Art contemporain

Comprendre la sculpture hyperréaliste

Par Pauline Vidal · L'ŒIL

Le 22 janvier 2020 - 1136 mots

L’exposition qui se tient actuellement à La Boverie, à Liège, présente plus d’une quarantaine de sculptures hyperréalistes suivant un parcours thématique qui tente de faire le point sur ce mouvement artistique né dans les années 1960 aux États-Unis.

Duane Hanson, l’historique

Le regard plongé dans le vide, dans une position d’inertie, les deux travailleurs de Duane Hanson (1925-1996), affublés de différents accessoires, créent l’illusion d’une scène de la vie quotidienne. Cet artiste américain est, avec John De Andrea, l’un des grands représentants historiques de la sculpture hyperréaliste. Il crée dès les années 1960 des sculptures de figures humaines grandeur nature, troublantes de réalisme. Son intérêt se porte assez vite sur les représentations de la classe ouvrière et des groupes marginalisés, déployant ainsi une critique aiguë de l’American Way of Life. Ce retour au réalisme, qui se manifeste aussi bien dans le champ de la peinture avec des artistes comme Chuck Close que dans le champ de la sculpture, s’inscrit, comme le pop art, en réaction à l’abstraction qui dominait très largement la scène artistique. Orchestrée par le célèbre commissaire d’exposition Harald Szeemann, la Documenta 5 de Kassel (1972), « Enquête sur la réalité – Imageries d’aujourd’hui », permit aux hyperréalistes de bénéficier pour la première fois d’une importante visibilité internationale, suscitant par ailleurs de vives réactions dans la presse et le public.

Les revendications de Mathilde ter Heijne

Dans son installation Ne me quitte pas, Mathilde ter Heijne montre un mannequin prostré face à un écran et à côté d’un poste de radio. Cette artiste néerlandaise (née en 1969) crée des doubles d’elle-même qu’elle met en scène dans des situations inconfortables liées à la peur, à la douleur, à la violence… Elle interroge par ce biais nos constructions identitaires et la position de la femme au sein de nos systèmes patriarcaux. À l’heure où les nouvelles technologies explosent, mettant plus que jamais à mal notre construction identitaire, la sculpture hyperréaliste offre une voie pour questionner cette immersion de l’humanité dans une ère où les frontières entre réel et virtuel sont de plus en plus floues sous la pression croissante des réseaux sociaux et des avancées de la biotechnologie. La fiabilité de nos perceptions est particulièrement malmenée dans le travail du duo suisse Glaser/Kunz qui donne « vie » à d’étranges sculptures par le biais de projections vidéo. Leur sculpture cinématographique Jonathan (2009), dotée de la parole et le visage animé par une projection, semble plus vraie que nature.

Les provocations hyperréalistes de Cattelan

Ave Maria, trois bras tendus vers le ciel, dans une position tristement évocatrice, participe à la critique des pouvoirs religieux qu’opère Maurizio Cattelan, dont on connaît la célèbre sculpture du pape défunt Jean-Paul II terrassé par une météorite (La Nona Ora). Adepte de la provocation, l’artiste italien (né en 1960) recourt à l’hyperréalisme de la figure humaine dans une veine humoristique et grinçante. Comme le souligne Franklin Hill Perell dans le catalogue de l’exposition, des éléments surréalistes et dadaïstes sont présents dans l’hyperréalisme depuis ses débuts, et cette tendance s’est accrue avec le temps. Déformations et fragmentations du corps se retrouvent dans un esprit parfois similaire à celui d’un Bellmer ou d’un Magritte, et ce, souvent, avec une dimension conceptuelle. Lorsque l’artiste pop britannique Allen Jones crée sa série Table et porte-manteau (1969), les femmes réduites à des objets illustrent des clichés de la société de consommation, avec un certain sarcasme. Le caractère provocateur de cette œuvre déchaîna d’ailleurs la colère de nombreux groupes féministes.

