Vendredi 28 janvier 2022

Justice

Imbroglio judiciaire autour des chefs-d’œuvre de la Collection Renault

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 17 décembre 2020 - 1291 mots

PARIS

Dans le cadre d’un recouvrement de dette, Total avait fait saisir des œuvres au domicile de Jean Hamon, récemment disparu. Problème : ces œuvres, provenant de la Collection Renault, qui ont été depuis mises aux enchères et pour certaines adjugées, n’appartenaient pas à Jean Hamon et sont interdites de vente.

À l’occasion de la rétrospective consacrée à Martin Barré par le Centre Pompidou (jusqu’au 4 janvier 2021), une salle entière du musée est allouée à la présentation exceptionnelle de quatorze toiles formant un tout, « L’Indissociable » (1977-1978). « Une pièce fascinante à plusieurs titres, qui n’avait pas été montrée en France depuis sa présentation par le Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 1979 », souligne le conservateur Michel Gauthier, commissaire de cette exposition. Une œuvre, aussi, que l’on a bien failli ne jamais revoir.

Ce polyptyque considéré comme un jalon de l’histoire de l’abstraction fut réalisé pour le compte de Renault, à l’époque où l’entreprise constituait, sous l’impulsion d’un de ses cadres, Claude Renard, une collection d’art rassemblant la fine fleur de la création contemporaine. Mais, dans les années 1980, la firme automobile commença à se séparer d’une partie de ce patrimoine, faute d’intérêt pour celui-ci et de moyens attribués à sa conservation. En 1986, elle avait ainsi rétrocédé ses tableaux à Martin Barré, lui conseillant d’en faire don à l’association IAC (Incitation à la création), entre-temps fondée par Claude Renard, et qui devait en assurer la préservation et la diffusion, à charge pour elle de n’en faire aucun usage commercial (lire le JdA no 518, 1er mars 2019).

En 1988, le promoteur immobilier Jean Hamon (1935-2020), proche de Claude Renard, et qui va bientôt se trouver mêlé à plusieurs dossiers litigieux dans le cadre, entre autres, de l’affaire Elf, devient président de l’IAC. Tandis que l’activité de valorisation artistique de l’association demeure inexistante, et un peu plus de vingt ans après le décès de Martin Barré (en 1993), sa veuve, Michèle Barré, est avertie de l’apparition sur le marché d’une œuvre réalisée pour Renault. Elle s’en inquiète. Un constat d’huissier permet alors d’établir que, sur les quatorze toiles de l’ensemble datant de 1977-1978, treize seulement sont présentes dans les locaux de l’association, entre-temps domiciliée chez Jean Hamon, lui-même collectionneur. La quatorzième toile, manquante, a, de fait, été saisie par Total Lubrifiants, comme près d’une centaine d’œuvres ayant appartenu à l’IAC, dans le cadre d’une action de recouvrement d’une créance de 16 millions d’euros due par Hamon. Au terme d’une procédure complexe, la veuve de Martin Barré obtient en octobre 2019 la restitution de cette toile, ainsi que la révocation de la donation de Martin Barré à l’IAC. Une annulation qu’ont également demandée, et obtenu, les ayants droit de Jesús Rafael Soto, tandis que des procédures lancées par ceux de Simon Hantaï et de Jean Degottex sont en cours, explique l’avocat Olivier de Baecque, par ailleurs conseil du Journal des Arts.

Confusion de patrimoine

Jean Hamon a toujours cultivé une confusion de patrimoine entre sa propre collection et les sculptures, tableaux ou installations commandés par Renault et confiés à l’IAC. Sans que personne ne semble, depuis plus de trente ans, s’inquiéter de cette situation. Ni la firme automobile, qui a pourtant édité un luxueux catalogue des pièces restées en sa possession. Ni la majorité des artistes, ou leurs descendants, faute de savoir ce qu’il est advenu des œuvres, ou à qui s’adresser. Derrière les murs du château de Jean Hamon, dans les Yvelines, les œuvres de l’IAC étaient de plus conservées dans des conditions déplorables, si l’on en croit l’état dans lequel se trouvait « L’Indissociable », qui a nécessité une importante restauration. « Nous avions demandé son prêt à plusieurs reprises, en vain, rappelle Michel Gauthier. Nous étions très anxieux du statut de cette pièce, c’est aussi pourquoi nous avons voulu marquer le coup en la déployant dans les collections. C’était un chef-d’œuvre en péril, il est aujourd’hui sauvé. » Quant à la société Total Lubrifiants, pour le compte de laquelle est organisée une première vente judiciaire en 2012, chez Digard Auction, peut-elle ignorer que certaines des œuvres saisies au domicile de Hamon ne lui appartiennent pas ? Et surtout, ainsi qu’il est explicitement précisé dans leurs clauses de cession à l’IAC, qu’elles ne sauraient être monnayées ?

