Société

Chronique

Art et authenticité : un jeu d’illusions

Par Pascal Ory · Le Journal des Arts

Le 2 mai 2018 - 600 mots

Faux-semblants. Le faux est à l’art ce que le dopage est au sport : ce n’est pas seulement une tromperie ; c’est aussi une faille ouverte dans le système général attaqué par le trompeur.

Han Van Meegeren devant une de ses toiles en 1945.
Han Van Meegeren devant une de ses toiles en 1945.
Photo Koos Raucamp
©Anefo

Notons, pour commencer, qu’il faut entendre ici « art » au sens le plus large. On a tous présent à l’esprit le cas du faux en arts plastiques, façon Han van Meegeren. Mais cette catégorie peut être élargie à tous les objets susceptibles d’être collectionnés et, par là, objets de commerce. Ainsi, les œuvres et les objets d’art se retrouvent ici confondus avec l’ensemble plus large de tous les « objets de curiosité », qui faisaient la gloire des cabinets du même nom : fossiles, animaux empaillés, minéraux… Derrière ce capharnaüm, une même réalité : la transaction financière. À ce stade, on pourrait penser que la question du faux ne se pose pas dans certains domaines artistiques, où la dimension économique, sans être absente, serait minime.

Il n’en est rien, dès lors que l’on est dans le domaine du patrimoine, où, par exemple, la bibliophilie peut faire monter les enchères d’un faux littéraire comme La Chasse spirituelle, attribué à Rimbaud, qui défraya la chronique à la fin des années 1940. Dans cette affaire, les auteurs de ce qui, de ce fait, passait à la catégorie de la simple « supercherie », affirmèrent avoir voulu se venger des rimbaldiens officiels, avec qui ils avaient eu maille à partir. On touche ici du doigt une dimension essentielle dans la démarche de l’auteur (puisque auteur il y a) du faux : la part d’orgueil et de revanche sociale, qu’il y a, d’une part, à tromper l’establishment ; de l’autre, à se mettre au niveau des plus grands, qu’ils s’appellent Rimbaud, Vermeer ou Picasso. À la source, l’intention du faussaire peut ainsi aller de la fraude à but pécuniaire au pur jeu, dont la rétribution restera symbolique. Et le symbolique en question peut valoir plus que de l’or.

C’est, au fond, tout le statut de la tromperie qu’il faudrait interroger. Car il y a aussi, au-delà de ces cas touchant à la culture (artistique, mais aussi scientifique) une tromperie sociale. Elle s’étage de la farce – dont le « canular » est la version sophistiquée – jusqu’à l’escroquerie, en passant par les multiples avatars de l’imposture, où l’on retrouve le dopage…

Reste, en matière strictement artistique, une question d’ordre philosophique qui touche au rapport entre la jouissance esthétique et l’authenticité. Le test est redoutable : notre intérêt et notre plaisir gardent-ils la même intensité entre le moment où il nous est dit que tel tableau est « de Rembrandt » et celui où il est dégradé en « attribué à », puis en « école de Rembrandt », puis en « faux Rembrandt » ? Il y a une contradiction permanente entre la conception romantique, essentialiste, de la jouissance esthétique, qui l’apparente au coup de foudre sentimental, et une conception classique, qui fait converger vers l’œuvre toute une culture préalable, qui augmente le plaisir sensible d’un plaisir intellectuel. Romantique sera ici compris comme synonyme de « moderne » : c’est la modernité qui a inventé l’authenticité, sans doute par nostalgie d’un paradis qui s’éloigne. Saint Augustin distinguait, pour les condamner, désir des sens, désir du savoir et désir de domination. En matière d’art, les trois désirs se conjuguent dans le jugement de valeur de l’amateur. C’est sans doute en acceptant cette conjugaison qu’on peut se libérer du trouble qui devrait saisir ledit amateur devant l’hypothèse du faux : désir du savoir et désir de la domination lui feront surinvestir l’œuvre dite authentique, mais son désir des sens pourra lui faire, en secret, aimer le faux qui touche juste.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°500 du 27 avril 2018, avec le titre suivant : Art et authenticité : un jeu d’illusions

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