix de Thomas Campbell, quarante-sept ans, spécialiste en tapisserie au sein du département de la Sculpture et des arts décoratifs européens, a pour le moins créé la surprise. Depuis son entrée au MET en 1995, il a organisé des expositions largement saluées pour leur qualité scientifique – « Tapestry in the Renaissance » (2002) et « Tapestry in the Baroque » (2007) –, mais il reste relativement méconnu, même de nombreux connaisseurs.

En quoi votre direction du MET pourrait différer de celle de Philippe de Montebello ?
J’ai rejoint le musée parce que c’était un lieu de travail incroyablement stimulant pour un chercheur de ma spécialité. Philippe a largement contribué à créer l’atmosphère pour que ce lieu devienne si attractif, et je suis absolument résolu à maintenir et à développer les grandes forces de cette institution. Je citerais, par exemple, des programmes d’expositions dynamiques et de publications salués par la critique, des acquisitions de chefs-d’oeuvre et un accent toujours placé sur la rencontre de nos visiteurs avec les objets. En nous efforçant de créer un environnement pour une expérience directe et sans artifice. Introduirai-je des changements ? Je pense qu’il s’agit plus d’évolution que de révolution.

Votre style de direction ressemblera-t-il au sien ?
Il faut distinguer la manière et le style de direction. Philippe affiche une personnalité imposante, sa présence fait grande impression, sa voix porte, il est polyglotte. Je suis qui je suis et je ne vais certainement pas me transformer en personnage sophistiqué. Cet aspect de ma personnalité évoluera, je crois, au fur et à mesure que je m’habituerai à prendre la parole à l’intérieur comme à l’extérieur du musée. En terme de style de direction, cette institution est quasiment féodale. Nous avons dix-sept départements de conservation, dont beaucoup équivalent à des musées de taille moyenne. Les initiatives y foisonnent, car Philippe a permis et encouragé le jaillissement des idées d’un département à l’autre et il a vigoureusement soutenu les initiatives que lui soumettait son équipe de conservateurs. Pour en avoir moi-même expérimenté les bienfaits, je suis très enclin à maintenir cela. [Mais] la donne est nouvelle, car les données économiques ont totalement changé… Notre fonds de dotation s’est effondré brutalement, d’environ 25 % [il était de 2,8 milliards de dollars en juin 2008, soit environ 2 milliards d’euros] et cela va affecter notre budget de fonctionnement. Je vais devoir être plus sélectif sur le nombre d’expositions et de publications que nous produirons. Si j’introduis un léger changement de direction à l’heure actuelle, ce sera sur deux points. Jusque-là, nous avons monté trente à trente-cinq expositions par an en déployant une débauche de moyens et d’inventivité pour cette partie de nos activités. Je veux que ces efforts profitent davantage à nos propres collections. C’est une volonté que j’aurais eue indépendamment des circonstances économiques, mais celles-ci en font une nécessité. Nous montons tellement d’expositions que même nos visiteurs les plus fidèles n’en voient jamais qu’une partie. Nous sommes devenus nos propres compétiteurs. De la même manière, j’aimerais davantage attirer l’attention sur notre propre patrimoine. Qu’est-ce que cela signifie en réalité ? Amener nos conservateurs, si concentrés sur les expositions, à consacrer davantage de leur énergie à nos propres collections.

Dans quelles proportions vous attendez-vous à devoir réduire votre programme ?
Il faut qu’il y ait de dix à douze grandes expositions, puis probablement une dizaine de taille moyenne associées à des présentations plus modestes. J’ai hérité d’un programme fixé jusqu’en 2012, voire début 2013. Avec les départements de conservation, j’ai examiné minutieusement ce dont nous disposons déjà et ce qui sera faisable. Pour l’année qui vient, je ne veux rien annuler – nous avons repoussé deux expositions d’une année fiscale à l’autre. Il est difficile d’être précis en la matière, mais nous envisageons une réduction de 20 % à 25 % des grandes expositions, tout en nous efforçant de mieux tirer parti de nos propres collections. Mais j’ai la mission expresse de maintenir un programme global aussi bien dans son étendue que dans ses ambitions.

Le directeur du British Museum, Neil MacGregor, et son homologue de la Tate, Nicholas Serota, ont récemment opposé les musées américains, esclaves de leurs administrateurs fortunés, aux musées européens et spécialement britanniques, qu’ils estiment davantage au service du public…
Je crois que leur description ne reflète qu’un extrême. Nous avons tous entendu parler d’administrateurs particulièrement influents brandissant leur agenda personnel et finissant par l’imposer à un musée. C’est l’extrémité négative du spectre. Mais son extrémité positive, et qui s’observe dans un grand nombre d’institutions culturelles et de grands musées bien gérés des États-Unis, se situe presque à l’inverse. L’engagement direct de nombreux mécènes est une excellente chose. Moi-même, mon équipe, nos conservateurs, sommes en lien quotidien avec des gens passionnés dont l’enthousiasme contribue à nourrir, et bien sûr aussi soutenir, nos initiatives. En fin de compte, le MET a acquis davantage d’objets, organisé davantage d’expositions, lancé davantage de publications scientifiques que tout autre musée au monde, et ce grâce au soutien enthousiaste de nos donateurs et de nos administrateurs. Il y a cette description caricaturale à laquelle les gens se raccrochent… Mais d’après mon expérience, nos administrateurs prennent leur tâche extrêmement au sérieux aussi bien dans leurs conseils que dans leur soutien financier.

