Mercredi 18 septembre 2019

Nouvelles technologies

La datation au carbone 14 va faire trembler les faussaires

Par Sindbad Hammache · lejournaldesarts.fr

Le 29 juin 2019 - 677 mots

SUISSE

Des scientifiques suisses montrent comment les évolutions de cette technique permettent de mieux dater une peinture.

Matériel carbone 14 © Photo Patafisik, 2016
Matériel pour la datation au carbone 14, Musée archéologique du lac de Paladru, Charavines, Isère.
© Photo Patafisik, 2016

En peinture, pour confondre les faussaires, on ne peut pas se fier à l’œil. Les analyses scientifiques des pigments sont autrement plus efficaces : en avril dernier, c’est ainsi qu’un faux Frans Hals chez Sotheby’s et un faux Douanier Rousseau à Laval ont été démasqués. Une récente étude menée par des scientifiques suisses pointe toutefois que la méthode utilisée dans ces deux cas connaît des limites. A l’analyse chimique du pigment, ceux-ci préfèrent détecter le carbone 14 présent dans le liant utilisé par le peintre, afin de dater avec précision une toile.

Outil indispensable des archéologues pour dater leurs découvertes, la datation au carbone 14 est longtemps restée inadaptée à l’étude des peintures. Bien que dès 1972, on ait déjà eu l’idée de l’utiliser pour dater des toiles, l’analyse du radiocarbone exigeait alors des échantillons de plusieurs dizaines de grammes, que l’on ne pouvait pas prélever sur la toile. Les récentes évolutions de cette technologie permettent désormais d’obtenir une datation précise avec un échantillon de quelques microgrammes.

Elément radioactif du carbone, le carbone 14 est naturellement présent dans l’atmosphère. Les organismes vivants en absorbent régulièrement tout au long de leur existence. Une fois mort, le taux de carbone 14 diminue graduellement dans les restes de l’organisme : c’est ainsi que les scientifiques peuvent estimer une date, en comparant la quantité de carbone 14 présent avec le taux normalement présent dans un organisme en vie.

Pour authentifier un tableau, il faut donc cibler les éléments organiques qui le compose. Comme les fibres qui composent la toile par exemple : en 2015, la datation au carbone 14 du support d’un supposé Fernand Léger avait démontré que la toile avait été produite, au minimum, quatre ans après la mort de l’artiste. Mais pour l’étude suisse, l’analyse du support ne peut suffire. Les faussaires aguerris, comme le fameux Han Van Meegeren, se procurent des toiles anciennes pour peindre leurs faux. Même si l’analyse concorde avec l’attribution, rien n’est prouvé.

Il en va de même avec les analyses chimiques des pigments, qui ont pour but de détecter des composés modernes, comme le titanium, que seul un peintre du XXe siècle peut utiliser. Cet outil comparatif permet seulement de déterminer un terminus post quem, c’est-à-dire une date minimum à partir de laquelle l’œuvre a pu être créée.

Les scientifiques helvètes proposent donc de faire la datation au carbone 14 des composés organiques mélangés aux pigments (les liants comme l’huile) pour obtenir une estimation temporelle la plus précise possible. Les progrès de la technologie de datation ont permis aux chercheurs de faire un test grandeur nature, sur un faux avéré imitant l’art naïf américain du XIXe siècle, mais peint en réalité après 1950. Avec un fragment de pigment de la taille d’une graine de pavot, ils ont pu établir avec netteté une fenêtre de datation de quelques d’années.

Ils ont été aidé par le « Bomb Pulse » : on désigne sous ce nom la concentration anormale de carbone 14 dans l’atmosphère due aux nombreux tests atomiques de la seconde moitié du XXe siècle. Ce taux anormal de carbone 14 crée une signature particulière qui permet d’affirmer, sans aucun doute, si un objet date d’avant ou après 1950. Le liant utilisé dans le tableau en question possède une signature spécifique à un pic atomique situé entre 1983 et 1989, qui correspond aux années d’activités du faussaire incriminé.

Prometteuse, la technique comporte tout de même des difficultés. Car il faut être certain d’analyser un composé organique issu de la couche de peinture originale, et non d’un repeint ou d’une restauration postérieure, ou même d’un vernis récent. Elle pourrait également perdre en précision à cause d’une raréfaction récente du carbone 14 dans notre atmosphère. Une étude de 2015 montrait que les émissions de CO2 issus des énergies fossiles sont pauvres en carbone 14, raréfiant sa présence dans l’air, et donc dans les organismes vivants. L’auteur de l’étude relève qu’un faussaire du XXIe siècle n’aurait pas de mal à produire une fausse antiquité avec un âge radiocarbone crédible.

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