Vendredi 13 décembre 2019

Politique

Le ministère de la Culture russe commande d’expier publiquement ses blasphèmes

Par Emmanuel Grynszpan, correspondant à Moscou · lejournaldesarts.fr

Le 27 mars 2015 - 858 mots

MOSCOU (RUSSIE) [27.03.15] - Le parti du pouvoir Russie Unie a réclamé jeudi la tête du directeur de l’opéra de Novossibirsk au ministre de la Culture. En cause, les décors d’une production du Tannhäuser de Wagner, qui aurait à peine fait jaser dans un théâtre provincial européen. Mais le seuil de tolérance du clergé orthodoxe, qui a monté une cabale contre le spectacle, baisse à toute vitesse.

Plus personne en Russie ne s’étonne de l’extraordinaire vigilance des représentants de l’église pour tout ce qui touche à la création contemporaine. Lorsque Tikhon, le métropolite de Novossibirsk et Berdsk, a déposé plainte pour blasphème, devant un tribunal local, il était clair que Tannhäuser, créée le 20 décembre 2014 et vue par 3500 spectateurs, se trouvait déjà dans l’oeil du cyclone. L’objet par qui le scandale arrive, un tableau où le Christ apparaît crucifié entre les jambes d’une femme, n’apparaît que dans une des scènes de l’opéra. Tikhon a décrété que le metteur en scène russe Timofeï Kouliabine, 30 ans, a « publiquement profané un objet de culte religieux chrétien ».

Mais contre toute attente, le juge a tranché le 12 mars en faveur de l’étoile montante de la scène russe, indiquant que « le Christ représenté sur le tableau est un personnage fictionnel distinct du véritable Christ de l’évangile ». Le tribunal a donc débouté le plaignant, qui de son propre aveu, n’a pas vu l’oeuvre. De nombreuses personnes parmi ses ouailles se sont plaintes auprès de lui, s’est justifié le métropolite, dont le tableau de chasse compte déjà trois concerts de rock interdits l’an passé. Il a fait appel du jugement et réclame que le spectacle soit retiré du répertoire. De son côté, le représentant local du parti Russie Unie réclame un audit approfondi de toutes les dépenses liées à la production de Tannhäuser, afin de mettre la pression sur la direction de l’opéra.

L’intelligentsia de Novossibirsk a réagi en promettant d’organiser une manifestation le 5 avril. Une lettre ouverte signée par les figures scientifiques et culturelles de la 3e ville russe demande au gouverneur de prendre position contre « des activistes orthodoxes qui ont remporté des succès impressionnant dans le domaine des embargos culturels. D’abord, ils ont interdit les expositions « Picasso » et « Patrie », puis ils s’en sont pris au rock, et maintenant à l’Opéra (…) Novossibirsk, ville de sciences, de cultures et d’universités aux yeux du monde, se voit transformée en capitale du radicalisme et des interdictions », écrivent les pétitionnaires. A Moscou, les directeurs du Bochoï et du Lenkom ont manifesté leur solidarité en invitant le metteur en scène Timofeï Kouliabine à monter des spectacles dans leurs théâtres.

Le fossé entre artistes et clergé orthodoxe a toujours été abyssal. Ce qui est nouveau, c’est l’empressement des autorités à satisfaire les exigences patriarcales. L’opéra de Novossibirsk a appris à ses dépens que les tribunaux russes ne protègent plus des foudres du clergé dès l’instant où le pouvoir séculaire penche de son côté. Dès le 13 mars, le ministre de la Culture Vladimir Medinski a organisé des auditions pour statuer sur cette affaire. Ont été invités des membres du clergé orthodoxe, des experts de l’art dramatique, et des directeurs de théâtres subventionnés. Le 19 mars, la réponse est tombée sous la forme d’une publication sur le site Internet du ministère de la Culture. Le ministère enjoint fermement les coupables de s’excuser publiquement auprès des orthodoxes offensés. « Il n’est pas question d’enfreindre la liberté de création (…) ni les expérimentations les plus osées ». Ce qui indispose le plus les fonctionnaires de la culture, c’est que « la direction du théâtre ait ignoré les premières protestations de la société, ce qui a conduit à une escalade du conflit, qui est devenu public sous la forme d’une procédure judiciaire, ce qui nous paraît superflu et non constructif ». Pourtant, le tableau a disparu de la scène de Tannhäuser début mars, dès que la controverse a surgi dans l’espace public, sur ordre du directeur de l’opéra de Novossibirsk Boris Mezdritch.

Le message adressé aux créateurs, plus particulièrement d’établissements subventionnés, se résume ainsi : ne faites de vagues sous aucune prétexte. Il faut désormais se plier immédiatement aux exigences de tout corps social indigné, surtout s’il s’agit de religieux. « Le ministère de la Culture de Russie estime inacceptable l’irrespect, volontaire ou non, des valeurs traditionnelles démontré par la direction du théâtre et par le metteur en scène. Il prend acte de échec pour le directeur du théâtre à contrôler de manière satisfaisante l’institution qu’il dirige », conclut la missive, qui promet d’envoyer un « Revizor » pour vérifier les comptes de l’Opéra.

Ce nouveau scandale survient exactement trois ans presque après la performance des Pussy Riot dans la Cathédrale Saint Sauveur de Moscou, qui s’était terminée par leur emprisonnement. Il intervient aussi sur fond de polémique sur l’interprétation des chefs-d’oeuvre du répertoire lyrique et dramatique par la nouvelle génération des metteurs en scène russes. Deux d’entre eux, Kirill Serebrennikov et Konstantin Bogomolov, sont portés au pilori pour les trop grandes libertés qu’ils prennent avec les textes classiques. Le ministère de la Culture a demandé à un institut d’analyser les limites de l’acceptable en prenant pour exemples leurs dernières productions.

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Timofeï Kouliabine - Photo Wikimedia

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