Dimanche 20 septembre 2020

Patrimoine - Société

Pour Stéphane Bern, visiter le patrimoine est un geste civique

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 19 août 2020 - 1656 mots

« #CetÉtéJeVisiteLaFrance » : tel un mot d’ordre, le hashtag sonne comme une évidence. Pourtant, il prend cette année un sens particulier après l’épisode du confinement qui a mis en péril des pans entiers de l’économie, dont celle du tourisme, faisant peser un risque sur le patrimoine. Inlassable ambassadeur de ce dernier, Stéphane Bern nous dresse le portrait d’une France qu’il faut à tout prix défendre.

Portrait de Stéphane Bern. © Frédéric Chehu
Portrait de Stéphane Bern.
© Frédéric Chehu
Vous soutenez l’initiative « #CetÉtéJeVisiteLaFrance » lancée par le collectif Patrimoine 2.0. Pourquoi est-il si nécessaire de visiter le patrimoine de la France après le confinement lié à la Covid-19 ?

La France accueille jusqu’à 90 millions de touristes par an ; or ces derniers ne seront pas au rendez-vous cette année. Les touristes chinois, japonais ou américains ne viendront pas. D’une certaine manière, il faut donc y suppléer et faire en sorte de redécouvrir notre patrimoine, historique bien sûr mais aussi naturel. Je ne fais pas de différence entre les monuments, y compris ceux du XXe siècle, et des sites comme le cirque de Gavarnie, les gorges du Verdon ou du Tarn. Ce sont des paysages à couper le souffle qui méritent d’être redécouverts et protégés de la même façon. Cela peut faire chauvin de dire cela, mais il me semble que redécouvrir notre patrimoine de proximité, c’est faire un geste civique.

Il y a quelque chose de vertueux dans la redécouverte d’un patrimoine qui va doper l’économie locale : faire vivre les auberges, les centres-villes, etc. Par ailleurs, je pense que le seul facteur d’égalité entre les villes et les campagnes, c’est le patrimoine. Nombre de services publics, comme la poste, la santé, la perception, ont disparu de nos campagnes. Or 52 % de notre patrimoine se situe dans des communes de moins de 2 000 habitants, et il y a des petits musées partout en France.

Comment expliquer qu’il n’y ait pas un consensus national entre, d’un côté, les élus, les décideurs et, de l’autre, le public qui plébiscite le patrimoine ?

Il y a un consensus dans l’opinion, mais, en face, il y a les puissances de l’argent et les intérêts économiques. Je le mesure lors des tournages de l’émission Le Village préféré des Français, dont c’est la neuvième saison : je visite des villages où les maires ont préservé la joliesse des centres-bourgs quand d’autres ont massacré leur commune avec des constructions immondes. Notre champ de reportage se restreint entre ces deux France : celle qui tente de préserver la beauté et l’autre où les intérêts de l’argent prédominent – surtout à l’heure où les Architectes des bâtiments de France (ABF) n’ont, depuis la loi Élan, qu’un avis consultatif. Or le patrimoine n’est pas un coût, c’est un investissement ! Ce n’est pas un luxe, c’est une nécessité. Quand vous investissez un euro dans le patrimoine, cela vous en rapporte vingt.

Il y a aussi l’image soi-disant « rétrograde », « ringarde », du patrimoine. Les ministres préfèrent se faire photographier auprès d’artistes contemporains plutôt que d’aller au château de Versailles inaugurer une exposition. Combien de ministres, y compris de la Culture, vont inaugurer les expositions des châteaux de Fontainebleau, de Compiègne ou de Chambord, alors même que les invitations sont envoyées en leur nom ? Pourtant, le patrimoine, c’est ce qui touche les gens ! Le monde « d’après » est un monde où l’on respecte davantage l’écologie, les paysages, le patrimoine, l’héritage de l’histoire.

L’état du patrimoine en France est-il si préoccupant qu’on le dit parfois ?

