Mercredi 18 septembre 2019

Musée

POLITIQUE CULTURELLE

L’Institut des cultures d’Islam reste largement méconnu

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 13 décembre 2017 - 1631 mots

Handicapé par son lieu, par les polémiques sur les salles de prière et, malgré l’élan apporté par la nouvelle équipe, le centre culturel, qui fête son dixième anniversaire, peine à s’installer dans le paysage parisien.

Pour son dixième anniversaire, l’Institut des cultures d’Islam (ICI) commence à se normaliser, mais souffre d’un problème de notoriété, d’image et d’agencement du site qui en fait un lieu encore confidentiel : il ne reçoit en effet que 20 000 visiteurs par an. Il est vrai que l’histoire de l’ICI a été émaillée d’obstacles.

C’est à l’initiative de Bertrand Delanoë, maire de Paris, et de Daniel Vaillant, maire du 18e arrondissement, que l’ICI a ouvert en 2007 rue Léon, en tant qu’établissement culturel de la Ville de Paris et avec le statut d’association loi 1901. Les deux élus avaient constaté « un manque de visibilité des arts de l’Islam en France », selon l’actuelle directrice administrative de l’ICI, Stéphanie Chazalon. En 2013, un bâtiment neuf est venu compléter la structure, rue Stephenson dans le même quartier. C’est dans ce dernier ajout que se trouve la salle de prière destinée aux fidèles musulmans : il s’agissait de lutter contre le phénomène des prières de rue très médiatisé à l’époque. Le quartier de la Goutte d’or, où se trouve l’ICI, abrite en effet une importante ­ communauté musulmane, mais dispose de peu de salles de prière. Le choix d’implanter l’ICI dans le 18e, et non dans le centre de Paris, répondait donc à une volonté politique.

À l’heure actuelle, l’ICI est constitué des deux immeubles cités, où se répartissent ses services. Le projet initial envisageait pourtant le transfert des activités de la rue Léon vers un nouveau bâtiment plus grand, l’ICI Barbès, qui aurait hébergé une deuxième salle de prière. Une décision d’Anne Hidalgo en octobre 2015 a définitivement enterré ce dossier. Selon Pierre-Yves Bournazel, membre du conseil d’administration de l’ICI, député du 18e et conseiller de Paris (LR), cet abandon « a clairement entraîné une fragilisation de l’ICI, surtout financièrement ». Le cabinet de Bruno Julliard à la Mairie de Paris précise effectivement qu’il fallait « tenir compte des contraintes budgétaires qui pèsent sur la ville ». Le choix a donc été fait de reconstruire le bâtiment rue Léon, ce qui amputera l’ICI d’une partie de ses locaux pendant la durée des travaux : difficile de voir la logique derrière cette décision, surtout qu’elle avait entraîné à l’époque la démission du président de l’ICI. Le cabinet de Bruno Julliard affirme pourtant que « le travail sur le programme du futur bâtiment va débuter dans les toutes prochaines semaines ».

Les cultures d’Islam, ce n’est pas que le monde arabe
Le bâtiment ICI Léon comporte en l’état trois petites salles d’exposition, des bureaux, un patio, une scène en plein air et un restaurant associatif. Celui de la rue Stephenson, plus grand, abrite plusieurs salles d’exposition, les principaux bureaux, un auditorium, un hammam et la salle de prière. Il s’agit donc d’un centre culturel à part entière, dont les activités englobent toutes les zones géographiques où les cultures d’Islam sont présentes, y compris les diasporas. « Les cultures d’Islam, ce n’est donc pas que le monde arabe », comme le fait remarquer Bérénice Saliou, directrice artistique et culturelle. Ce qui distingue l’ICI de l’Institut du monde arabe, auquel il est souvent comparé car les expositions de l’ICI s’intéressent aussi bien au Maghreb qu’à l’Iran ou à l’Asie. Si les conférences abordent souvent des thèmes liés à la religion musulmane, Stéphanie Chazalon précise que « la programmation doit aller au-delà du religieux pour proposer un positionnement artistique clair », une manière de se démarquer de la Fondation pour l’islam de France, créée en 2015 et présidée par Jean-Pierre Chevènement : celle-ci s’attache à étudier le fait religieux musulman en France, et à former des imams français. Pour assurer la qualité de la programmation, l’ICI s’est doté d’un conseil scientifique depuis 2014, où figurent des spécialistes de l’Islam ainsi que des historiens.

Outre cette gestation compliquée, l’ICI souffre d’un problème d’image, dû à plusieurs facteurs. Dans un pays où s’applique la loi de 1905 sur la laïcité, c’est d’abord la présence de la salle de prière qui attire les controverses et brouille l’image de l’ICI auprès du grand public. Une récente décision du Conseil d’État sur le bail de cette salle a relancé le débat : l’association qui gère la salle n’aurait pas les statuts requis pour signer le bail avec la Mairie de Paris. Selon le cabinet de Bruno Julliard, « une régularisation, qui relève de l’association, est en cours ». Cette information a cependant largement circulé sur les réseaux sociaux, relayée par les milieux ­ d’extrême droite et identitaires.

