Patrimoine

Le tour de France des monuments

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 6 juillet 2020 - 1990 mots

Publics ou privés, grands ou petits, plébiscités ou confidentiels, civils ou religieux : les monuments vivent en grande partie de leurs recettes. Dans un contexte déjà délicat, ils comptent plus que jamais sur leurs visiteurs.

« #CetÉtéJeVisiteLaFrance : le mot d’ordre lancé sur les réseaux sociaux a embrasé la toile en quelques jours, massivement relayé par les acteurs du patrimoine – à l’instar de Stéphane Bern interviewé dans ces pages –, un secteur frappé de plein fouet par la crise sanitaire et économique. « Il y a un acte citoyen que l’on peut tous faire, c’est visiter nos sites historiques et naturels, car cela va alimenter les ressources du patrimoine et toute une économie induite », remarque Célia Vérot, directrice générale de la Fondation du patrimoine. Il faut dire qu’avant même la crise, le secteur rencontrait déjà des difficultés financières structurelles. L’enveloppe annuelle de l’État pour les 44 000 sites protégés au titre des monuments historiques s’élève à environ 360 millions d’euros.

Le besoin crucial du mécénat

Évidemment, cela ne couvre pas les besoins d’édifices centenaires nécessitant des soins constants pour perdurer, et donc des moyens colossaux. De plus, les monuments protégés ne représentent qu’une fraction du patrimoine. Rien que le patrimoine religieux constitue un corpus de l’ordre de 50 000 bâtiments. « Le patrimoine en France se chiffre plutôt en centaines de milliers de monuments », estime Célia Vérot. « Il y a un besoin d’investissement et d’entretien considérable et un nombre trop important de bâtiments qui sont dans un état de dégradation avancé. Nous l’avons bien mesuré avec la Mission Stéphane Bern ; pour la première édition, 2 500 sites avaient été repérés comme étant en difficulté, voire en péril. Cette année, nous en avons repéré 4 000, et cela représente un besoin de financement entre un et deux milliards d’euros ! »

En marge de la fameuse Mission Stéphane Bern et de son Loto du patrimoine, les initiatives fleurissent pour trouver des leviers de financement innovants et suscitant l’adhésion populaire. Pratiquement tous les grands sites font ainsi appel au mécénat participatif, en proposant notamment d’adopter un arbre, une statue ou encore un banc comme au château de Versailles. Une toute jeune association permet carrément d’adopter des châteaux en péril. Une démarche de conscientisation du public et un appel à la solidarité qui s’avèrent encore plus décisifs au sortir de la crise, puisque l’arrêt brutal des chantiers et l’impossibilité d’ouvrir aux dates habituelles ont plombé l’économie du patrimoine. Les spécialistes estiment qu’il y aura des surcoûts dus aux contraintes sanitaires et aux retards de chantier et sans doute une crise du financement. La Fondation du patrimoine enregistre d’ores et déjà une chute des dons.

Un patrimoine de proximité exceptionnel

Comment expliquer un tel hiatus entre les besoins et les moyens des monuments ? « En dehors des grands sites qui appartiennent à l’État, l’essentiel des propriétaires sont des petites communes et des privés, rappelle Célia Vérot. Or ces bâtiments, par leur taille et leur coût, ne sont pas en rapport avec les ressources de leurs propriétaires. » Un constat particulièrement frappant dans le domaine du patrimoine religieux appartenant aux communes, et notamment le cas des anciennes cathédrales. Contrairement aux autres cathédrales devenues propriété de l’État après la loi de 1905, une soixantaine de lieux sont restés dans l’escarcelle des communes qui les abritent. Des villages et des petites villes se retrouvent ainsi dotés de monuments, pour certains exceptionnels, nécessitant un entretien très coûteux en raison de leur taille et de la richesse des collections d’objets et d’œuvres d’art qu’ils abritent. À l’image de la somptueuse cathédrale Saint-Alain de Lavaur, dans le Tarn. Ce joyau de l’architecture gothique méridionale possède un époustouflant décor peint, qui a pu retrouver son faste au terme d’une patiente campagne de financement.

