Foire & Salon

La crise des galeries jette une ombre sur la foire Art Basel

Par LeJournaldesArts.fr (avec AFP) · lejournaldesarts.fr

Le 15 juin 2018 - 782 mots

BALE / SUISSE

Alors que des VIP fortunés étaient invités à voir en exclusivité les oeuvres d'art contemporain les plus chères dans les salles imposantes de la foire Art Basel à Bâle, les employés de la foire d'art Frame, un kilomètre plus loin, s'activaient à nettoyer le sol.

Vue de l'entrée d'Art Basel 2018.
Vue de l'entrée d'Art Basel 2018.

Frame est la toute dernière foire satellite qui tente de répondre au fossé de richesse dans le monde de l'art, où les grandes galeries gagnent de plus en plus d'argent et les plus petites s'appauvrissent.

Le fondateur de Frame, l'homme d'affaires français Bertrand Scholler, estime que le système actuel qui voit des galeristes batailler pour décrocher un stand dans des foires comme Art Basel, au prix de plusieurs dizaines de milliers d'euros, est "en train de tuer" l'art. "Si vous êtes un nouveau venu, vous êtes mort", a-t-il déclaré à l'AFP. Il espère que le modèle de partage des bénéfices et des charges adopté par Frame avec une dizaines de galeries émergentes pourra offrir une alternative à Art Basel, qui a ouvert ses portes jeudi au public.

Le lieu choisi par Frame, un bâtiment modeste de deux étages qui abrite le Centre d'art de Bâle, contraste avec Messeplatz, son vaste centre de conférences et ses hôtels de luxe, où les riches collectionneurs affluent en jet privé pour se rendre chaque année à Art Basel, réputée dans le monde entier et qui a essaimé à Miami et à Hong Kong. M. Scholler affirme respecter la qualité des oeuvres exposées à Art Basel, mais s'inquiète de voir la foire se cantonner uniquement autour de valeurs sûres capables de rapporter des millions d'euros, au détriment de jeunes galeries prêtes à prendre des risques avec de nouveaux artistes.

Le secteur souffre

Même Art Basel reconnaît que le secteur de l'art souffre. Le Rapport sur le marché de l'art, commandé par Art Basel à son principal sponsor, la banque suisse UBS, note qu'alors que les ventes mondiales d'art et d'antiquités ont atteint 54 milliards d'euros l'an dernier - un bond de 12% par rapport à 2016 -- les "petits poissons" ont du mal à survivre. En 2007, cinq nouvelles galeries ouvraient pour chaque fermeture de galerie, mais en 2017, le nombre de fermetures a dépassé les créations pour la première fois, souligne ce rapport.

La principale raison est que le coût de "maintien d'une présence dans un bon quartier est devenu beaucoup trop élevé, comparé à un volume de ventes bas et irrégulier", explique UBS. "La foire s'ouvre à un moment où les galeries s'expriment librement, plus ouvertement que jamais, sur les difficultés d'être un galeriste", a reconnu le directeur d'Art Basel, Marc Spiegler, lors d'une conférence de presse mardi. Mais il nie que seules les galeries en bonne santé financière peuvent venir à Art Basel. "Il y a beaucoup de galeries ici qui s'apprêtent à souffrir", a-t-il dit, ajoutant que très peu parmi les 290 exposants étaient "à l'aise" financièrement.

"Je vends de l'art à la criée"

Installée à deux pas de la foire, la galerie "The Proposal", spécialisée dans les installations d'art conceptuel, tente d'attirer l'attention des visiteurs en route vers Art Basel en proposant des cubes de verre avec une statue miniature du célèbre artiste britannique Damien Hirst, assis sur un WC, sur le modèle de sa série "The Tranquility of Solitude", présentant des animaux assis sur un siège de toilettes.

Alors que ses assistants haranguent les passants en criant "Damien Hirst à vendre", le responsable de la galerie, le Suisse Jean-Ferdinand Maret, affirme en souriant qu'il exploite "l'artiste le plus cher du monde (...) pour refinancer sa galerie". Il confie à l'AFP que "The Proposal" fermera ses portes après Art Basel et rouvrira peut-être à Ibiza, en Espagne, en partie parce que c'est moins cher. "Je vends de l'art, comme je vendrais du poisson, à la criée. Tout ce qu'il ne faudrait pas faire en tant que galerie", avoue-t-il.

Clare McAndrew, spécialiste de l'économie de l'art et principale rédactrice d'un rapport de la banque UBS sur le marché de l'art, reconnaît que "les solutions ne viennent pas rapidement" pour alléger la crise des galeries. Celles qui ne s'exposent que sur internet devraient probablement continuer à séduire des acheteurs de moyenne gamme, a-t-elle dit à l'AFP. Mais elle craint que les ventes à huit chiffres d'oeuvres d'art claironnées par les médias découragent les collectionneurs potentiels tentés de penser qu'on ne peut "rien avoir de bon" à moins de 100.000 euros. "Cela menace toute l'infrastructure", a-t-elle poursuivi, en soulignant que les artistes émergents ont besoin de galeries de moyenne gamme pour les aider à se développer. "Si elles n'existent plus, alors d'où (les nouveaux artistes) viendront-ils?"

Par Ben Simon

Cet article a été publié le 14 Juin 2018 par l'AFP

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