D’une manière générale, Stéphanie Chazalon constate que « le projet n’a pas pu prendre son envol parce qu’il était très controversé dès l’origine ». L’ICI fait encore l’objet de critiques virulentes sur les réseaux sociaux, et même à la télévision : ainsi du reportage diffusé par M6 en septembre 2016 lorsque Bernard de la Villardière est venu filmer les locaux sans autorisation, un lundi jour de fermeture au public, et à l’heure d’une prière. Estimant qu’il s’agissait d’une provocation, l’ICI n’a pas souhaité polémiquer. Si la Mairie de Paris comme Pierre-Yves Bournazel rappellent qu’il y a à l’ICI « une stricte séparation des activités culturelles et des activités liées au culte », son image pâtit régulièrement de ces polémiques. Stéphanie Chazalon et Bérénice Saliou citent également des « apéros saucisson vin rouge » lancés en 2010 par des groupuscules d’extrême droite dans la Goutte d’or, et interdits par la préfecture de police.

Car si l’ICI peine à attirer un large public, c’est aussi en raison de son implantation dans la Goutte d’or, un quartier classé prioritaire par le contrat de ville 2015-2020 de la Mairie de Paris : le quartier se caractérise par une concentration d’immeubles vétustes et de populations à faibles revenus.

« No-Go zone » selon Fox News
Comme le reconnaît la directrice, « il est difficile d’attirer les Parisiens », d’autant qu’en janvier 2015 la chaîne américaine Fox News avait décrété, à partir de documents détournés, que la Goutte d’or était une « No-Go zone », soit une zone de non-droit. Or l’ICI revendique un ancrage local fort, à travers des activités qui relèvent du champ social plus que de ses missions culturelles, comme « des visites guidées de la Goutte d’or avec des associations de quartier, et la participation au festival Magic Barbès », selon Stéphanie Chazalon. Cette stratégie d’ouverture sur le quartier, présentée comme un atout, se révèle problématique car elle n’attire pas forcément les Parisiens en nombre, et pas plus les habitants du 18e, puisque ceux-ci ne représentent que 20 % des visiteurs d’après les chiffres de l’ICI.

Autre question problématique, de quels moyens financiers dispose l’ICI ? Subventionné par la Ville de Paris à hauteur de 1,3 million d’euros, il a un budget global de 1,6 million, dont 300 000 euros de recettes propres (cours payants, billetterie des spectacles, ­ locations diverses). Il consacre 700 000 euros à la masse salariale (14 personnes) et 550 000 aux charges fixes : à noter que les locaux sont mis à disposition gracieusement par la ­ Mairie de Paris, propriétaire des lieux. Restent 350 000 euros consacrés à la programmation culturelle, soit les expositions, les spectacles, les conférences. Ainsi que les œuvres in situ produites par l’ICI, comme celle de l’Iranienne Parastou Forouhar, ou la grande fresque rue Léon de Tarek Benaoum : cette programmation affiche une certaine ambition. Stéphanie Chazalon fait remarquer que « la totalité de l’offre artistique et culturelle est gratuite » en dehors des cours et des spectacles, mais cela ne semble pas suffisant pour faire venir plus de visiteurs. Rapportés aux 350 000 euros de la programmation, les 20 000 visiteurs représentent une dépense de 17 euros par personne : la gratuité prive donc l’ICI de ressources propres utiles, et n’accroît pas l’attractivité du lieu de manière significative.

L’institut dispose désormais d’une chaîne YouTube
Malgré ces freins à son développement, l’ICI bénéficie depuis 2016 d’une nouvelle dynamique, d’une communication plus claire et d’une ligne éditoriale définie. Si Stéphanie Chazalon souligne avec insistance l’implication du cabinet de Bruno Julliard, Pierre-Yves Bournazel estime que la Mairie pourrait faire mieux « car étant donné les tensions actuelles autour du religieux et de l’Islam en particulier, il faudrait mettre en valeur ce lieu […] pour enrichir le débat ». Afin d’être plus présent dans les médias, l’ICI dispose désormais d’une chaîne Youtube, et il cherche par ailleurs à attirer les journalistes de la presse beaux-arts et spectacles. Côté artistique justement, Bérénice Saliou a structuré la programmation autour de deux grandes expositions chaque année « conçues comme des saisons culturelles » : les conférences et projections sont donc liées au thème abordé dans l’exposition, en plus des rendez-vous réguliers consacrés à l’histoire de l’Islam. Elle construit les programmes en interne, mais envisage de faire appel à des commissaires externes, comme pour la prochaine exposition sur Bagdad, au printemps 2018. Selon Stéphanie Chazalon, « l’ICI vise tous les publics sans exception », adultes comme enfants, amateurs d’art ou cinéphiles, mais également les scolaires. D’où une programmation foisonnante, qui doit maintenir un difficile équilibre entre « exigence artistique et accessibilité grand public », selon Bérénice Saliou. Elle cherche aussi à développer des partenariats avec des institutions parisiennes (Jeu de Paume, Louvre) et même étrangères, car l’ICI suscite beaucoup de curiosité en Europe. L’ICI envisage enfin de faire voyager certaines de ses expositions en dehors de France.

L’ICI est donc un lieu hybride, sans équivalent à l’étranger, mais qui bénéficierait de définir plus clairement son identité, et qui mériterait d’être mieux soutenu par la Mairie de Paris pour devenir un acteur incontournable de la vie culturelle et intellectuelle parisienne.

Légende photo

La façade de l'Institut des cultures d'Islam, rue Stephenson, dans le XVIIIe arrondissement de Paris © ICI

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°491 du 15 décembre 2017, avec le titre suivant : L’Institut des cultures d’Islam reste largement méconnu

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