Commande publique - Politique

La commande publique artistique : un siècle de soutien à la création vivante

Par Damien Roger · Le Journal des Arts

Le 11 juin 2021 - 1670 mots

FRANCE

Volet incontournable de la politique de soutien à l’art et à la création, la commande publique artistique n’a cessé de se diversifier dans ses objectifs et dans ses domaines d’intervention. Elle mobilise aujourd’hui artistes, collectivités locales, habitants et acteurs privés dans des projets partenariaux d’aménagement des espaces publics.

Lilian Bourgeat, Invendus - Bottes, 2020, le Potager de la Cantine du Voyage, le Voyage à Nantes. © Philippe Piron/LVAN
Lilian Bourgeat, Invendus - Bottes, 2020, le Potager de la Cantine du Voyage, Le Voyage à Nantes.
© Philippe Piron / LVAN

Si la tradition française de commandes publiques artistiques puise ses sources dans l’Ancien Régime, c’est à la Révolution qu’est institué un « Bureau des Beaux-Arts » (1799) afin d’assurer la gestion des commandes artistiques de l’État. Tout au long du XIXe siècle, la commande publique artistique se développe à l’échelle monumentale. On parle de « statuomanie » pour désigner la multiplication des commandes de sculptures destinées à orner arcs historiques, façades d’édifices, monuments funéraires. La fidélité au programme défini en amont et le respect des codes stylistiques académiques demeurent essentiels et priment souvent sur la qualité artistique des projets retenus. Pour financer ces réalisations, des souscriptions publiques sont lancées. Ce mouvement culmine entre 1918 et 1925 avec la commande par les communes de France de plus de 35 000 monuments à la mémoire des disparus de la Grande Guerre.

Dans les années 1930, l’État réaffirme son soutien à la création vivante. Nommé ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts du gouvernement du Front populaire, Jean Zay annonce de nouveaux projets. Avec l’Exposition internationale de 1937, un ensemble important de commandes est passé pour la décoration du Palais de la découverte (Fernand Léger, Auguste Herbin, Jacques Lipchitz et Henri Laurens) ainsi que des pavillons temporaires (Le Corbusier, Robert et Sonia Delaunay). Pour accompagner cette manifestation, l’État acquiert plus de 1 000 œuvres, contre 477 l’année précédente. La même année, Jean Zay ébauche les prémices du « 1 % artistique » : il propose qu’une part des crédits de construction des établissements d’enseignement soit destinée à la commande de travaux de décoration, confiés à « des artistes en difficulté ». Si le projet de loi n’est finalement pas adopté, des chantiers de décoration murale de bâtiments publics commencent. La décoration murale du Conservatoire des arts et métiers (André Lhote) et celle de la singerie du Muséum d’histoire naturelle (Raoul Dufy) en sont le résultat. Ces réalisations demeurent alors circonscrites à des décorations d’édifices, l’œuvre n’étant pas encore considérée comme autonome dans l’espace public.

Entre 1940 et 1945, la politique d’acquisition publique est mise au service de la politique de redressement national. Un « service artistique du Maréchal » est créé. L’intérêt du régime se focalise sur des formes d’art traditionnel et folklorique, privilégiant le langage pictural de l’époque médiévale (statuaire, vitraux, imagerie…) Qu’il s’agisse d’œuvres exaltant la figure du chef de l’État, la paysannerie ou les provinces françaises, les commandes sont marquées par un conformisme et un ralliement au nouveau régime. Après 1945, un tournant s’opère. Si la poursuite de commandes à des artistes liés au régime de Vichy est avérée (Alfred Janniot, Paul Belmondo, Maurice de Vlaminck…), la politique artistique de l’État s’ouvre aux courants novateurs et aux artistes exclus de l’Académie.

Le tournant du 1 % artistique

En 1951, le 1 % artistique est officiellement institué pour les établissements scolaires et universitaires. Le texte adopté est l’aboutissement de débats houleux et d’une bataille entre administrations. Le ministère des Finances considère alors que le projet « constitu[e] pratiquement un détournement de crédits ». Il s’oppose fermement à son extension à l’ensemble des travaux de construction de l’État, au motif qu’elle « irait à l’encontre de la politique d’économies du gouvernement ». Si le dispositif du 1 % se développe uniquement dans des bâtiments scolaires ou universitaires, il est à l’origine d’un renouvellement de la présence de l’art à l’école, offrant une opportunité de sensibiliser les plus jeunes. Tout au long des années 1960, un intense travail d’influence s’organise Rue de Valois pour étendre le dispositif à l’ensemble des bâtiments civils de l’État, mais les réticences de l’administration des finances restent fortes.

Se faisant l’écho de mutations sociales, urbaines et démographiques, le mouvement de mai 1968 confirme la demande de visibilité de l’art dans l’espace public. En 1969, les artistes sont associés au sein de la commission d’étude des projets de décoration instituée par André Malraux. Ses travaux aboutissent à l’adoption en 1972 d’un arrêté qui détache l’application du 1 % des bâtiments eux-mêmes et offre la possibilité d’installer l’œuvre dans ses abords. Selon des modalités propres à chaque administration, le dispositif s’étend à d’autres lieux que l’enseignement (jeunesse et sports, armées et santé publique). Ce mouvement est conforté par les opportunités considérables qu’offrent les grandes opérations d’architecture et d’urbanisme des années 1960 et 1970 (La Défense, Bercy, le plateau Beaubourg, etc.). Des villes nouvelles sont créées et les aménageurs font appel à des artistes avec l’ambition d’améliorer le cadre de vie des habitants.