Les anciennes cathédrales sont un vivier de pépites méconnues souvent situées dans de charmants bourgs, comme la cathédrale de Tréguier, nichée dans une cité épiscopale médiévale particulièrement bien préservée, ou celle d’Entrevaux, lovée dans un écrin naturel et architectural à couper le souffle. Outre le cas spécifique des anciennes cathédrales, le patrimoine religieux dans sa globalité est problématique en raison de la désaffection des lieux de culte et du nombre élevé de sites dépendant de communes de taille trop modeste pour assurer une telle charge. Les mairies sont heureusement de plus en plus souvent soutenues et accompagnées par des associations locales mais aussi par des fondations comme La Sauvegarde de l’art français. Grâce à son aide, le village de Montastruc vient par exemple de sauver la bucolique église Saint-Pierre de Cabannes. Le Loto du patrimoine permet également de lever des fonds pour des lieux de culte en péril. À l’image de l’église de La Celle-Guenand, réputée pour son superbe portail sculpté. Le sauvetage de ce monument insigne, considéré comme un des plus beaux édifices romans de Touraine, reposait sur les épaules et les finances d’un village de moins de 400 âmes ! Grâce au coup de projecteur du loto et aux dons, les travaux ont pu être lancés.

Le casse-tête des privés

Un autre facteur clé explique la situation du patrimoine : la proportion d’acteurs privés. La moitié des monuments historiques appartient en effet à des propriétaires privés. Et pas des moindres, car cela concerne, entre autres icônes, les châteaux de Cheverny, d’Ussé ou encore le spectaculaire château de Chenonceau, dont la mythique galerie enjambe le Cher. Évidemment, les propriétaires n’ont pas des moyens comparables à ceux de l’État, car, contrairement à une image d’Épinal, il ne s’agit pas de grands argentiers mais, dans l’immense majorité des cas, d’entrepreneurs gestionnaires qui doivent faire preuve d’inventivité et de persévérance pour assurer l’équilibre économique du site dont ils ont la charge. « Hier, l’image du propriétaire, c’était le cliché du vieux monsieur avec une casquette en tweed qui alterne chasses à courre et dîners mondains, et qui se repose sur une armée de jardiniers pour entretenir son domaine », observe Alexandre de Vogüé, cogestionnaire du château de Vaux-le-Vicomte. « Aujourd’hui, les Français se rendent compte que le propriétaire gestionnaire est avant tout un passionné qui se retrousse les manches par amour du partage de sa maison avec le plus grand nombre. »

Entretenir le chef-d’œuvre du trio phare du Grand Siècle (Le Vau, Le Nôtre et Le Brun) est un défi quotidien pour les propriétaires qui doivent générer des ressources propres, séduire des mécènes et maintenir la rentabilité d’un modèle économique fragile. La crise de la Covid-19 a d’ores et déjà une incidence sur le château de Vaux-le-Vicomte, puisque la fermeture a entraîné une baisse du chiffre d’affaires et que la saison s’annonce compliquée – en temps normal, 25 % de ses visiteurs viennent de l’étranger et une part importante de son public est composée de personnes âgées. Les responsables espèrent donc, comme tous les acteurs du secteur, que les Français auront envie de redécouvrir leurs monuments, particulièrement cet été. « Le retour du public français, c’est un vœu pieux depuis plusieurs années de la part de tous les acteurs économiques de la culture et connexes, c’est-à-dire les bars et les restaurants des villages où il y a un monument. Mais cette année plus encore pour beaucoup de lieux, c’est tout simplement une question de survie. » Face au contexte périlleux de cette saison à nulle autre pareille, les responsables du site ont dû prendre la difficile décision de reporter des travaux. « Dans un château, il y a toujours des toitures à restaurer ; nous avons dû décaler une tranche de travaux sur les couvertures, un chantier sur les fontaines, mais aussi le schéma directeur », regrette Alexandre de Vogüé. « Nous n’avions pas suffisamment de visibilité sur la fréquentation pour maintenir ces chantiers qui sont financés essentiellement par du mécénat et nos fonds propres. » Pour l’heure, les responsables ont cependant maintenu les travaux du Grand Salon, projet majeur de restauration et d’insertion demapping vidéo restituant les décors originaux de la coupole, mais qui devraient être exécutés en plusieurs tranches, car tous les financements n’ont pas encore été trouvés.