Alors que certains musées perçoivent des droits d’entrée pour leurs expositions, Philippe de Montebello a souvent souligné qu’il faut plusieurs visites pour faire le tour d’une exposition et que les entrées payantes peuvent être un obstacle. Il ne voulait pas non plus que le musée soit guidé par les bénéfices à attendre d’expositions à succès et ne fixait pas de droit d’entrée. Allez-vous poursuivre cette politique ?
Notre tarif d’entrée est un tarif conseillé. Notre budget de fonctionnement, pour cette année, tourne autour de 220 millions de dollars, dont environ 15 % nous viennent de la ville de New York. Les 85 % restant sont issus de notre fonds de dotation ou de nos propres revenus, dont fait partie l’argent généré par le tarif d’entrée conseillé. Nous avons besoin de chaque centime que nous pouvons recueillir.

En viendrez-vous à faire payer l’entrée des grandes expositions ?
C’est l’une des nombreuses options que nous devrons examiner, j’imagine, dans les mois qui viennent. Mais je ne suis pas en train d’annoncer cela au point qu’on puisse dire : « Quelle horreur ! Le MET fait payer l’entrée des expositions ! » Je suis seulement réaliste devant le fait que nous avons perdu plus de 25 % de notre fonds de dotation. Mais je suis fermement résolu à maintenir le plus large accès possible à nos collections.

De nombreux musées du monde entier se dotent d’annexes dans leur pays ou à l’étranger. Envisagez-vous ce genre de développement pour le MET ?
Je pense qu’aucune initiative ne devrait amoindrir ou détourner notre attention du fait que nous sommes un musée universel, ici, à New York. Cela doit être notre priorité essentielle, même si le MET possède un rayonnement universel à travers son site web, ses expositions itinérantes, et l’engagement scientifique continu de nos conservateurs avec des institutions, des chantiers archéologiques et des programmes dans le monde entier. On se figure souvent que nous avons d’énormes collections dont une grande proportion reste dans les réserves. En réalité, un important pourcentage de ces collections en réserve est constitué d’objets [comme les dessins, les estampes ou les textiles] qui ne peuvent être exposés en permanence, tandis que la plupart de nos chefs-d’oeuvre supportant une longue exposition sont dans nos salles. Nous n’avons pas les ressources du Louvre et de la RMN [Réunion des musées nationaux] pour alimenter le Louvre d’Abou Dhabi : ce n’est pas vraiment comparable. Cela dit, nous avons certainement des collections qui, à titre temporaire, pourraient voyager et être exposées plus largement. Et je reste déterminé à conserver un profil universel.

Le MET a-t-il reçu des sollicitations du Moyen-Orient ou d’ailleurs ?
On parle beaucoup, aujourd’hui, d’Abou Dhabi à cause de la très forte somme d’argent négociée – au niveau politique – en faveur du Louvre. Je garde l’esprit ouvert. Le Moyen-Orient constitue un public très important pour notre musée, tout comme l’Asie, la Russie, l’Amérique latine et notre propre pays. S’il nous incombe de regarder vers l’est, je crois qu’il nous faut aussi regarder vers l’ouest et nous assurer que notre engagement est aussi complet que possible avec notre population, les musées et les  communautés de la côte Ouest, comme ceux du reste des Etats-Unis. Alors que les circonstances économiques nous contraignent à veiller scrupuleusement sur nos propres priorités, je ne vais pas m’engager n’importe où, mais vais garder toutes les options possibles en main.

Avez-vous été sollicité par les Émirats pour tenir le rôle de conseiller, à l’instar du British Museum et du Smithsonian ?
Nous avons eu des discussions informelles.

Pourquoi n’ont-elles pas eu de suite ?
Je crois que leur panier est plein pour l’instant. Nos conservateurs collaborent étroitement avec leurs collègues et nos institutions soeurs dans le monde entier. Comme Philippe, je suis pleinement décidé à entretenir ces relations et, si je suis absolument ouvert à l’établissement de discussions avec telle nouvelle entité ou telle autre, elles ne doivent pas se développer au détriment de ce réseau de contacts établi. Nous sommes capables de monter des expositions s’appuyant sur d’importants prêts étrangers, car nous nous reposons sur ces relations établies entre nos conservateurs et leurs homologues. J’aurais beaucoup de réticence à confier d’énormes collections en dehors de ce réseau, à moins d’être persuadé que c’est réellement bénéfique pour notre institution.

Est-ce ce que le Louvre a fait ?
Attendons pour en juger. Je ne vais pas mettre en péril nos collections en leur faisant traverser l’Atlantique, à moins d’avoir une solide raison pour le faire. Surtout en ce moment, ma vraie mission est de garantir la vitalité et l’excellence du Metropolitan à New York.

La troisième phase du chantier de l’aile américaine, qui concerne les salles de peinture, sera achevée en 2011, tout comme les salles d’art islamique. Y a-t-il un autre projet à l’horizon ?
Il y a eu un projet d’extension des réserves du Costume Institute sous l’esplanade, mais il s’est révélé très coûteux. Le nouveau projet est de rebâtir le Costume Institute en respectant son actuelle emprise au sol. Il est en cours d’examen, mais nous y sommes pleinement décidés… Dans les années à venir, j’aimerais travailler à l’aile Lila Acheson Wallace qui abrite l’art moderne et contemporain, et aux salles de peinture européenne qu’il nous faudrait repenser et rebâtir. Mais ce n’est évidemment pas le moment pour lancer une campagne de levée de fonds. C’est le moment de réfléchir à tout cela, de sorte que, lorsque nous sortirons de la récession, dans quatre ou cinq ans, nous puissions passer directement à l’oeuvre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°309 du 18 septembre 2009, avec le titre suivant : Thomas Campbell, Nouveau directeur du Metropolitan Museum of Art à New York

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