Jeudi 12 décembre 2019

Politique

« Si je peux aider la France, je le ferai »

Exclusif. Alberto Bonisoli, le ministre italien de la Culture s’exprime sans filtre

Le ministre italien des Biens et Activités culturels dresse un bilan en demi-teinte du « Bonus culture ». Il est plus optimiste s’agissant de la restauration du patrimoine endommagé par les séismes. Et laisse entrevoir un accord sur le prêt des Léonard au Louvre à l’automne.

Par Olivier Tosseri, correspondant à Rome · Le Journal des Arts

Le 12 avril 2019 - 1234 mots

ROME / ITALIE

Le ministre du mouvement 5 étoiles dresse un bilan du « Bonus culture » et évoque le prêt des tableaux de Léonard à la France.

Alberto Bonisoli, le ministre italien des Biens et Activités culturels, au vernissage de l'exposition « Armes et pouvoir » au Castel Sant'Angelo, le 25 juillet 2018.
Alberto Bonisoli, le ministre italien des Biens et Activités culturels, au vernissage de l'exposition « Armes et pouvoir » au Castel Sant'Angelo, le 25 juillet 2018.

Rome. Alberto Bonisoli (58 ans) est entré dans le gouvernement populiste italien de Giuseppe Conte en juin 2018, à la suite de l’accord gouvernemental entre la Ligue (extrême droite) et le Mouvement 5 étoiles. Bonisoli a d’ailleurs concouru – et perdu – aux élections législatives, sous l’étiquette « 5 étoiles ». Originaire de Mantoue en Lombardi, longtemps professeur de gestion, il dirigeait la Nuova accademia di belle arti, une école d’art privée à Milan, depuis 2012 avant de se lancer en politique.

Presque un an après votre prise de fonction, quelles sont les priorités de votre action ?

La principale priorité de ce ministère est de remettre en mouvement une machine qui s’est grippée. Certains ont dénoncé sa réorganisation lancée par la réforme de mon prédécesseur Dario Franceschini. La véritable raison selon moi est le manque de ressources, à commencer par les ressources humaines. En quantité et en qualité. Nous souffrons de sous-effectifs et notre personnel est âgé. Nous manquons de compétences qui sont désormais indispensables comme celles liées à l’informatique et aux nouvelles technologies. D’ici cinq ans, nous serons dans l’obligation de remplacer ou d’ajouter l’équivalent d’un employé sur trois au sein d’un ministère qui en compte 16 000, et est doté d’un budget annuel de 2,5 milliards d’euros. Dès cette année, deux concours seront organisés pour embaucher 1 500 et 2 000 personnes. En 2020, un troisième devrait nous permettre de faire entrer 2 000 nouveaux agents environ. C’est essentiel car toute notre activité repose sur le personnel que nous avons à disposition. Sinon nous ne pouvons que gérer les situations d’urgence.

En mai prochain, j’annoncerai également des modifications concernant la structure du ministère pour simplifier et clarifier les carrières. Par exemple, aujourd’hui des archéologues doivent prendre des décisions qui relèvent de paysagistes ou vice versa. Des regroupements au niveau régional seront effectués pour renforcer l’efficacité. Mais pas dans une optique aveugle de coupes budgétaires. La bonne nouvelle, ce n’est pas lorsque l’État ne dépense pas, mais lorsqu’il dépense les ressources nécessaires mises à disposition de ses projets. Trop souvent, malgré les ressources qui leur sont allouées, les chantiers ne sont pas lancés pour diverses raisons.

Quel bilan du « Bonus culture » dressez-vous alors que la France est en train d’expérimenter son « Pass culture » ?

L’approche de la France est celle que nous aurions dû adopter. Celle de l’expérimenter dans quelques endroits ciblés avant de l’étendre partout. Nous avons fait l’inverse en Italie. L’optique a certainement été trop électoraliste même si le bilan n’est pas négatif. 70 % des ressources du Bonus culture ont été destinées à l’achat de livres. Cela a soutenu les étudiants à l’Université qui avaient besoin de se procurer les ouvrages nécessaires.

