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La chute du marché de l’art amortie par le numérique

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 1 avril 2021 - 1035 mots

MONDE

En 2020, la baisse de 22 % du marché de l’ art dans le monde aurait pu être pire si les ventes «  online  » n’ avaient pas doublé

Tous les signaux annonçaient une chute importante du marché de l’art dans le monde en 2020, mais on n’avait pas encore une idée précise de l’ampleur de la chute. Grâce au remarquable rapport annuel de Clare McAndrew, financé par Art Basel et UBS, on sait maintenant que cette baisse n’est que de 22 %. Une baisse finalement limitée si on la compare à la dépression de 2009 consécutive à la crise des subprimes (26 % d’une année sur l’autre et même 40 % par rapport à 2007). Mais la grande différence avec la crise financière de 2007-2009 est que les grandes fortunes – donc les collectionneurs – ont été moins touchées par la crise sanitaire. Par ailleurs, et c’est sans doute l’information principale à retenir, les ventes sur Internet, essentiellement des galeries et antiquaires, ont explosé, elles ont doublé par rapport à l’an dernier, au point d’avoir constitué un quart des ventes en 2020. Et un quart des ventes, c’est beaucoup plus que la moyenne des ventes de e-commerce en général (18 %).

Autre information notable du rapport, la Chine d’où est parti le virus – selon le consensus des scientifiques – s’en tire mieux que ses deux challengers habituels que sont les États-Unis et le Royaume-Uni. Rappelons que ces trois pays constituent à eux seuls 82 % du marché de l’art. Avec une baisse limitée, la Chine compense en partie celle des États-Unis et du Royaume-Uni, et reprend la deuxième marche du podium à égalité avec le Royaume-Uni. 

Cependant, il y a toujours un doute sur la réalité des chiffres de ventes en Chine. Selon un sondage réalisé par une association chinoise, 31 % des lots supérieurs à 1,5 million de dollars n’ont pas été payés. C’est en baisse par rapport à l’an dernier, mais cela reste un chiffre élevé. Or les lots non vendus sont malgré tout comptabilisés dans les chiffres d’affaires de la Chine. Et comme en Chine, les ventes aux enchères sont beaucoup plus importantes que les ventes en galeries, cette prise en compte des impayés fausse l’analyse.

Les enchères en présentiel à la peine
De manière générale, mutatis mutandis, les maisons de ventes sont plus affectées que les galeristes et antiquaires, elles ont souffert d’un manque de marchandises, particulièrement en art impressionniste. Les acheteurs sont toujours au rendez-vous, dans une certaine mesure, mais pas les vendeurs qui préfèrent attendre des jours meilleurs pour mettre leurs pièces au feu des enchères. Pour autant certains d’entre eux, pressés de vendre, mais sans prendre le risque des enchères, ont préféré céder leurs œuvres dans des transactions de gré à gré. Ce qui explique que ce type de ventes ait fortement progressé en 2020, amortissant d’autant la dépression. Les ventes online only ont, elles aussi, permis de limiter la casse au point où Clare McAndrew pense que les opérateurs vont y recourir de plus en plus, réservant les ventes physiques et le marketing qui l’accompagne aux lots les plus chers. Plus anecdotique – cela fait plus de vingt ans maintenant que ces deux opérateurs occupent alternativement la première place –, Sotheby’s est cette année sur la plus haute marche du podium devant Christie’s ; mais comme ces deux entreprises ne sont plus cotées, elles déclarent ce qu’elles veulent bien déclarer – sauf en France. 

L’avenir des foires incertain
Contre toute attente, donc, les galeristes et antiquaires s’en sortent un peu mieux que leurs traditionnels frères ennemis. C’est une surprise, car on aurait pu croire que l’absence de foire (61 % ont été annulées) aurait pu les fragiliser encore plus, quand on sait qu’ils y réalisent 43 % de leurs ventes. La part des ventes en foires a baissé à 22 % et même 13 % quand on soustrait les ventes réalisées sur les online viewing rooms (OVR), les avatars numériques des foires. De sorte que par un retournement inattendu, c’est maintenant l’avenir des foires qui est en question alors qu’avant la crise, on s’interrogeait sur la fragilité des galeries qui en dépendaient trop. Au-delà des interrogations sur la santé de plusieurs organisateurs, qui pour certains ont dû annuler deux éditions, c’est le modèle des foires qui est en débat, en raison de la possible réticence de nombreux visiteurs à prendre l’avion pour se retrouver au milieu de foules compactes dans des lieux fermés. 

Les galeristes et antiquaires ont aussi appris à se passer des foires en utilisant tous les outils numériques à leur disposition pour dialoguer avec leurs clients : un peu (5 %) sur les plateformes numériques (Artsy, Artnet…), et les viewing rooms des foires (9 %), mais surtout sur leur propre site et via leur messagerie (25 %). Messagerie ? Là réside le hic méthodologique du rapport. Clare McAndrew considère les e-mails envoyés par les galeries à leurs clients comme des ventes online, même s’il est précisé que dans ce cas, le client n’est pas venu voir l’œuvre en galerie. Envoyer un e-mail à un client, est-ce vraiment de la vente online ? À ce compte-là, les galeries faisaient déjà de la prose numérique en envoyant un fax à leurs clients. Quoiqu’il en soit, les galeries considèrent qu’envoyer des photographies d’œuvres par e-mail à leurs clients ou les poster sur des réseaux sociaux est de très loin la meilleure technique de vente. Rien d’illogique à cela quand on apprend – un chiffre parmi les milliers que compte le rapport – que les galeries travaillent en moyenne avec cinquante-cinq clients.

Tableau marché de l'art 2020
La France recule davantage que les autres principales places de marché


France. Avec une baisse de 33 %, le marché de l’art dans l’hexagone, chute davantage que les trois places de marché leaders et, par conséquent, du marché en général, compte tenu du poids de ces trois leaders. Déjà, l’indication d’une baisse de 35 % du chiffre d’affaires des dix premières maisons de ventes (voir JDA n° 559) avait sonné l’alerte. Arithmétiquement – le rapport ne le dit pas –, on déduit que les ventes des galeries et antiquaires ont elles aussi chuté d’environ 30 %, ce qui n’est guère réjouissant. Certains ont pensé que le Brexit allait profiter à la France, mais pour Clare McAndrew « cela reste à voir, il est aussi possible que les ventes importantes ne quittent pas Londres pour Paris, mais plutôt pour les États-Unis et la Chine ». 

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°564 du 2 avril 2021, avec le titre suivant : La chute du marché de l’art amortie par le numérique

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