Politique

POLITIQUE CULTURELLE

Le « Pass culture » italien ne marche pas si mal !

Par Olivier Tosseri (correspondant à Rome) · Le Journal des Arts

Le 26 juin 2019 - 1058 mots

ITALIE

Reconduit chaque année depuis 2017, le Bonus cultura séduit de plus en plus de jeunes, contrairement à une idée reçue. Il bénéficie d’abord aux livres, notamment scolaires, avant les achats de musique ou de concerts.

Les livres scolaires représentent la majorité des achats effectués avec le Bonus cultura.
Les livres scolaires représentent la majorité des achats effectués avec le Bonus cultura.
© Bonus cultura

Le Bonus cultura connaîtra une quatrième édition l’an prochain. Le ministre de la Culture italien, malgré son scepticisme sur la mesure phare du précédent gouvernement, s’est résolu à confirmer une initiative dont le succès croît d’année en année après des débuts certes poussifs. Elle avait été annoncée au lendemain des attentats parisiens de novembre 2015 par Matteo Renzi voulant « combattre le terrorisme en investissant dans la culture. À un euro pour des dépenses sécuritaires doit correspondre un euro pour des dépenses culturelles ». Une bourse de 500 euros est mise à disposition des jeunes qui atteignent leur majorité au cours de l’année.

Un programme pour la première fois entièrement conçu avec une mise en œuvre numérique. L’inscription au SPID (système public d’identité digitale), récemment mis en place pour moderniser l’administration publique italienne, est ainsi obligatoire pour bénéficier de ce chèque culture. Tous les partenaires du Bonus cultura sont recensés sur le site internet qui lui est spécialement consacré: www.18app.italia.it. Le futur bénéficiaire peut s’y enregistrer jusqu’au 30 juin et y trouver toutes les adresses où pouvoir dépenser les 500 euros qui lui sont octroyés jusqu’au 31 décembre. Il peut les utiliser via une application téléchargeable sur son téléphone portable ou directement en se rendant sur place avec des coupons retirés auprès des bureaux de postes. Le bénéficiaire peut choisir parmi les nombreuses offres des instituts de langues étrangères ou des conservatoires de musique, des écoles de théâtre ou de danse, des librairies de quartier ou des salles de concerts. Il peut également « acheter » des billets d’entrée dans les musées, des livres auprès des grands éditeurs tels que Mondadori, Feltrinelli ou chez le géant du web Amazon… 5 354 prestataires de service étaient recensés lors de la dernière édition. Pour se faire rembourser, ils envoient leur facture au ministère de la Culture via le site www.18app.italia.

417 000 bénéficiaires inscrits

Le budget annuel alloué au Bonus cultura s’élève à 290 millions d’euros et n’a jamais été pour l’instant entièrement consommé. En 2017, pour la première édition, 356 000 jeunes de 18 ans sur les 570 000 qui vivent en Italie avaient ainsi dépensé 162 millions d’euros auprès des 4 433 librairies, théâtres, disquaires ou salles de cinémas, qui acceptaient le Bonus cultura. En 2018, le nombre de bénéficiaire s’est élevé à 417 000, qui ont dépensé 192 millions d’euros. Début juin 2019, 450 000 jeunes majeurs ont déjà effectué des dépenses à hauteur de 77 millions d’euros.

L’an dernier 70 % des dépenses (132 millions d’euros) concernaient des livres, essentiellement inscrits aux programmes scolaires. Les achats de musique arrivaient en deuxième position avec 21 millions d’euros, suivis par ceux de billets de concerts et de cinéma avec respectivement 18 et 15 millions d’euros. Moins de 1 % des dépenses étaient représentées par le théâtre et la danse. Comme en France, les entrées pour les expositions et les musées arrivent en dernière position avec 632 000 euros.

« Ces chiffres démontrent que les jeunes se sont montrés intéressés et réceptifs, se félicite Francesca D’Onofrio qui suit le Bonus cultura auprès de la présidence du conseil. Le fait que les achats concernent en très grande majorité des livres acquis le plus souvent sur Internet par rapport au faible pourcentage de billets de spectacles démontre surtout l’absence d’offres culturelles adéquates sur une grande partie du territoire. Le bilan de l’initiative est positif. Les bénéficiaires sont de plus en plus nombreux et les libraires, pas uniquement les grandes enseignes numériques, annoncent une hausse de leurs ventes. C’est un vrai soutien et une incitation à la lecture. » Rien d’étonnant ainsi à ce que le principal défenseur du Bonus cultura soit l’Associazione italiana editori (AIE). « C’est un investissement utile qui a contribué à la croissance culturelle du pays », estime son président Ricardo Franco Levi, qui s’est insurgé lorsque sont apparues des rumeurs de réduction de 100 millions d’euros du budget pour la prochaine édition du Bonus cultura. « Ce serait une grave erreur, estime-t-il, l’impact sur la consommation de livres a été manifeste et a permis de soutenir de manière indéniable les familles et les universitaires. »

D’inévitables détournements

Un enthousiasme nuancé par les révélations dans la presse italienne d’un dispositif en partie dévoyé par de nombreux adolescents. Le quotidien la Repubblica avait ainsi rapporté l’existence de groupes sur les réseaux sociaux pour organiser la revente de Bonus cultura à moitié prix. Avec la complicité de certains commerçants, des adolescents échangeaient aussi leur Bonus cultura contre une somme d’argent en liquide inférieure à sa valeur de 500 euros ou bien l’utilisaient pour acheter des téléphones portables ou des sacs à dos. Des actes qui ne restent pas impunis et sont assimilés par la justice italienne à « une fraude grave au détriment de l’État ». Les premières condamnations ont ainsi été prononcées ces dernières semaines à l’encontre de commerçants et de 700 jeunes siciliens avec des amendes allant de 5 000 à 26 000 euros.

« Ces cas déplorables demeurent isolés, insiste Francesca D’Onofrio, et les contrôles ont été renforcés. L’usage du Bonus cultura a été dans son écrasante majorité correct. Les jeunes y sont attachés et les acteurs du secteur de la culture également. Cela explique son succès croissant d’édition en édition et les résistances qui s’expriment immédiatement lorsqu’on évoque sa suppression. Nous recevons beaucoup de message des jeunes qui souhaiteraient que le Bonus cultura soit étendu au niveau européen. Pourquoi les Italiens ne pourraient pas utiliser le leur au Louvre et les Français au Colisée par exemple ? » La proposition est lancée.

Des pratiques culturelles encore trop faibles  

Statistiques. Un Italien sur deux n’a pas ouvert un seul livre au cours des douze derniers mois. Et 20 % des jeunes ne pratiquent aucune activité culturelle, ne franchissant ni les portes d’un théâtre, ni celles d’un musée ou même d’une salle de cinéma. Dans une récente étude baptisée « Book desert », l’université romaine La Sapienza s’inquiétait de l’accélération de la disparition des librairies. Elles ne sont que 4 368 à résister dans la péninsule face à la concurrence d’Amazon et deviennent de plus en plus de simples papeteries. Si rien n’est fait, la culture pour les jeunes Italiens sera de plus en plus un simple bonus.

 

Olivier Tosseri

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°526 du 21 juin 2019, avec le titre suivant : Le « pass culture » italien ne marche pas si mal !

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