Vendredi 19 octobre 2018

En Italie, la difficile mise en œuvre du « bonus culture »

Lent démarrage du pass culturel italien

Le pass culturel de 500 euros, mis en place par le gouvernement Renzi a encore bien du mal à convaincre les jeunes, mais aussi les lieux participants à l’opération

Par Carole Blumenfeld · Le Journal des Arts

Le 28 février 2017 - 1251 mots

La bourse culturelle de 500 € pour les jeunes, mise en place par le gouvernement italien en novembre dernier et proposée par le candidat Emmanuel Macron n’a pas encore le succès attendu. Les bénéficiaires sont loin de s’être tous inscrits et trop peu de musées participent à l’opération. De leur côté, les syndicats étudiants critiquent le bien-fondé du programme.

ROME - Salué par Emmanuel Macron, qui en a fait l’une de ses propositions phare, le pass ou bonus culturel italien n’a pas encore rencontré le succès espéré. Ce bonus, destiné à promouvoir le développement de la culture et la connaissance du patrimoine culturel, permet aux jeunes de 18 ans d’acheter des billets de théâtre, de danse, de cinéma, des tickets d’entrée au musée, des livres, des CD, des DVD.

Pour en bénéficier, les jeunes nés en 1998, qu’ils soient de nationalité italienne ou d’un pays de l’Union européenne et résidant en Italie, doivent d’abord obtenir le « Spid » (Sistema pubblico per la gestione dell’identità digitale) fourni sur les sites internet des postes italiennes et ceux des compagnies de télécommunication, InfoCert, Sielte et Tim. Pour cela, ils ont besoin d’une adresse email, d’un numéro de téléphone portable, d’un document d’identité valide et d’une carte de sécurité sociale avec leur code fiscal. Un processus en théorie de dix minutes qui s’avère en réalité beaucoup plus complexe que prévu. Une fois munis de leur « Spid », ils peuvent s’inscrire sur le site www.diciottapp.it ou télécharger l’application « 18app » et faire usage de leur bonus depuis le 3 novembre 2016 jusqu’au 31 décembre 2017.

40 % d’inscrits
En Italie, ce programme fait grand bruit depuis que le journaliste Raphaël Zanotti a publié dans La Stampa le 9 février dernier des chiffres assez décevants. Sur les 572 427 jeunes italiens concernés, seuls 286 095 ont à ce jour obtenu une identité digitale et seulement 230 000, soit près de 40 %, se sont inscrits sur le site ou via l’application. 200 000 coupons ont été émis dans des lieux « physiques » et 350 000 sur Internet, pour un montant de 18,5 millions d’euros, une goutte d’eau par rapport au 290 millions prévus (6,3 %). Le gouvernement a temporisé expliquant que ces chiffres étaient normaux car beaucoup de jeunes attendraient la saison estivale pour profiter des concerts et la rentrée de septembre pour acquérir des livres scolaires. Les jeunes nés en 1998 avaient jusqu’au 31 janvier 2017, pour s’inscrire, mais devant le peu d’empressement, le gouvernement a décidé de prolonger la date au 30 juin 2017, la date butoir pour dépenser les 500 euros restant inchangée.

Une offre restreinte en régions
Une des raisons qui pourraient expliquer des inscriptions en dessous des attentes tient aux lieux où les jeunes peuvent utiliser leur pass culturel. La liste des lieux proposés évolue quotidiennement depuis la parution de l’article de Zanotti, mais le 22 février, à Gênes par exemple, les jeunes ne pouvaient utiliser leur coupon que dans trois musées et pas dans ceux de la Strada Nuova (le Palazzo Rosso, le Palazzo Bianco et le Palazzo Tursi). Impossible aussi par exemple de se rendre sur le site archéologique de Paestum (383 000 visiteurs en 2016). Si les grandes villes, Rome, Milan et Naples en tête, semblent bien loties, ce n’est pas le cas de régions entières, notamment dans le sud de l’Italie. En Sicile, aucun musée n’a adhéré à Siracuse, Agrigente, Catania, Messine, Marsala, pas plus que le théâtre romain de Catania ou le théâtre grec de Taormina. À Palerme, il est possible de visiter le Palais Branciforte, mais pas la Galleria d’arte moderna Sant’Anna ou la Galleria regionale della Sicilia Palazzo Abatellis, où est conservée la célèbre Annonciation d’Antonello da Messina. Dans les Pouilles, aucun musée n’est proposé à Gallipoli ou Foggia.