Le renouveau de la commande publique depuis les années 1980

L’alternance de 1981 s’accompagne d’un nouvel engagement en faveur de la commande publique artistique. Les lois de décentralisation de 1983 rendent le 1 % artistique obligatoire pour les collectivités territoriales, signant la généralisation du dispositif. La même année, un fonds de la commande publique artistique est créé au sein de la délégation aux Arts plastiques afin de soutenir financièrement les projets. Une partie des crédits de ce fonds est gérée directement par les Drac, permettant ainsi de toucher les artistes sur l’ensemble du territoire. Entre 1983 et 2007, ce sont sept cents commandes et plus de quatre cents artistes qui bénéficient de ce fonds pour un montant total de plus de 92 millions d’euros, soit en moyenne 3,85 millions chaque année.

Citons, à Paris, l’Hommage à Arago de Jean Dibbets (1990, voir ill.) ou la sculpture Le Cri, l’écrit de Fabrice Hyber (2007), installée dans le jardin du Luxembourg pour célébrer l’abolition de l’esclavage. De nombreux projets sont réalisés en région et prolongent le dialogue entre art et architecture, patrimoine et art contemporain, tels que les vitraux du plasticien américain Robert Morris installés, en 2002, dans l’ancienne cathédrale de Villeneuve-lès-Maguelone (Hérault). Ces commandes prennent également la forme d’installations éphémères comme le module gonflable et mobile dessiné par Hans-Walter Müller, devenu en 2018 l’espace d’accueil du Cyclop de Jean Tinguely à Milly-la-Forêt (Essonne).

Les champs d’intervention de la commande artistique se sont, en parallèle, diversifiés. À partir des années 1980, la commande publique d’œuvres photographiques se développe, participant d’une volonté de représentation des réalités contemporaines, qu’elles soient sociales, paysagères ou architecturales. En 1983, la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR) lance une vaste commande artistique de photographies ayant pour ambition de « représenter le paysage français des années 1980 ». De nombreux photographes renommés sont sollicités : Raymond Depardon (La ferme du Garet), Josef Koudelka, François Hers… Dans les années 1990 et 2000, plusieurs programmes de commandes ont également été lancés par le Centre national des arts plastiques (Cnap), comme « Mosaïque » en 2008 sur le thème de la diversité culturelle de la société française ou « Jeunes-Générations » en 2017 sur celui la jeunesse en France.

Un outil de revitalisation des espaces publics

Les collectivités territoriales sont de plus en plus nombreuses à se saisir de l’art comme un moyen de rénovation et d’aménagement des espaces urbains et des zones rurales. En 1991, de manière pionnière, à l’initiative de sa maire, Catherine Trautmann, la Ville de Strasbourg met en place un programme de commandes publiques artistiques pour accompagner l’installation de la ligne A du tramway. Aucune ligne esthétique n’est imposée. Ce qui est recherché, c’est la rencontre entre artistes, commanditaire et habitants qui sont associés dans un comité de sélection. Face au succès des interventions artistiques de la capitale alsacienne, d’autres villes s’engagent dans cette démarche à l’occasion de la réhabilitation de leurs lignes de tramway (Montpellier, Orléans, Bordeaux, Nice) ou de métro (Toulouse).

Au début des années 1990, sous l’impulsion du Musée de Picardie, Amiens élabore un parcours d’œuvres d’art in situ dispersées dans le paysage urbain avec des artistes comme Sol LeWitt, Alain Séchas ou Stéphan Balkenhol. Depuis le début des années 2000, la recherche de mobilité est au cœur du succès populaire de manifestations conçues comme autant de parcours à travers les villes. À Paris, ce sont ainsi plus de 3 000 artistes qui ont été invités à présenter leur travail dans le cadre de la Nuit blanche, lancée en 2002. Plus récemment, les manifestations Un été au Havre ou Le Voyage à Nantes (voir ill.) ont imaginé des programmations originales rassemblant à côté d’œuvres pérennes, des installations éphémères dans les domaines de l’image, du son ou du spectacle.

Des initiatives privées de commandes artistiques

Afin de soutenir les projets artistiques et culturels dans l’espace urbain, des acteurs privés ont élaboré de nouveaux dispositifs d’interventions. En 1991, la Fondation de France a mis en place le programme « Nouveaux commanditaires ». Cette initiative originale de médiation vise à offrir aux citoyens le pouvoir de passer commande à des artistes, en fédérant un territoire autour de la réalisation concertée d’une œuvre d’art. Privilégiant un mouvement ascendant de commande plutôt qu’un rapport descendant de réception d’une œuvre, cette démarche réinterroge ainsi les processus habituels de la commande artistique. Depuis la toute première commande à Yan Pei-Ming pour le restaurant universitaire de l’université de Bourgogne à Dijon en 1992, ce sont ainsi près de trois cent cinquante projets qui ont été conduits dans le cadre de ce programme. Les modalités d’intervention plus souples et la nécessité de réunir les financements impliquent toutefois une mise en œuvre souvent plus longue des projets.

Une autre démarche originale dite Charte « 1 immeuble, 1 œuvre » a été lancée en 2015 par une cinquantaine d’acteurs de l’immobilier parmi lesquels des promoteurs, des sociétés foncières et des bailleurs sociaux. Ces derniers se sont engagés à commander des œuvres artistiques dans leurs programmes immobiliers. Conçu sur le modèle du 1 % artistique, ce dispositif apparaît plus souple et n’impose pas de consacrer une part fixe du budget des opérations à la commande artistique. Cette démarche a ainsi permis l’installation de plus de trois cent cinquante œuvres pour des budgets allant de 5 000 à 150 000 euros, contribuant ainsi à renouveler le processus de la commande culturelle et à donner toujours plus de visibilité à la création contemporaine dans l’espace public.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°568 du 28 mai 2021, avec le titre suivant : La commande publique artistique : un siècle de soutien à la création vivante

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