Antiquaire

PROFESSION

Antiquaire, une profession à la peine

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 15 novembre 2017 - 1377 mots

À Paris, en moins d’une trentaine d’années, le nombre d’antiquaires a accusé une baisse de 30 à 40 %. En cause, la transformation des quartiers, l’évolution des goûts, la concurrence des maisons de ventes, l’arrivée d’Internet et la multiplication des foires.

Paris. En l’espace de trente ans, le nombre d’antiquaires (si l’on en exclut les galeries d’art moderne, d’art contemporain et de design) n’a cessé de baisser dans la capitale française. Au nombre de 650 environ en 1987, ils sont moins de 300 aujourd’hui. « La baisse est plutôt proche de 30 % », tempère cependant Bruno Faivre-Reuille, qui a tenu boutique rue des Saints-Pères (Paris-6e) de 1981 à 2016. « Certains existent encore mais n’ont plus de galerie car ils ont choisi d’acheter sur Internet ou en ventes publiques et revendent sur des sites comme Leboncoin, eBay ou autres. » Mais pour Frédéric Chapillon, délégué général du Syndicat national du commerce de l’antiquité et de l’occasion (SNCAO), les chiffres parlent d’eux-mêmes : « À Paris aujourd’hui, nous recensons entre 400 et 450 adhérents contre 1200 dans les années 1990 (1). »

Pourtant, les chiffres du Syndicat national des antiquaires (SNA) pour Paris sont en hausse. Si en 1996 ils étaient 206 adhérents, en 2016 ils sont 235, soit 14 % de plus alors même que le nombre d’antiquaires affiliés en régions a baissé de 66 % en vingt ans, passant de 117 à 39. Selon Dominique Chevalier, président du SNA jusqu’en 2016, l’explication est simple : « Les antiquaires de province n’existent pratiquement plus tandis qu’un certain nombre d’entre eux sont venus se réfugier sur Paris, gonflant ainsi le nombre d’adhérents dans la capitale. » Cette hausse n’est en fait qu’un leurre : davantage d’adhérents ne signifie pas pour autant qu’il y a plus de professionnels aujourd’hui, car beaucoup ne sont en réalité affiliés à aucun organisme ou le sont à une autre entité. De plus, les chiffres communiqués par le SNA prennent aussi en compte les marchands de design et d’art du XXe siècle.

Pression immobilière et concurrence d’autres secteurs L’évolution sociologique des quartiers est le premier facteur de cette réduction du nombre de galeries. « Auparavant, lorsqu’une boutique d’antiquités était à louer, elle était automatiquement reprise par un autre antiquaire, explique Dominique Chevalier, installé quai Voltaire. Puis, petit à petit, elles ont été récupérées par des boutiques de décoration et maintenant par des boutiques de mode. » De fait, dans le quartier Saint-Germain, les commerces de vêtements se sont installés au fil des ans, attirés par des emplacements stratégiques sur un itinéraire fréquenté par les touristes en provenance du Louvre. L’aura du chic germanopratin a fait le reste. Même constat pour le quartier Saint-Honoré. « Les loyers sont trop élevés pour les antiquaires – critère que ne prennent pas en compte les grandes enseignes de la mode qui ont investi totalement le coin, indique Nicolas Kugel. Avant, les artères principales des villes étaient truffées de galeries d’antiquaires alors que maintenant elles sont envahies par les boutiques dites de luxe. Le phénomène est international et sans doute irréversible… »

Dans le quartier Saint-Germain, le problème s’est posé différemment. « Les espaces sont petits, ce qui évite que leurs emplacements soient convoités par les grandes maisons de luxe », explique Jean-Pierre Arnoux. Parallèlement à son départ de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, Benjamin Steinitz a également pris un stand aux Puces : « C’est mieux d’être aux Puces plutôt qu’au Faubourg. La plupart des marchands n’y sont plus ou ont fermé. Or, moins il y a de marchands, moins il y a de passage. » Il suffit qu’un antiquaire leader s’en aille pour porter préjudice aux voisins. « Le départ de la galerie Kugel a eu des répercussions négatives sur les autres marchands encore établis dans le périmètre », confirme Bruno Faivre-Reuille.