La haute technicité de Ron Mueck

Ron Mueck s’est fait connaître par des sculptures hyperréalistes en silicone, fibre de verre, résine et acrylique qui créent un certain malaise chez le visiteur. Aimant jouer avec les changements d’échelle, comme lorsqu’il réalise un nouveau-né mesurant 5 mètres de longueur, son but n’est pas seulement de reproduire la réalité. Sous-dimensionnées ou surdimensionnées, ses sculptures créent une certaine mise à distance et nous conduisent ainsi à interroger notre rapport au réel. Le recours à des thématiques existentielles intemporelles en lien avec le cycle de la vie, comme la naissance, la maladie, la mort, nous met à l’épreuve de nos angoisses les plus profondes. Mueck appartient à toute une génération de sculpteurs hyperréalistes (comme Marc Sijan ou Sam Jinks) qui ont émergé dans les années 1990, après un reflux des représentations réalistes du corps dans les années 1980. Beaucoup utilisent le silicone et le polyuréthane, mais ne recourent souvent plus au moulage direct. Ces artistes, qui ont pour beaucoup officié dans le domaine des effets spéciaux et des maquettes pour l’industrie cinématographique et publicitaire, ont bénéficié (comme les premiers hyperréalistes en leur temps) d’avancées techniques, et notamment de la technologie informatique, pour accroître encore l’illusion et jouer sur les échelles.

La référence à l’antique chez John De Andrea

Emblématique de la production de John De Andrea, autre acteur majeur de l’hyperréalisme, Ariel I, dénuée de toute pudeur, affiche sa nudité. L’illusion de l’épiderme est minutieusement rendue. Le choix de la nudité permet à son auteur d’abstraire son sujet de tout contexte social. La position fait aussi référence à la grande sculpture antique. Bien qu’il échappe à toute tentation d’idéalisation, De Andrea est en ce sens plus classique que Duane Hanson. Les artistes pop participèrent aussi à remettre le nu féminin sur le devant de la scène artistique en mimant les clichés d’une société consumériste en plein essor, mais chez De Andrea la relation au corps est plus naturelle. La sculpture hyperréaliste peut être rattachée à la grande histoire de la sculpture qui, dès l’Antiquité, vise à représenter le corps de manière très réaliste. Les découvertes archéologiques qui ont révélé l’utilisation de la polychromie sur les sculptures antiques confirment une pratique très ancienne, tandis que le mythe de Pygmalion raconte merveilleusement cette tentation de l’homme d’insuffler la vie.

Les modelages de Carole A. Feuerman

Émergeant de l’eau, les yeux encore clos, le corps vêtu d’un maillot de bain et la peau parsemée de gouttelettes, Catalina rejoint le pool de nageuses que Carole A. Feuerman se plaît à sculpter depuis de nombreuses années. Moins connue que ses confrères masculins, Carole A. Feuerman fait pourtant partie des artistes historiques de l’hyperréalisme. Suivant l’exemple de George Segal, qui fut le premier à introduire des personnages créés à partir de moulages, elle réalise comme Hanson et De Andrea ses œuvres à partir de moulages de modèles vivants. Ces trois artistes recourent tous à des techniques et matériaux innovants comme les résines époxy et la fibre de verre afin de reproduire le corps humain dans ses moindres détails. Après l’étape de la sculpture à proprement parler, l’application finale de couches de peinture minutieusement appliquées participe grandement au rendu final. Chaque œuvre nécessite des milliers d’heures de travail pour créer l’illusion parfaite de la chair. De Andrea et Hanson n’hésitent pas à ajouter en plus des perruques et de nombreux accessoires pour le dernier.

« Hyperrealism Sculpture. Ceci n’est pas un corps »,
jusqu’au 3 mai 2020. La Boverie, parc de La Boverie, Liège (Belgique). Tous les jours de 9 h 30 à 18 h, à partir de 10 h le week-end, fermé le lundi. Tarifs 15 et 8 €. Commissaires : Agence Tempora, The Institute of Cultural Exchange (IKA), Musée de La Boverie. www.laboverie.com

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°731 du 1 février 2020, avec le titre suivant : Comprendre la sculpture hyperréaliste

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