Société

1947, Han Van Meegeren livre ses secrets pour peindre des faux

Beltracchi, Ribes... l’ingéniosité des faussaires

Par Isabelle Manca · Le Journal des Arts

Le 23 novembre 2016 - 804 mots

Mars 2016, c’est la stupeur après la saisie de La Vénus au voile, fleuron de l’exposition sur la collection du prince du Lichtenstein à Aix-en-Provence.

Rapidement, le bruit court que le tableau ne serait pas un chef-d’œuvre de Lucas Cranach, mais une vulgaire contrefaçon contemporaine. La beauté du tableau a pourtant suscité l’admiration générale et l’œuvre a été adoubée par d’éminents spécialistes. Et pour cause, les premières analyses scientifiques montrent que le faussaire n’aurait pas lésiné sur les moyens pour duper son monde : pigments compatibles avec une œuvre de la Renaissance germanique, support ancien, sans oublier des méthodes de vieillissement accéléré (lire aussi p. 6).

Cette affaire qui défraye la chronique n’est pourtant pas une première. Si au cours des dernières décennies les escrocs ont privilégié la peinture moderne, plus facile à plagier et à écouler, il y a déjà eu par le passé des cas de tableaux anciens réalisés avec des stratagèmes encore plus sophistiqués. Ainsi en 1947, le monde de l’art découvre abasourdi les confidences d’Han van Meegeren (1889-1947). Ce peintre néerlandais traditionaliste nourrissant une haine tenace envers les critiques et les experts décide de révéler leur incompétence au grand jour en réalisant un faux Vermeer indétectable. Son canular fonctionne au-delà de ses espérances. Son premier faux Vermeer, Les Pèlerins d’Emmaüs est ainsi authentifié par le spécialiste du maître de Delft, Abraham Bredius, et acheté au prix fort par le Boijmans museum de Rotterdam. La fortune atténuant la soif de reconnaissance, Van Meegeren a le triomphe modeste,   oublie opportunément de dévoiler la supercherie et poursuit cette activité lucrative. D’ailleurs, il ne sera inquiété qu’à cause de son succès. Un de ses faux finit en effet entre les mains d’Hermann Goering. Or, l’occupant nazi n’aurait jamais dû pouvoir acquérir un trésor national. La police enquête et remonte sans difficulté jusqu’au vendeur. Van Meegeren est arrêté pour trahison et interrogé. À la surprise générale, il confesse l’inimaginable : il est l’auteur du tableau.

La petite cuisine du parfait faussaire

Lorsque son procès s’ouvre en 1947, le faussaire se montre particulièrement loquace et dévoile les recettes qu’il a patiemment mises au point pour aboutir à ce résultat stupéfiant. Dans un prétoire transformé en musée, où sont accrochés les faux dont il a reconnu la paternité, l’accusé décrit ses trucs devant un auditoire médusé. Pendant quatre années il a fomenté son plan. Dans le secret de l’atelier de sa villa sur la Côte d’Azur, il a mené de longues expérimentations sur les pigments naturels et le vieillissement artificiel. Mais avant toute chose, il a dû dénicher un support à l’authenticité incontestable. Le faussaire achète donc une peinture d’un contemporain de Vermeer afin de disposer d’une toile et d’un châssis d’époque. Il arase ensuite la surface pour ne conserver que la couche de fond sur laquelle il peindra une fois qu’il aura réglé quelques détails techniques. En effet, il sait qu’il ne peut utiliser des pigments synthétiques, qui sont aisément identifiables par un examen chimique ou au microscope. Il opte donc pour des pigments naturels typiques du siècle d’or et se procure des matériaux bruts qu’il broie à la main pour ne pas être trahi par un grain trop régulier qui indiquerait l’utilisation d’une machine, et donc un anachronisme. Patiemment, il exhume de vieilles recettes, pile du lapis-lazuli, des ocres, du charbon de bois quand il ne fait pas bouillir des cochenilles. Chimiste dans l’âme, Van Meegeren tente aussi de résoudre un problème a priori insoluble : conférer à une peinture récente la dureté et la siccativité d’une toile âgée de trois siècles. Car si une peinture à l’huile peut sembler rapidement sèche après sa réalisation, il faut en réalité attendre plusieurs années pour qu’elle soit entièrement sèche. Pour résoudre ce problème, Van Meegeren a l’idée, osée mais ingénieuse, d’utiliser un produit de synthèse pour durcir la couche picturale, la bakélite, et de cuire son tableau dans un four électrique ! Ce stratagème permet aussi de faire apparaître un réseau de craquelures vraisemblable. Pour accentuer encore les craquelures et vieillir la surface peinte, il a en outre l’inspiration de couvrir le tableau d’une couche de vernis puis d’une couche d’encre. Cette dernière s’immisçant dans les craquelures, elle simule astucieusement la saleté et la poussière accumulées au fil des siècles. Dernière opération, l’apprenti sorcier essuie ces deux dernières strates et badigeonne le tout d’un beau vernis doré, et le tour est joué. Les analyses effectuées sur la Vénus de « Cranach » montrent que sept décennies après les techniques des fraudeurs ne sont guère perfectionnées… contrairement aux méthodes d’investigation. La falsification a ainsi été détectée grâce au réseau de craquelures peu cohérent et surtout à cause de la couleur très sombre du panneau. Cet élément accréditerait la thèse d’un vieillissement artificiel obtenu en trempant le bois dans un liquide ou en le soumettant à une chaleur excessive.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°468 du 25 novembre 2016, avec le titre suivant : 1947, Han Van Meegeren livre ses secrets pour peindre des faux

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