Mercredi 29 janvier 2020

Justice

ENQUÊTE

Jean Hamon et l’ancienne collection Renault : les liaisons troubles

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 28 février 2019 - 2100 mots

PARIS

Le promoteur immobilier qui a rêvé de construire un musée a, semble-t-il, accaparé une partie des œuvres ayant appartenu à la collection Renault.

Il fêtera ses 84 ans le 22 mars prochain. Jean Hamon, promoteur immobilier à la retraite et insatiable amateur d’art, célébrera-t-il cet anniversaire au château des Carneaux, à Bullion, dans les Yvelines [voir illustration], entouré des œuvres de sa collection et au milieu des pâturages ? Une chose est sûre, il n’aura pas lieu de se réjouir de l’arrêt rendu le 16 janvier dernier par la Cour de cassation, statuant sur le pourvoi formé par Madame Biro, veuve de Simon Hantaï, et ses enfants. La justice en effet ne lui a pas fait de cadeau : dans cet arrêt, la veuve du peintre s’est vue reconnaître compétente à agir contre Jean Hamon, ce que ce dernier contestait, et le poursuit devant la cour d’appel de Paris – nous y reviendrons. Par ailleurs, Jean Hamon a été définitivement condamné à payer 400 000 euros aux enfants de Simon Hantaï pour la vente d’une œuvre qui ne lui appartenait pas. L’histoire remonte aux années 1980. À l’époque, Jean Hamon se rêve en mécène de l’art contemporain à Jouy-en-Josas (voir encadré). Puis, il imagine créer un musée sur l’île Saint-Germain, à Issy-les-Moulineaux. Cette ambition affichée lui vaut de se rapprocher de Claude-Louis Renard, dit Claude Renard, un ancien cadre de Renault à l’origine, en 1967, du département « Art, recherche et Industrie » de la Régie automobile, qui invita des artistes à produire des œuvres in situ. Jusqu’en 1973, Renault n’en conserva aucune. Mais « par la suite, il fut convenu que nous puissions choisir (…) quelques pièces pour constituer un ensemble non revendable », précisait Claude Renard en 1998 (1). C’est ainsi que se constitue la Collection Renault.

La création d’Initiation à la création (IAC)

Or après une période faste, les collaborations entre la firme et les artistes (Arman, Dubuffet, Erró, Julio le Parc, Vasarely… parmi tant d’autres) connaissent un net ralentissement, puis un coup d’arrêt. Dès 1977, Claude Renard crée une association, rebaptisée en 1980 Initiation à la création (IAC), pour poursuivre son projet en dehors du périmètre de l’entreprise, à laquelle l’association reste cependant liée par contrat. Lorsque Renault, en proie à des difficultés économiques, envisage de se défaire d’un certain nombre d’œuvres stockées dans ses locaux en les restituant gracieusement aux artistes, ces derniers sont invités à en faire don à l’IAC. Une cinquantaine d’entre eux accepte cet arrangement, avec l’assurance que « ces œuvres ne pourront en aucun cas être revendues », ainsi que le garantit tant la forme associative que la volonté claire et nette des fondateurs de « rester étranger à toute spéculation financière » (2). Ce sont un peu moins de deux cents œuvres, une partie de la collection Renault, qui sont ainsi reçues par l’IAC, signées d’artistes tels que John Baldessari, Eduardo Chillida, Bernard Frize, Gottfried Honegger, James Rosenquist, etc. Une quarantaine d’œuvres sont également mentionnées « en cours de réalisation ou en projet en contrepartie de dotations attribuées par l’Association ».

L’IAC aux abonnés absents depuis vingt ans
Le Château des Carneaux dans les Yvelines, domicile de Jean Hamon et siège de l'IAC - J.-C.C.
Le Château des Carneaux dans les Yvelines, domicile de Jean Hamon et siège de l'IAC
© J.-C.C.

À la recherche de nouveaux soutiens financiers, Claude Renard se tourne vers Jean Hamon. C’est ainsi que celui-ci devient en 1988 président de l’IAC dont huit ans plus tard, en 1996, il transfère le siège au manoir de Bullion, où il regroupe l’ensemble des œuvres. Sans que personne ne s’en inquiète. Claude Renard affaibli, décède en 2005. Maître Philippe Gumery, avocat de Jean Hamon, insiste sur le fait que « de 1988 à 1993, l’action engagée d’attribution de dotations à des artistes continua à se développer (…) financée par Jean Hamon ». Cependant on ne trouve plus trace de l’activité de l’IAC depuis maintenant près de vingt ans : ni procès-verbal d’assemblée générale, ni tenue de compte ou renouvellement du bureau… aucun acte n’a été inscrit au registre des associations de la préfecture. Jean Hamon aurait choisi « de concentrer ses efforts sur la région parisienne où il projetait d’ouvrir une fondation » (2). Or le musée qui devait abriter cette fondation ne se concrétise pas, son permis de construire ayant été annulé par la justice en 2004 après un recours d’associations de défense de l’environnement. Plus fâcheux, le syndicat mixte de l’île Saint-Germain (le SMISG, créé par le conseil général des Hauts-de-Seine présidé par Charles Pasqua, et la ville d’Issy-les-Moulineaux dirigée par André Santini), entité censée recevoir environ deux cents œuvres d’art d’une valeur estimée à plus de 7 millions d’euros de la part du mécène Jean Hamon, se trouve au cœur d’un scandale financier qui conduira à de nombreuses mises en examen.

