Dimanche 12 juillet 2020

Départ

Chris Dercon quittera la Tate Modern en 2017 pour prendre la direction artistique d’un théâtre à Berlin

Par Isabelle Spicer (Correspondante à Berlin) · lejournaldesarts.fr

Le 27 avril 2015 - 1064 mots

LONDRES / ROYAUME-UNI

BERLIN (ALLEMAGNE) [27.04.15] - Le Maire de Berlin, Michael Müller, a confirmé la rumeur qui courrait depuis des semaines et a déclenché une très vive polémique outre-Rhin. Chris Dercon a balayé avec panache les critiques liées à sa nomination.

La querelle des musées à Berlin à peine réglée, c’est une nouvelle controverse qui agite la capitale allemande depuis plusieurs semaines. La rumeur de la nomination de Chris Dercon, actuel directeur de la Tate Modern, à la tête du théâtre berlinois Volksbühne en 2017, a déclenché une « querelle des théâtres », qui a largement dépassé le cadre de la capitale. Le secrétaire d’Etat à la culture du Land de Berlin, Tim Renner, ainsi que son ministre de tutelle, le nouveau maire de Berlin Michael Müller, ont été violemment mis en cause pour ce choix. Le quotidien Tagesspiegel résume ainsi la controverse : « Un conservateur de musée peut-il diriger un théâtre ? Et qui plus est la sacro-sainte Volksbühne ? C’est comme si un théologien protestant devenait pape ».

Il faut dire que la Volksbühne, « la scène du peuple » qui vient de célébrer ses cent ans d’existence, est plus qu’un simple théâtre. Il s’agit de tout un symbole, lieu de toutes les expérimentations. Et que son directeur actuel, Frank Castorf, en poste depuis 1992, aussi controversé qu’adulé, sera difficile à remplacer. Mais le débat est d’autant plus étonnant que Castorf s’est efforcé tout au long de son mandat d’ouvrir la Volksbühne à d’autres formes d’art, tels que la danse, mais aussi les arts visuels et la performance, à travers par exemple sa collaboration avec Schlingensief et plus récemment Jonathan Meese. En 2010, en marge d’Art Basel Miami, les visiteurs du Musée d’Art contemporain de Miami avaient ainsi pu découvrir la Volksbühne et Frank Castorf lors de l’exposition consacrée à Jonathan Meese.

La critique la plus virulente à la nomination de Chris Dercon est venue d’un directeur de théâtre très influent, Claus Peymann. Il considère que le commissaire d’exposition n’est absolument pas qualifié pour diriger un théâtre. Dans une lettre ouverte au maire de Berlin, il a également affirmé que le secrétaire d’Etat à la Culture à l’origine de cette décision, Tim Renner, « était l’erreur de casting de la décennie », et devait quitter son poste. Peymann s’en également pris à la politique culturelle du maire, qui fait aussi office de sénateur (Ministre) de la Culture du Land de Berlin. Michael Müller a réagi en dénonçant le snobisme élitiste de Peymann, déclarant que ce dernier ne l’aurait pas traité de cette manière s’il avait été détenteur du prestigieux titre de « Dr » Müller, c’est-à-dire s’il avait rédigé et publié une thèse de doctorat, seconde noblesse en Allemagne. Michael Müller, fils d’artisan et imprimeur de formation, n’a pas passé le baccalauréat.

Le maire est toutefois passé outre la virulente polémique et a officialisé la nomination de Chris Dercon le 24 avril, en présence du principal intéressé. Avec sa personnalité flamboyante, s’exprimant dans un allemand parfait, Chris Dercon s’est confronté avec panache à la polémique. Il « remercie la presse allemande » pour cette controverse, qui dépasse sa personne mais présente un débat salutaire sur l’avenir du théâtre. Il s’est amusé de découvrir que le mot « curateur était une insulte ». Il a tenu à rassurer : son principal message misait sur la continuité de la programmation et de sa vision artistique pour la Volksbühne. Il s’est entouré d’une équipe artistique, qui se voulait tout aussi rassurante. Outre des figures importantes du monde du théâtre, il a également convié dans son équipe Boris Charmatz, créateur du Musée de la danse à Rennes, et avec qui il avait collaboré à la Tate Modern, ainsi que le cinéaste français Romuald Karmakar, basé à Berlin, un des quatre artistes présentés dans le pavillon allemand à la Biennale de Venise en 2013.

Il a également confirmé son intention d’investir progressivement un hangar de l’ancien aéroport du pont aérien de Berlin, Tempelhof. Il s’agissait du second élément controversé du projet de Tim Renner : l’annonce de la création d’un événement théâtral annuel, sur le modèle de la Triennale de la Ruhr, qui comme son nom ne l’indique pas, se déroule chaque année mais sur un programme artistique d’une durée trois ans. Ce projet controversé crée des tensions également avec le ministère fédéral de la Culture, qui craint qu’il ne concurrence d’autres manifestations de spectacle vivant financées dans la capitale par le gouvernement fédéral.

En l’espace de quelques semaines, Chris Dercon est le second directeur de musée à quitter Londres pour Berlin. Mais la presse allemande s’est unanimement réjouie de la nomination de Neil MacGregor à la tête d’un comité d’expert qui décidera de la mission du centre culturel Humboldt Forum. Chris Dercon arrivera lui dans un contexte nettement moins favorable, même si la présentation de son projet a en grande partie rassuré les esprits.

Chris Dercon a déclaré qu’il « ne pouvait pas et ne voulait pas refuser l’offre de rejoindre la Volksbühne ». Il n’a jamais caché sa passion pour Berlin, même s’il trouve l’évolution de la capitale inquiétante. « Je m’inquiète des conditions de travail des acteurs, mais aussi du personnel qui travaille dans les musées ». Il évoque « l’exploitation » qui règne dans le secteur de la Culture, phénomène qui ne touche pas seulement l’Allemagne par ailleurs. Mais il craint que ces personnes ne doivent à terme quitter Berlin, faute de pouvoir supporter la détérioration de leur condition de vie.

Âgé de 57 ans, le belge Chris Dercon a étudié l’histoire de l’art et du théâtre et la théorie du cinéma. A l’origine critique d’art, il a exercé le poste de directeur artistique du MOMA PS1 avant de prendre la direction de la Haus der Kunst de Munich en 2003. Directeur de la Tate Modern à Londres depuis 2011, il restera à ce poste jusqu’à mi-2017. Sir Nicholas Serota, directeur de la Tate, a affirmé que Chris Dercon avait contribué à introduire à la Tate Modern un programme plus international, ouvert à la photographie, au spectacle vivant et au cinéma. Il a indiqué « qu’il se réjouissait de travailler avec lui à l’ouverture de la nouvelle Tate Modern et jusqu’à ce qu’il prenne ses fonctions à Berlin ». Sir Nicholas Serota voit ainsi un second directeur quitter son poste, après l’annonce du départ cet été de Penelope Curtis, directrice de la Tate Britain.

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Consulter les biographies de Chris Dercon et Nicholas Serota

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Le maire de Berlin, Michael Mueller, le belge Chris Dercon et le secrétaire d’Etat à la Culture Tim Renner posent ensemble après la conférence de presse due 24 avril 2015 à Berlin © TOBIAS SCHWARZ / AFP

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