Je crois qu’il est assez préoccupant. Il y a des grands monuments en parfait état, mais ce sont les arbres qui cachent la forêt. Nombre de monuments sont dans un état déplorable, parce que les collectivités locales n’ont plus les moyens de les entretenir, et notamment le patrimoine religieux qui n’est plus un enjeu électoral. Voyez l’Université catholique de Lille qui demande à détruire sa propre chapelle : on est tombé sur la tête ! Quant au patrimoine privé, les petits propriétaires sont exsangues. Avec les droits de succession, les charges, l’impôt sur la fortune immobilière, ils n’y arrivent plus ! Sans compter les nouvelles générations qui ne veulent plus porter cette charge sur leurs épaules.

A-t-on les moyens de conserver tous les patrimoines, et faut-il le faire ?

Mon avis, qui ne regarde que moi, c’est qu’il faut tout garder : c’est un devoir moral, et lorsqu’un patrimoine est classé monument historique, c’est une obligation ! Que ce soit le patrimoine archéologique, vernaculaire, du XXe siècle, les maisons d’illustres…, c’est d’abord un devoir politique, moral et citoyen de les conserver et de les entretenir. Ensuite, je dis qu’il est intéressant pour notre pays de faire fructifier ce capital. Le patrimoine, c’est le pétrole de la France ; le conserver, c’est donc assurer notre avenir. Enfin, le patrimoine est un conservatoire de nos métiers d’art. Quand nous abandonnons un monument, nous lâchons ses chantiers et, avec eux, les métiers d’art (charpentiers, tailleurs de pierre, etc.) et les emplois qui en découlent. Vous savez, le tourisme patrimonial, c’est sept points du PIB, soit autant que l’automobile. Lorsque l’automobile souffre, des annonces sont immédiatement faites pour lui venir au secours. Lorsque le patrimoine souffre, tout le monde s’en fiche. C’est contre cela que je me bats.

N’y a-t-il pas une différence entre les propos et les actes quand il s’agit du patrimoine ?

Le président de la République a décidé d’annoncer lui-même les dix-huit nouveaux sites emblématiques du Loto du patrimoine 2020. Il a voulu maintenir cette communication pour montrer son intérêt personnel, individuel, envers le patrimoine. Et je le crois tout à fait sincère. En revanche, j’ai plus de réserves sur ce qui est fait en son nom, sur la politique patrimoniale du gouvernement ou quand les lois sont votées. En tant que chargé de mission, je ne veux pas créer la polémique, mais je vous donne mon point de vue personnel.

Vous êtes propriétaire de l’ancien Collège royal et militaire de Thiron-Gardais. À quelles réalités, difficultés, les propriétaires privés doivent-ils faire face ?

Il y a d’abord un problème de perception dans l’opinion. Beaucoup pensent que le patrimoine est une niche fiscale et qu’il est restauré grâce aux impôts des Français, alors que l’on participe à la richesse du pays. Dans mon village de Thiron-Gardais, dans l’Eure-et-Loir, nous avons l’église abbatiale, qui appartient à la commune, et le Collège royal et militaire, qui m’appartient et que j’ouvre au public. Le week-end d’ouverture après le confinement, nous avons accueilli 500 visiteurs qui sont allés à la boulangerie mitoyenne, à l’auberge voisine… Tout cela dope l’économie et crée des emplois.

Ce n’est pas une niche fiscale dans la mesure où, premièrement, les propriétaires qui n’ont pas le premier euro pour entreprendre des travaux – personnellement, je n’ai demandé aucune subvention ni aide de la Drac ou de l’État –, que déduisent-ils de leurs impôts ? Deuxièmement, c’est un problème d’ingénierie et de lourdeur administrative. Si je prends mon exemple, j’ai été obligé de me faire assister pour la maîtrise d’ouvrage : seul, je n’étais pas compétent pour faire ce job à plein temps. Il faut parfois jusqu’à cinq réunions pour choisir la couleur d’un enduit ! Le mille-feuille administratif est très complexe, tant pour les propriétaires privés que pour les maires. Je le vois : malgré la volonté du ministre Franck Riester, de Philippe Barbat, le directeur général des patrimoines, ou de Jean-Baptiste Froment, conseiller du ministre, tout prend du temps. Il faut une énergie de titan !