Une mutation des goûts
Mais l’une des raisons principales de cette chute du nombre d’antiquaires à Paris réside dans le changement du goût des amateurs, qui dédaignent aujourd’hui les armoires normandes, les horloges comtoises et les commodes Louis XVI pour leur préférer des objets de décoration et du mobilier du XXe siècle. Les antiquités classiques et objets de gamme moyenne ne font plus rêver – ni recette. « C’est effectivement un problème de mode avant tout », constate Philippe Vichot, établi depuis 1987 rue de Lille (7e arrondissement). Et d’ajouter : « Avant, nos clients se meublaient entièrement en mobilier du XVIIIe siècle ; désormais, ils veulent une belle commode, une belle console, quelques beaux objets et c’est tout ! » Il en va de même au quartier Saint-Germain. « Si plusieurs antiquaires ne sont plus là aujourd’hui, c’est tout simplement dû à une répercussion de la demande sur le marché. Les galeries ont suivi la mode pour le design et l’art tribal », commente Jean-Pierre Arnoux. De fait, si les galeries de design se sont multipliées en trente ans, les marchands d’art tribal ont littéralement envahi les lieux avec l’installation d’une quinzaine de spécialistes.

La concurrence des maisons de ventes
Nombre d’antiquaires estiment que le déclin de leur profession a commencé à se faire sentir à partir des années 2000. « Le coup de grâce est venu d’Internet, rapporte Frédéric Chapillon. Aujourd’hui, des particuliers peuvent vendre eux-mêmes sans avoir recours à un professionnel, sur eBay ou Leboncoin par exemple. C’est un phénomène de paracommerce qui parasite l’activité des professionnels régulièrement déclarés. » Les sites de vente en ligne ont ainsi capté une partie de la clientèle des antiquaires malgré un manque de sécurité et des prix parfois plus élevés qu’en magasin. « À l’heure de la mondialisation, si vous n’existez pas sur Internet, vous vous mettez en difficulté », reconnaît Bruno Faivre-Reuille. Une tendance lourde. Le rapport Hiscox 2017 sur le marché de l’art en ligne indique que celui-ci a continué de croître fortement (3,75 milliards de dollars aujourd’hui contre 1,57 milliard en 2013, soit 15 %) dans le contexte d’un marché mondial de l’art en croissance lente.

Concomitamment, la montée en puissance des salles de vente a mis à mal les antiquaires, surtout après l’ouverture du marché des ventes volontaires aux maisons de ventes anglo-saxonnes (en 2000). À cela sont venus s’ajouter la communication et le marketing efficaces de ces opérateurs, la surenchère des records, mais aussi la possibilité pour les sociétés de vente aux enchères de vendre de gré à gré (en 2011). « Il faudrait que les opérateurs de vente ne puissent pas réaliser de ventes privées, que celles-ci restent l’apanage des marchands car c’est une vraie concurrence pour nous », plaide ainsi Jacques Leegenhoek, marchands de tableaux anciens.

Multiplication des foires
L’ampleur et la prolifération des nouveaux types de lieux de ventes (foires d’arts et d’antiquités, déballages et autres vide-greniers) ne sont pas non plus étrangères à la situation actuelle. « Auparavant, les antiquaires pouvaient rester dans leurs boutiques et ils vendaient. Aujourd’hui, il faut se donner beaucoup de mal et faire parler de soi en montant des expositions, en participant à des foires – qu’il faut bien choisir. La renommée ou une spécialité de niche peut aider, mais pour les autres, le coût que cela implique ne leur permet pas de résister », analyse Dominique Chevalier. Si ces foires ont été conçues au départ pour lutter contre le développement des maisons de ventes et la désertion de la clientèle dans les galeries, cela n’a fait qu’accentuer le phénomène. « Nos clients trouvent pratique le système des foires. Ils ont tout à portée de main. Résultat, ils viennent encore moins dans les galeries et les foires se multiplient toujours plus. C’est un cercle vicieux », avance un connaisseur du marché.

Enfin, la conjoncture économique a un impact. « Les gens n’ont plus d’argent en trop. Il y a trente ans, on vendait à tout le monde, de l’avocat au médecin de campagne, mais aujourd’hui, s’ils ont encore de l’argent, ils partent en voyage », glisse Gabrielle Larroche, antiquaire au Carré Rive gauche. La spécialiste Haute Époque se veut pourtant optimiste : « En trente ans de boutique, je ne peux pas nier qu’il y a moins de passage et qu’il faut compléter avec un site Internet. Mais de la sorte, on ne s’en sort pas si mal. »

Note

(1) ce chiffre comprend des galeries d’art moderne et contemporain, des brocanteurs…

Légende photo

Intérieur de la galerie J.Kugel, sur les quais de Seine © Photo Galerie Kugel

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°489 du 17 novembre 2017, avec le titre suivant : Antiquaire, une profession à la peine

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