Histoire

ORIENT

Le canal de Suez, une aventure diplomatique

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 22 juin 2018 - 569 mots

L’Institut du monde arabe propose une exposition dont l’approche diplomatique culturelle et géopolitique occulte les aspects humains.

Vers les mers du Sud, maquette.
Vers les mers du Sud, maquette.
© GGb

Paris. Dès l’entrée de « L’épopée du canal de Suez. Des pharaons au XXIe siècle » à l’Institut du monde arabe (IMA), le public est accueilli par un décor d’opéra– rideaux rouges et trompettes d’Aïda de Verdi –, mais l’exposition reprend ensuite une scénographie classique et austère. Après l’inauguration du canal le 17 novembre 1869 évoquée par des maquettes et des tableaux commémoratifs, les commissaires Claude Mollard et Gilles Gauthier proposent une exposition strictement chronologique.

Des tentatives antiques mal documentées au projet de Ferdinand de Lesseps soutenu par les saint-simoniens, sans oublier des projets avortés par les Vénitiens ou les Ottomans au XVIe siècle, le percement d’un canal dans l’isthme de Suez a attiré des convoitises internationales. Comme le souligne Claude Mollard, « cette exposition doit montrer que le canal suscite des enjeux de pouvoir et des conflits, même si les idées de fraternité et de philanthropie étaient présentes dès le début ». Car relier la Méditerranée à la mer Rouge représentait certes une révolution pour les routes maritimes, mais aussi « une menace pour les intérêts britanniques en Orient ».

Commencés en 1856, les travaux de percement occupent la salle centrale de l’exposition où s’alignent des archives, des études topographiques et des photographies. L’austérité des documents risque de lasser le public, d’autant que la figure de Ferdinand de Lesseps manque de chair malgré les archives prêtées par ses descendants. Le sort inhumain des milliers d’ouvriers réquisitionnés n’est évoqué que par un extrait de film égyptien, alors qu’il servira d’argument à Nasser pour nationaliser le canal en 1956. C’est plutôt la modernité des villes créées ex nihilo par la Compagnie du canal qui intéresse les deux commissaires.

Deux points restent également dans l’ombre : la composante orientaliste de la fascination pour l’Égypte du XIXe siècle à laquelle les toiles exposées se rattachent et la croyance en un progrès technique porteur de prospérité, prospérité dont ne profitera pas le peuple égyptien. Claude Mollard préfère relier la fascination française pour Suez « aux épopées maritimes de Magellan et Vasco de Gama, le franchissement d’un univers à un autre par le canal ».

Après les manœuvres britanniques dans la région pendant les deux guerres mondiales, arrive le tournant de juillet 1956 et la nationalisation du canal : un écran diffuse des archives vidéo avec en bande sonore le discours de Nasser, et la scénographie force les visiteurs à faire demi-tour. C’est sans conteste le temps fort de l’exposition, dans un décor noir. Vient ensuite le récit des crises de 1967 (guerre des Six jours) et 1973 (guerre de Kippour), crises qui se sont nouées autour de Suez et du canal. L’aridité des archives diplomatiques est ici compensée par des témoignages et des extraits de films égyptiens, peu connus en Europe. Un dernier panneau aborde le dédoublement du canal (2015) et la création d’une zone économique près de Suez, dont la viabilité reste à prouver.

Si l’intérêt des commissaires pour les arcanes diplomatiques permet de saisir certains enjeux cachés, il tend à effacer l’élément humain du récit, et à donner le mauvais rôle aux Britanniques. L’exposition doit voyager au Caire fin 2019 pour les 150 ans du canal de Suez, il faut donc voir dans ces partis pris une forme de diplomatie culturelle à la française.

L’Épopée du canal de Suez
jusqu’au 5 août, Institut du monde arabe, 1, rue des Fossés-Saint-Bernard, 75005 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°504 du 22 juin 2018, avec le titre suivant : Le canal de Suez, une aventure diplomatique

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