Vendredi 14 décembre 2018

La ville « entre deux rives »

Le nouveau maire confirme Dominique Perrault comme architecte-conseil

Le Journal des Arts

Le 1 janvier 1996 - 959 mots

En confirmant Dominique Perrault dans ses fonctions d’architecte-conseil de la Ville et en dotant son administration de nouveaux outils pour mettre en œuvre le projet des Deux rives, le nouveau maire Alain Juppé entend donner une impulsion nouvelle et plus pragmatique au projet initié par son prédécesseur Jacques Chaban-Delmas. La rapidité de la mise en œuvre du projet reste cependant tributaire de la bonne santé des finances communales.

"Moins de prestige et plus de proximité", a promis Alain Juppé aux Bordelais. "Faire la ville avec la vie", répond, comme en écho, l’architecte Dominique Perrault pour son projet d’aménagement urbain – dit "des deux rives" – s’étendant de part et d’autre de la Garonne.

Aujourd’hui, à Bordeaux comme ailleurs, le souci de réalisme prévaut. Pourtant, si la volonté de rompre avec les somptuosités (réelles ou imaginaires) du précédent maire, Jacques Chaban-Delmas, semble le leitmotiv de la nouvelle équipe municipale, personne ne nie pour autant qu’en confiant à Dominique Perrault, dans les toutes dernières années de son règne, l’avenir de l’agglomération bordelaise, celui-ci a clos sa légendaire carrière municipale par un beau geste.

Soixante pour cent de convaincus
Car, à Bordeaux, le projet de Perrault est déjà une belle histoire. Organisée par arc en rêve, une exposition qui s’est tenue en 1994 dans le Hangar 5 du quai Rive gauche a permis à 50 000 Bor­delais de prendre connaissance du projet et, selon un sondage du journal Sud-Ouest, de convaincre soixante pour cent d’entre eux de son bien-fondé. Et pour cause. Le pragmatisme de Dominique Perrault, qui se révèle parfois brutal dans son architecture, prouve, à l’échelle urbaine, sa pertinence.

Aucune concession à la mode, déconstructivisme, théorie du "chaos", ou autres... Aucun "grand geste", tracé a priori généralement destructeur pour les lieux qu’ils sont censés structurer. Juste une méthode : "Avoir des idées à partir des situations, plutôt qu’avoir des idées a priori. Installer un processus lent, intime, cherchant à utiliser les énergies locales et contextuelles pour "faire avec", plutôt que produire une image toute faite. C’est une tentative pour mettre en place un urbanisme vivant, sans propos esthétique, mais s’intéressant à la qualité et au développement de la vie entre les gens. Le rapport entre nature et architecture est, dans cette approche, l’un des paramètres importants."

Trois grandes zones d’inter­ven­tions
Lors de sa première élaboration, en 1993-1994, le projet désignait trois grandes zones d’inter­ven­tions : la revivification du site des bassins à flot au nord de la ville, ancienne zone de réparation des bateaux ; l’aménagement des quais Rive gauche (ils sont aujourd’hui coupés de la ville sur toute leur longueur par des grilles) par un grand promenoir de bois le long de la Garonne ; enfin, Rive droite, après l’abandon du projet de Ricardo Bofill, l’aménagement progressif des cent hectares en friche ou faiblement urbanisé de la Bastide, et la création d’un parc le long des berges, accompagné de "coulées" vertes perpendiculaires au fleuve, valorisant le caractère naturel de cette rive.

Les premiers effets du projet apparaissent
Aujourd’hui, après une période de flottement dû, pour l’essentiel, aux préparatifs de la succession de Jacques Chaban-Delmas, les premiers effets du projet apparaissent (sept cent mètres de piste cyclable, quai Rive gauche, jusqu’à la place de la Bourse ; les premiers tracés de voies nouvelles à la Bastide, près de la gare d’Or­léans, ...) quand, dans le même temps, la Ville, sous l’impulsion de son nouveau maire, s’est dotée des instruments administratifs permettant de gérer un projet de cette importance.

Une "agence d’agglomération" élabore un schéma directeur d’ensemble pour le compte de la Communauté urbaine – présidée elle aussi par Alain Juppé –, dans lequel le projet de Perrault cherche dorénavant à s’insérer au mieux en étendant son investigation depuis le lac situé au nord des bassins à flot jusqu’au quartier de la gare Saint-Jean, rive gauche. Une direction de l’aménagement urbain gère, cette fois-ci pour le compte de la Ville seule, le projet de plus près ; enfin, un comité rassemblant toutes les personnes impliquées dans le projet se réunit mensuellement, afin que s’établisse une bonne concertation.

À ce dispositif, et d’une manière peut-être un peu utopique, Dominique Perrault voudrait adjoindre d’ici un ou deux ans un atelier, simultanément espace de propositions mais aussi de dialogue constant avec la population. Véritable lieu d’élaboration du projet, il pourrait fonctionner grâce à un système de communication par CD-Rom interactif, permettant à tout un chacun (voisin, investisseur ...) de suggérer une solution qu’il jugerait meilleure à un problème posé par le projet.

Des micro-projets
Ce souci de concertation permanente recoupe les souhaits du nouveau maire de voir le projet prendre un tour immédiatement perceptible, le problème éternel des projets d’urbanisme étant que leurs échéances toujours lointaines (parfois vingt ou trente ans, comme c’est le cas ici) et leurs dimensions (près de quatre cents hectares pour celui-ci) les rendent abstraits pour la population. Des micro-projets seront ainsi lancés en permanence, prémisses des travaux définitifs ultérieurs. Les quais Rive gauche, par exemple, seront d’abord nettoyés et rendus accessibles, avant que ne soit construit le promenoir de bois. Réutilisant les matériaux de chantier, des scénographies provisoires y seront aménagées, accueillant expositions, foires diverses ou bien encore fêtes forraines, etc…

On pourrait craindre, cependant, que le projet ne s’installe alors durablement dans le provisoire, entre les deux rives de sa propre histoire, repoussant à jamais l’échéance de sa réalisation complète. Dominique Perrault – et sans doute est-ce là l’une des originalités de sa méthode – revendique comme l’essence même de son métier d’urbaniste la gestion de ce paradoxe : "Un projet d’urbanisme de cette envergure ne doit jamais être conçu dans l’idée qu’il soit réalisé – même si, à terme, il doit l’être effectivement –, car c’est le meilleur moyen pour qu’il ne soit jamais réalisé tel qu’on l’avait conçu ...".

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°21 du 1 janvier 1996, avec le titre suivant : La ville « entre deux rives »

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