Lors de ces enchères de 2012, les ayants droit d’Hantaï font en tout cas retirer du catalogue un monochrome vert Sans Titre (de la série des « Tabulas »). Celui-ci figure en effet à l’inventaire de l’IAC. Le document, établi en 1987, est produit à titre de preuve dans la procédure impliquant la société Total Lubrifiants, au bénéfice de laquelle cette vente judiciaire a été organisée. Dès 2012, Total Lubrifiants ne peut donc plus ignorer ni l’existence de l’IAC, ni le fait que plusieurs œuvres, certaines monumentales, ne sont pas la propriété personnelle de Jean Hamon. Ce dernier est pour sa part condamné par la Cour de cassation à indemniser les descendants d’Hantaï pour la somme de 400 000 euros, correspondant à la disparition d’une toile de l’artiste qu’il a vraisemblablement vendue de son côté.

L’affaire ne s’arrête pas là. Le 23 juillet dernier, ainsi que le révèle la nécrologie de Jean Hamon publiée par Le Monde, une nouvelle vente aux enchères judiciaire est organisée chez Digard Auction au bénéfice de Total Lubrifiants. Date improbable, communication a minima. Malgré cette discrétion, les ayants droit d’Hantaï ont vent de l’opération et s’opposent cette fois, à la mise en vente de douze de ses œuvres, dont un triptyque de plus de six mètres… Toujours dans l’attente de recouvrer la totalité des 400 000 euros que Jean Hamon a été condamné à leur verser, ils engagent également une procédure pour empêcher que les œuvres du catalogue ayant appartenu à l’IAC soient vendues au bénéfice de Total Lubrifiants. Cette « action en distraction » se traduit par la saisie de 65 lots sur 180. Plusieurs marchands dépités quittent la salle à la lecture de la longue liste de ces retraits, détaillée par la commissaire-priseur.

Des lots sous-estimés

Il faut dire que ces lots sont signés d’artistes pour certains historiques (de Valerio Adami à Claude Viallat en passant par Mel Bochner ou Gottfried Honegger), et qu’ils affichent des estimations particulièrement basses. Ainsi un ensemble de Jean Degottex a-t-il failli être mis à l’encan et démantelé, chacun de ses six « Dépli » de plus de 2 m étant estimé entre 10 000 et 20 000 euros – quand on pourrait s’attendre à un prix autour de 70 000 euros pièce pour des œuvres de ce type mises sur le marché…

Ces 65 œuvres retirées in extremis du catalogue, où sont-elles entreposées à présent ? Contacté, l’avocat de Total ne souhaite pas répondre à cette question, non plus que communiquer la position de la firme dans cette affaire. Total, qui mène par ailleurs une action de mécénat artistique à travers sa fondation, est peut-être embarrassé de se retrouver assigné à restituer des œuvres dont il doit savoir qu’il était impossible de les vendre. Dans le catalogue publié par Digard Auction, aucune information sur la provenance n’était mentionnée pour les lots datant d’avant 1987, c’est-à-dire ceux ayant pratiquement tous appartenu à l’IAC… Ces enchères du 23 juillet 2020 ne figurent pas non plus sur le site de la maison de ventes (*), qui n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Pourquoi Total Lubrifiants s’est-il enferré depuis 2012 dans une saisie d’œuvres inaliénables ? Pourquoi la maison Digard Auction a-t-elle monté une vente aux enchères d’œuvres de provenance douteuse à prix bradés ? Les actions en justice en cours devraient apporter des réponses.

NOTE du Journaldesarts.fr - 17 décembre 2020

(*) Les résultats de la vente, qui n'apparaissent pas dans la rubrique « Résultats » du site de la maison de ventes Digard, sont accessibles dans la zone « Informations » de leur page d'accueil.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°557 du 11 décembre 2020, avec le titre suivant : Imbroglio judiciaire autour des chefs-d’œuvre de la Collection Renault

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