Jean Hamon doit payer 16 millions d’euros à Total

C’est le début des déboires. En 2007, la société Jean Hamon SA est impliquée dans une sombre affaire de commissions dans laquelle la firme Total Lubrifiants, s’estimant lésée, a gain de cause. Une condamnation d’un montant de 16 millions d’euros est prononcée. C’est pour recouvrir une partie de cette somme qu’est organisée, à la requête de Total Lubrifiants, une vente judiciaire aux enchères sur saisie de la collection d’œuvres d’art de Jean Hamon. Orchestrée par l’étude Digard-Pestel-Debord, cette mise à l’encan a lieu à Drouot en deux temps, le 3 décembre 2012 et le 18 novembre 2013. De Pierre Alechinsky à Jan Voss en passant par Christian Boltanski, Jean Dubuffet, Erró ou James Rosenquist les lots témoignent du goût très sûr du collectionneur.

Confusion de patrimoines

En revanche, ils illustrent aussi la confusion que celui-ci semble entretenir entre sa propre collection et celle de l’association IAC, si l’on en croit l’inventaire établi par cette dernière en 1987. Sont ainsi mis aux enchères Madrid-Paris-Madrid (1984), une grande toile d’Eduardo Arroyo, Le Fantôme de Montmajour (1985) d’Erró, Ombres IV (Panoptique) ( 1981), de Bernard Moninot, parmi 22 autres œuvres appartenant non pas à Jean Hamon, mais à l’association dont il est devenu président en 1988. Parmi ces pièces se trouve un monochrome vert Sans titre (série des tabulas) de Hantaï, une des quatorze œuvres données à l’IAC par l’artiste. C’est en découvrant le catalogue de la vente que ses ayants droit se mobilisent, et décident d’intenter un recours contre Jean Hamon et contre l’IAC. Sa veuve réclame, en particulier, la révocation de la donation de Simon Hantaï à l’IAC, au motif que les garanties de non-commercialisation données par l’association ne sont plus respectées. En janvier dernier, elle vient donc d’être reconnue fondée en droit à mener cette requête. Les ayants droit de Jesús Rafael Soto et de Martin Barré ont, de leur côté, assigné Jean Hamon et l’IAC en justice sur des fondements similaires.

Baudoin Lebon, « un ami de trente ans »

D’autres artistes, comme le peintre Alain Clément, pris de court quand il voit apparaître six de ses œuvres chez Drouot, ne savent pas quoi faire. « Deux de ces tableaux, j’y tenais beaucoup, alors j’ai demandé à mon galeriste, Baudoin Lebon, de les acheter pour moi », relate Alain Clément. Le marchand se porte acquéreur à bon prix de cinq des six tableaux de Clément placés sous le marteau. Baudoin Lebon ne se contente pas d’acheter des œuvres à la vente de Drouot. Il a semble-t-il aidé Jean Hamon à trouver d’autres acquéreurs de gré à gré. Les deux hommes sont voisins dans les Yvelines, où Baudoin Lebon a une résidence secondaire. « Nous nous connaissons depuis trente ans, c’est quelqu’un que j’aime bien humainement », confie le marchand parisien au JdA : il a d’ailleurs présenté un de ses clients, Philippe Austruy, au collectionneur, qui lui vend pour 400 000 euros en avril 2016 un Soto, Courbes immatérielles (1982). Cette œuvre monumentale, ainsi que deux autres, a pourtant été reçue par l’IAC avec charge pour l’association de « maintenir leur vocation culturelle, non commerciale et non publicitaire, comme cela avait été précédemment défini lors de l’acquisition de ces œuvres par (…) la Régie Renault », écrit Soto dans sa lettre de donation de 1986.