Le succès de la Mission patrimoine, dont c’est la troisième saison en 2020, va-t-il pérenniser son action ?

Il faut toujours se battre mais, avant la Covid-19, j’avais obtenu du gouvernement que la part légale de l’État prélevée sur le Loto du patrimoine, la taxe européenne sur les jeux d’argent à laquelle l’État ne peut pas déroger, soit compensée dès le premier euro. Cette solution me va, même s’il faut maintenant l’inscrire dans la loi de finances. La deuxième édition du Loto du patrimoine a rapporté encore plus d’argent que la première, 25 millions contre 22 millions d’euros. J’espère qu’en 2020 nous ferons encore mieux avec plusieurs tirages organisés à la rentrée.

Où allez-vous passer votre été ?

J’ai renoncé cette année à aller en Grèce pour visiter la France. Le ministre m’a demandé d’aller voir quelques sites patrimoniaux. J’ai moi-même décidé d’apporter mon soutien à des sites en danger, ce qui fera moins plaisir aux autorités, comme le château du duc d’Épernon à Fontenay-Trésigny [en Seine-et-Marne].

Il y a aujourd’hui une sensibilité du public qui fait qu’il est devenu interdit de détruire. Nous avons réveillé la sensibilité des citoyens en faveur du patrimoine. Le Conseil d’État a enfin rendu un arrêt définitif à propos de la voie de contournement idiote à Beynac [en Dordogne], contre laquelle j’ai milité – ce qui m’a valu des manifestations contre moi. Ces jours derniers, j’ai soutenu des gens qui se mobilisent pour défendre les étangs de Corot [à Ville-d’Avray dans les Hauts-de-Seine], où certains veulent arracher des arbres.

Quel coup de cœur et quel coup de gueule souhaitez-vous partager avec les lecteurs de L’Œil ?

Mes coups de cœur, ce sont les dix-huit sites qui ont été choisis pour le Loto du patrimoine de cette année. Mais il va, aussi, vers les bénévoles du patrimoine et les associations qui, comme Acta Vista ou Rempart, créent des chantiers pour donner le goût du patrimoine aux jeunes. Chaque année, la Fondation Stéphane Bern pour l’histoire et le patrimoine donne de l’argent à des associations qui organisent des chantiers d’insertion : cette année, nous avons récompensé l’association qui s’occupe de restaurer les remparts de Montreuil-sur-Mer.

Mon coup de gueule ? C’est qu’il faut se battre en permanence : la dénaturation des étangs de Corot, la chapelle Saint-Joseph de Lille, les arbres que l’on veut arracher à la Manufacture de Sèvres, etc. J’ai l’impression d’être en train d’écoper un bateau qui prend l’eau avec une cuillère à soupe. Il est épuisant de devoir se battre tout le temps...

Redécouvrir notre histoire de France en s’amusant : c’est la promesse du cahier de vacances proposé par Stéphane Bern et l’émission « Secrets d’histoire ». Grâce à des jeux, des énigmes, des charades… ce cahier de vacances nous fait réviser nos connaissances des épisodes de la vie de nos plus illustres personnages tout en voyageant à travers les grandes époques de notre histoire. Parallèlement, Stéphane Bern publie chez Albin Michel « Les Records de l’Histoire » , un vrai guinness pour raconter autrement l’Histoire de France.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°735 du 1 juillet 2020, avec le titre suivant : Redécouvrir notre patrimoine, c’est faire un geste civique

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