Une équation délicate

La crise vient en effet fragiliser des lieux au modèle économique déjà délicat. « C’est compliqué depuis plusieurs années, parce que les subventions se réduisent comme peau de chagrin. Il y a encore deux décennies, on pouvait obtenir des crédits pour effectuer de grandes tranches de restauration. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas ; or les besoins n’ont pas baissé, bien au contraire », remarque Barbara de Nicolaÿ, propriétaire-gestionnaire du château du Lude, dans la Sarthe. Pour assurer l’entretien de ce charmant château offrant quatre façades de style différent s’échelonnant du Moyen Âge jusqu’au XIXe siècle, les propriétaires doivent attirer un public nourri. Le ticket d’entrée représente ainsi 60 % des recettes du château, le reste de la trésorerie provenant des privatisations, de l’hébergement et des activités agricoles. Or, pour susciter l’intérêt des visiteurs, il faut sans cesse renouveler l’offre de visite. Le château a ainsi mis en place une importante campagne de travaux pour ouvrir des espaces jusqu’ici fermés, car en attente de restauration. Cette saison, le site a ainsi dévoilé une salle de chasse et un appartement d’invités. « Nous espérons continuer ce chantier, car il y a encore beaucoup à faire, notamment la chapelle. Nous avons souscrit un emprunt pour réaliser ces travaux et nous allons essayer de faire jouer un système de prêt à taux réduit pour poursuivre le chantier. Par ailleurs, nous continuons à développer nos animations ; nous devions lancer un escape game mais, honnêtement, je crois que l’on ne va pas le démarrer cet été, car le public n’aura sans doute pas envie de s’enfermer après cette longue période de confinement. » L’attractivité est en effet un enjeu de taille pour ce château situé au nord du Val-de-Loire et qui est donc en concurrence avec de nombreux autres lieux fantastiques. Pour doper sa visibilité, le château s’est d’ailleurs fédéré avec d’autres lieux remarquables comme le château du Plessis-Bourré.

La stratégie de la mutualisation

De nombreux monuments font en effet le pari de la mutualisation, à l’instar du Centre des monuments nationaux (CMN) qui irrigue tout le territoire grâce à sa centaine de sites, des plus illustres aux plus confidentiels. Une variété qui se retrouve parfois à l’échelle d’une région. En Occitanie, le CMN gère ainsi à la fois Carcassonne, plus grande enceinte fortifiée de France plébiscitée par les touristes, mais aussi le château d’Assier, la surprenante demeure d’un héros de Marignan qui accueille 5 000 visiteurs. « Notre modèle repose sur la péréquation, c’est-à-dire que l’argent qui émane du droit d’entrée et des recettes des librairies-boutiques sert à financer le réseau. Sans ce système, les plus petits monuments ne pourraient pas fonctionner. Le ticket d’entrée du visiteur est donc fondamental pour maintenir cet équilibre », explique Pascale Thibault, administratrice du château de Castelnau-Bretenoux. Le monument, qui incarnait pour Prosper Mérimée « un résumé des arts du Moyen Âge » et qui abrite la formidable collection de son sauveteur, Jean Mouliérat, ténor de l’Opéra-Comique de Paris, continue d’accueillir ses visiteurs dans une atmosphère unique, alors que d’indispensables travaux se poursuivent sur son aile italienne.Plus au nord, l’établissement public Chemin du patrimoine, dans le Finistère, mise aussi sur ses sites récemment restaurés pour trouver son public. Un défi car l’institution draine d’ordinaire une grande partie de son visitorat grâce à son offre culturelle. « En raison du contexte et du manque de visibilité, nous avons dû reporter toutes nos expositions », confie Philippe Ifri, directeur de l’établissement. « Nous nous attendons à une saison difficile à cause de l’ouverture tardive des sites et à une programmation amoindrie. Au 31 mai, nous avions déjà perdu 200 000 euros, mais nous espérons que le public sera au rendez-vous pour redécouvrir nos sites sur lesquels d’importants travaux ont été menés ces derniers temps. » C’est en effet un véritable condensé d’histoire de la Bretagne qu’offrent ces lieux depuis l’église abbatiale du Relec, rarissime exemple d’architecture cistercienne dans la région, jusqu’au domaine de Trévarez. Les appartements de son propriétaire, et notamment sa chambre et son cabinet de toilette récemment restaurés, offrent un extraordinaire témoignage de l’art de vivre à la Belle Époque.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°735 du 1 juillet 2020, avec le titre suivant : Le tour de France des monuments

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