Une œuvre de l’IAC au milieu des vignes

Philippe Austruy a également acquis un monochrome bleu de Hantaï auprès de Jean Hamon. Cet ancien compagnon de la galeriste Valérie Bach, qui a sans doute aiguillonné son goût pour l’art, se définit comme un passionné d’art et de vin : dans le parc de sculptures de sa propriété viticole, la « Commanderie de Peyrassol », on voit aussi, au milieu des vignes, une partie d’une œuvre d’Anne et Patrick Poirier, Mimas, un œil et une flèche géants ayant constitué un ensemble, auquel manquerait cependant son bassin d’origine, et qui figurait à l’inventaire de l’IAC en 1986. Mais à ce stade, le respect de la volonté des artistes ne semble plus vraiment la question. Philippe Austruy et ses proches, que nous avons contacté, n’ont pas souhaité répondre à notre demande. Ces dernières années, Jean Hamon a quant à lui racheté un ancien monastère du XIIe siècle à Clairefontaine, non loin de chez lui. Il l’a loti et vendu une chapelle à Baudoin Lebon. Celui-ci se dit ravi d’avoir pu y installer, après quelques travaux, des réserves ainsi qu’un centre d’art, ouvert il y a deux ans. D’après le marchand, son vieil ami suit toujours de près la création artistique. Aux dernières nouvelles, Jean Hamon serait piqué de street art. Il a malheureusement, à travers son avocat, refusé de répondre à nos questions sur toute cette affaire.

NOTES 

 

(1) Cité par Ann Hyndry, directrice de la collection Renault, dans Renault, la Collection d’art, de Doisneau à Dubuffet, une aventure pionnière, Flammarion, novembre 2009.
(2) Voir www.art-renault-renard.com

Quand Hamon rêvait d’un parc de sculptures À Jouy-en-Josas  

 

BAILLEUR. En 1980, Jean Hamon est, entre autres, propriétaire, via la SA École du Montcel, d’un domaine dont il songe « à faire un jardin de sculptures », se souvient Frédérique Kibler, adjointe au maire de Jouy-en-Josas, où se trouve ce site classé. En 1983, le promoteur décide cependant de louer à la toute nouvelle Fondation Cartier pour l’art contemporain ce terrain de 14 hectares. Des sculptures monumentales y sont déjà présentes, Long term parking, d’Arman et Hommage à Eiffel de César. C’est d’ailleurs le sculpteur qui a mis les deux parties en contact : « César a fait connaître son œuvre Hommage à Eiffel et le lieu de son implantation à la fondation, qui a choisi de s’installer là parce que le domaine avait déjà une identité en lien avec l’art contemporain », explique Grazia Quaroni, la directrice de la collection Cartier. En 1993, au moment de renouveler le bail, il semble que Jean Hamon exige un doublement du loyer, ce qui incite la Fondation Cartier à quitter Jouy-en-Josas pour l’avenue Raspail, à Paris. Par la suite, le domaine du Montcel tombe en déshérence. Il est à nouveau loué (à Alain Ellouz, qui le restaure) entre 2000 et 2004, année où la société anonyme du Montcel est placée en liquidation judiciaire. Il faut attendre 2013 pour qu’un nouvel acquéreur, le groupe immobilier Acapace, se présente. Les deux œuvres totémiques d’Arman et de César, pesant chacune plusieurs centaines de tonnes, ont été vendues avec la propriété sur laquelle elles trônent. Et malgré les recours engagés par Alain Ellouz (qui semble avoir cru que ces œuvres lui reviendraient en échange des frais engagés sur le domaine, très abîmé par la tempête de 1999), le permis de construire, après intervention du ministère de la Culture, a été délivré.

 

Anne-Cécile Sanchez

 

Un châtelain en difficulté

Opérations immobilières. Si Jean Hamon est toujours domicilié au château des Carneaux, rue du chat noir, à Bullion, il n’en est plus propriétaire. Le domaine a en effet été mis en vente par adjudication devant le tribunal de Versailles en 2016, après avoir été saisi du fait des difficultés financières de Jean Hamon. La Société d’aménagement foncier et d’établissement rural d’Île-de-France (Safer) l’a racheté dans un premier temps « afin de garantir le maintien de l’activité agricole »– car la propriété comprend, outre le manoir, un élevage de vaches Salers géré par la société LiseClaire, intitulé qui reprend les prénoms des deux filles de Jean Hamon. La Safer, qui par chance était le seul enchérisseur, a acquis le domaine pour un montant de 3 millions d’euros. Les œuvres d’art gardées au château, et dont certaines sont disposées dans le paysage, ont, selon la Safer, « contribué à la valorisation du domaine, mais étant considérées comme des biens meubles par destination, elles ne faisaient pas partie du lot ». Dans les mois suivants cette vente par adjudication, toujours selon la Safer, les enfants de Jean Hamon, constitués en Groupement foncier agricole (GFA) ont mobilisé les fonds nécessaires au rachat du domaine, au prix de 3 millions d’euros plus les frais de justice et de dossier engagés. Ainsi le collectionneur n’a-t-il pas eu à déménager.

 

Anne-Cécile Sanchez

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°518 du 1 mars 2019, avec le titre suivant : Jean Hamon et l’ancienne collection Renault : les liaisons troubles

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