Le livre est en outre le bien culturel qui a le plus grand effet multiplicateur sur les autres. Ceux qui lisent plus vont plus au musée, au théâtre, au cinéma. Il y a eu certes des cas de marché noir du Bonus culture, mais le grand enseignement de la mesure est que l’État doit promouvoir la demande de consommation de biens culturels. Le Bonus culture est un des instruments possibles. Le gouvernement précédent l’avait prévu jusqu’en 2019. L’an prochain il faudra le repenser. Je pense qu’il est plus utile de travailler sur les offres culturelles de manière ciblée, en particulier sur les livres. Je réfléchis à une loi pour inciter à la lecture dans un pays où la moitié de la population ne lit pas. Il faut augmenter la disponibilité des points de vente, en particulier dans la grande distribution, présente partout sur le territoire à l’inverse des librairies, pour soutenir les achats spontanés.

Votre prédécesseur a nommé des directeurs étrangers à la tête de grands musées ou institutions culturelles du pays suscitant certaines critiques au sein du ministère. Qu’en pensez-vous ?

Leur nationalité est le dernier de mes problèmes. Ils doivent être bons, c’est tout. Le choix des directeurs étrangers a relevé selon moi de la rhétorique. C’est un peu comme avec les équipes de football lorsqu’elles achètent des joueurs étrangers pour prouver qu’elles veulent investir. Mais une fois démontré que l’on veut investir, il faut gérer l’équipe. Actuellement nous sommes en train d’évaluer le travail des directeurs. Nous confirmerons évidemment ceux qui ont donné satisfaction.

Quelle est la situation des zones frappées par les récents séismes qui ont fortement endommagé le patrimoine culturel ?

C’est un travail de précision avec des investissements ciblés. Depuis la première secousse du 24 août 2016, le ministère a débloqué 170 millions d’euros pour la reconstruction et la mise en sécurité de cent édifices. Ce sont surtout des bâtiments religieux. 43 millions d’euros ont en outre été destinés à la mise en sécurité ou à la réouverture de 180 églises pour une enveloppe totale de 200 millions d’euros. La reconstruction concerne environ 2 000 projets, ce qui représente pour l’instant 1,3 milliard d’euros. Il n’y a pas que les séismes de 2016 dans le Latium, les Abruzzes et les Marches. Pour eux, nous venons de sortir de la phase d’urgence en juillet 2018 avec la mise en sécurité des sites et le déplacement des œuvres d’art dans des dépôts adéquats. Le travail de reconstruction va pouvoir être lancé. Il est en revanche pratiquement achevé pour le tremblement de terre de l’Aquila en 2009. L’église baroque Santa Maria del Suffragio a ainsi pu être reconsacrée en décembre dernier grâce aux travaux de réparation pris en charge par la France. Je tiens encore à la remercier. C’est un signe important de proximité entre nos deux pays.

Cela n’a pas toujours été le cas ces derniers mois, notamment concernant l’exposition marquant le cinq centième anniversaire de la mort de Léonard de Vinci qui sera organisé à l’automne au Louvre. Où en est la question du prêt des œuvres ?

Cette affaire a mal commencé, car selon moi la question a été abandonnée aux musées. Le Louvre, un acteur fort, parlait directement avec les musées italiens, ce qui a induit un rapport déséquilibré. C’est la raison pour laquelle nous sommes intervenus, afin de coordonner un peu ces discussions. Chaque pays a son agenda culturel et nous avons également notre calendrier de célébrations liées à Léonard de Vinci. Sur la base d’un respect réciproque et de la parité, si je peux aider la France je le ferai, comme la France le fera pour les célébrations en Italie des 500 ans de la mort de Raphaël en 2020. C’est simplement un rapport de bon voisinage entre deux pays, deux superpuissances culturelles qui entretiennent d’étroits rapports d’interaction avec 1 million de touristes qui passent la frontière chaque année. Nos deux peuples se connaissent et ne demandent qu’à aller de l’avant ensemble. C’est ce que je suis en train de faire avec mon homologue. Chacun de notre côté, nous établissons les listes de ce que nous pouvons prêter, listes qui seront très prochainement terminées. À propos des tableaux de Leonardo, les questions sont essentiellement d’ordre technique, liées au transport et à la conservation. Les discussions portent surtout sur les dessins. Le ministre de la Culture français est en train d’effectuer les vérifications pour Raphaël. Je ne suis pas opposé aux prêts, car pour moi c’est l’occasion d’augmenter l’offre culturelle, mais je suis très attentif à la bonne conservation des œuvres et à éviter le risque qu’elles soient endommagées.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°521 du 12 avril 2019, avec le titre suivant : Alberto Bonisoli « Si je peux aider la France, je le ferai »

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