Une Documenta en ébullition

Par Françoise Chaloin · Le Journal des Arts

Le 3 juillet 2012 - 1079 mots

Si le projet artistique de la manifestation échoue à lui donner un sens dans sa globalité, quelques œuvres valent le voyage à Cassel, en Allemagne.

Le récit, par le biais de panneaux explicatifs et maquette, du combat des populations indigènes pour le lac Chalco près de Mexico, une installation de la Brésilienne Maria Thereza Alva jouxtant la sculpture formaliste en bronze apparue dans les années 1950 de la Norvégienne Aase Texmon Rygh, constitue l’image la plus caricaturale peut-être de la Documenta 13. Car il y a beaucoup à lire et à apprendre, comme à s’étonner de certains choix, dans la nouvelle édition de ce grand rendez-vous tous les cinq ans de l’art contemporain à Cassel, en Allemagne.

Politique et engagée, la Documenta 13 se veut également, par la voix de sa directrice, Carolyn Christov-Bakargiev – conservatrice en chef du Castello di Rivoli, à Turin –, reliée aux différents champs de la connaissance. Elle mêle ainsi à la réflexion des scientifiques, philosophes, économistes, spécialistes du langage, des énergies renouvelables ou de l’éco-architecture. L’intention sous-jacente de Carolyn Christov-Bakargiev étant de battre en brèche une vision anthropocentrique du monde, elle a trouvé pour la manifestation une série de points d’ancrage partout ailleurs que dans l’art proprement dit. Et, avec plus de succès qu’en conviant Anton Zeilinger à réaliser des expériences de physique quantique au Friedericianum, dispositifs qui demeurent totalement hermétiques au néophyte, elle a imaginé, sous la forme d’invitations au voyage en particulier, des ponts avec les villes de Kaboul en Afghanistan ou d’Alexandrie et du Caire en Égypte. Plus près de Cassel, elle a emmené tous les artistes ou presque visiter le monastère de Breitenau, qui fut successivement une prison, un camp de concentration nazi et une maison de correction.

De Cassel à Kaboul
Cette fuite organisée, dans l’Histoire ou dans le monde d’aujourd’hui, débouche néanmoins sur quatre « positions » dans lesquelles peuvent se retrouver les artistes et penseurs, quatre « manières de vivre » : en retrait ; assiégé (Kaboul) ; sur la scène (Cassel) ; ou porteur d’espoir, de rêve, d’optimisme – les recoupements restant bien entendu possibles. Un concentré de ces lignes et postures est livré dans le « cerveau », selon le terme employé, de la manifestation, dans la rotonde vitrée du Friedericianum, qui abrite princesses Bactriane (2500-1500 av. J.-C.) d’Asie centrale, natures mortes de Giorgio Morandi, objets archéologiques du Musée national de Beyrouth endommagés pendant la guerre du Liban… Cet échantillonnage ne parvient qu’à brouiller un peu plus le message et à égarer le visiteur, pressé d’une rencontre plus directe. Celle-ci aura bien lieu, non dans la somme des parties de Documenta 13 mais dans quelques-unes d’entre elles, car une belle attention est donnée aux artistes, qui bénéficient des espaces nécessaires et adéquats à un déploiement significatif de leurs œuvres.

Illustration à la Documenta-Halle, où l’Allemand Thomas Bayrle (1937) compose un magistral dessin d’avion à partir de la répétition du même motif, fascination pour la structure et le mécanique qui s’accorde au sensible et à l’humain, voire à l’incantatoire comme dans ses moteurs de voiture vrombissant et psalmodiant par intermittence. Peu après et sans lien aucun, le visiteur sera happé par la salle « magique » de l’Indienne Nalini Malani (1946), dont la vidéo/théâtre d’ombre évoque en filigrane les violences d’un fondamentalisme hindou. Ici les références au bruit du monde fonctionnent d’autant plus qu’elles participent d’un langage poétique qui déroule ensemble iconographie traditionnelle, couleurs chatoyantes, photographie et récits fragmentés. De même les films de l’Égyptien Wael Shawky (1971), présentés à la Neue Galerie et formant le « Cabaret Cruisades », qui relate les événements déclencheurs des premières croisades (1), savent-ils trouver un écho dans le monde contemporain. Est-ce parce que leur auteur a choisi de faire rejouer l’Histoire sur un mode tragicomique par des marionnettes vieilles de 200 ans ? Ces scènes, enchanteresses ou cruelles, apparaissent souvent poignantes.

Avant d’arpenter en tous sens le parc baroque de Karslraue, le visiteur passera peut-être par l’Ottoneum et l’Orangerie, des institutions dédiées aux sciences naturelles et technologiques où sont accueillis les artistes préoccupés par les questions écologiques ou scientifiques. L’ennui pointe dès que le discours prédomine, et peu d’œuvres en réchappent – mentionnons à ce titre le cabinet de Mark Dion (1961) conçu pour abriter une xylothèque. Dans le parc, plus de quarante cabanons disséminés en divers points peinent plus encore à être « habités ». Mais quelques artistes se sont réellement confrontés à l’environnement. Ainsi la Georgienne Thea Djordjadze (1971) a-t-elle organisé sous une serre une série de plans bidimensionnels qui matérialisent cet espace tout en le rendant fictionnel. Le Suisse Christian Philipp Müller (1957) a relié une rive à l’autre du canal par des barges remplies d’espèces végétales locales. Et Pierre Huyghe (1962) a mis sens dessus dessous un bosquet pour créer, au cœur d’un parcours aussi labyrinthique que le parc, une image. Au détour des monticules de terre ou de branchages, des empilements de dalles, fourmilière et sentiers dévastés, apparaît en effet une sculpture de nu féminin allongé dont la tête est recouverte d’un essaim bourdonnant. Beauté hiératique et non moins vénéneuse…, une atmosphère d’étrangeté s’invite de façon bienvenue à Cassel, étrangeté dont relève également le film Continuity de l’Israélien Omer Fast (1972) diffusé dans un pavillon du parc. L’Afghanistan y fait retour à travers la figure de ces soldats « innocents » tombant entre les mains d’un couple perturbé par la perte de leur fils au combat. Ayant envoyé un cameraman filmer les montagnes escarpées de ce même pays, la Britannique Tacita Dean (1965) a finalement opté pour la figure du retrait. Pour Fatigues, elle a retranscrit à la craie sur six tableaux noirs panoramiques ses paysages tourmentés, cimes enneigées et rivières déchaînées, dans un parallélisme saisissant avec la lumière fabuleuse de la pellicule noir et blanc. L’espace, situé au sein d’une ancienne banque, semble, avec son escalier central, avoir été destiné depuis toujours à accueillir l’œuvre, fragile et magnifique.

(1) d’après Les Croisades vues par les Arabes, d’Amin Maalouf (1983).


DOCUMENTA 13

- Directrice artistique : Carolyn Christov-Bakargiev

- Nombre de participants : 150 venant de 55 pays


Jusqu’au 16 septembre, Fridericianum, Ottoneum, Dokumenta-Halle, Orangerie, Neue Galerie, parc de Karlsraue, Brüder Grimm Museum, à Cassel, tlj 10h-20h, tél. 49 561 70 72 770, d13.documenta.de. Deux jours sont nécessaires pour visiter les lieux principaux, auxquels il convient d’ajouter la Hauptbanhof, le Gloria Kino (Trisha Donelly), sans oublier salle de bal, hôtel, bibliothèque ou bunker (plans diffusés sur place). Plusieurs types de publication sont disponibles.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°373 du 6 juillet 2012, avec le titre suivant : Une Documenta en ébullition

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