D’une manière générale, le Bonus Culture ne permet pas d’accéder aux fondations privées ou encore aux musées et monuments qui dépendent de l’Église. La plupart des institutions muséales contactées par Le Journal des Arts ont souligné les lenteurs bureaucratiques pour s’inscrire. Selon Raphaël Zanotti, qui enquête toujours sur le sujet, de nombreux libraires avec lesquels il était en contact étaient inquiets de participer à l’opération, car ils avaient peur de devoir attendre longtemps avant d’être remboursés : « Si le nombre de lieux où dépenser le bonus n’augmente pas substantiellement, le gouvernement risque d’avoir fait uniquement un énorme cadeau à Amazon. » Le gouvernement italien se refuse à communiquer de nouveaux chiffres. Le Journal des Arts a contacté une dizaine de musées et sites archéologiques qui participent à l’initiative depuis début novembre. Seules la Zone archéologique de Pompéi, la Pinacothèque de la Brera et la Galleria de l’Accademia di Firenze, ont été en mesure de fournir des informations. À la date du 20 février, 34 lycéens avaient utilisé le Bonus à Pompéi (plus de 3 millions de visiteurs en 2016, deuxième musée le plus visité), probablement lors d’une visite scolaire, près de 200 à la Pinacothèque de la Brera (311 311 visiteurs en 2016). À la Galleria dell’Accademia, ils étaient quatre du 18 au 30 novembre et cinquante pendant le mois de décembre (1,5 million de visiteurs en 2016).

Les critiques des syndicats
Ces ratés au démarrage relancent le débat sur le bien-fondé de l’opération. Pour Giole Anni, Secrétaire national du Movimento Studenti Azione Cattolica qui compte 30 000 membres, « le vrai problème c’est que l’École ne parvient pas à donner envie aux jeunes d’accéder à la culture. Ils ne ressentent pas l’envie d’aller au théâtre, au cinéma ou dans les musées ». Rappelant qu’en Italie, 90 % des 18 ans sont encore au lycée – ils obtiennent en effet l’équivalent du baccalauréat à 19 ans –, il explique que cet argent aurait pu être investi autrement, notamment dans la formation des enseignants et pour des équipements scolaires. Quatre des sept syndicats lycéens invités pendant la phase de discussion de la réforme en mai 2015 par le ministère de l’Instruction lors d’une table ronde, s’y étaient opposés a-t-il indiqué au Journal des Arts : « C’est la famille aujourd’hui et non l’École, qui donne le goût de la culture. Ceux qui viennent de milieux privilégiés utilisent facilement le bonus, les autres se retrouvent démunis. S’ils n’achetaient pas de livres avant, ils n’en achètent pas aujourd’hui, s’ils n’allaient pas au cinéma, au théâtre ou aux musées, ils continuent à ne pas y aller. » Même son de cloche du côté de Gianmarco Manfreda, coordinateur national de la Rete degli Studenti Medi qui réunit 10 000 lycéens : « Le système scolaire italien ne permet pas d’encourager l’ascenseur social. Où est l’équité sociale ? L’accès à la culture ne peut pas être traité en une année et pour une seule classe d’âge. Au lieu de cette vaste campagne médiatique, il aurait été préférable de permettre aux musées d’offrir la gratuité aux jeunes ou aux théâtres de proposer des billets gratuits ou à prix très réduits .» Il pointe aussi les inégalités territoriales : « Comment financer leurs déplacements pour se rendre à un concert ou à une exposition ? On oublie que la grande majorité de la population ne vit pas à côté d’un grand musée. »

En revanche, des petits malins ont vite trouvé une autre façon d’utiliser le bonus. En décembre, la presse a dénoncé la multiplication des reventes du bonus culture sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook, où des lycéens proposaient d’utiliser leurs comptes en échange de 50 % de sa valeur afin de faire des achats sur Amazon, Libraccio, Feltrinelli, Mondadori.

Légende photo

La Pinacothèque Brera, à Milan, adhérente au pass culturel, a accueilli 200 jeunes bénéficiaires © Photo Pinacoteca di Brera

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°474 du 3 mars 2017, avec le titre suivant : Lent démarrage du pass culturel italien

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