Mercredi 21 février 2018

La commande publique fête ses 25 ans

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 27 juillet 2007

Créer et produire une œuvre pour l’espace public relève du défi. Plus de 20 ans après l’affaire des colonnes de Buren, la commande publique est-elle entrée dans les mœurs ?

Strasbourg, Bordeaux, Paris, Toulouse, Nice, Mulhouse… La plupart des villes qui se rééquipent d’un tramway ou qui créent de nouvelles lignes de métro – et elles sont de plus en plus nombreuses – accompagnent les travaux d’un programme de commandes publiques, vitrine d’une politique municipale en faveur des transports en commun. Vingt et un ans après la polémique provoquée par l’installation des colonnes de Buren dans la cour du Palais Royal, la commande publique est-elle rentrée dans les mœurs des élus et des usagers ? Pas forcément, comme en témoignent encore certaines réticences et reports de projets par frilosité – le taux d’échec s’élèverait à 17 % –, dont le cas le plus récent est la coupole de l’Opéra de Nancy. Le très beau décor de Tobias Rehberger, annoncé à l’occasion des célébrations de « Nancy 2005, le temps des Lumières », est pour l’heure toujours dans les cartons, malgré la prise de position du ministre de la Culture en sa faveur il y a quelques mois. Si des priorités de travaux techniques sont invoquées, il se murmure que le maire ne serait en réalité pas convaincu par le projet. Que dire enfin de l’incompréhension affichée par certains usagers face aux œuvres, telles les réactions parfois violentes entendues lors de l’installation du Lion monumental de Xavier Veilhan à Bordeaux, en 2005. Tous les acteurs s’accordent sur ce point : il faut entourer l’implantation de l’œuvre, l’accompagner par un dispositif de médiation, encore trop souvent insuffisant. Claude Mollard s’en souvient, lui qui a créé, en 1982, le fonds de la commande publique grâce à une volonté du président François Mitterrand et de son ministre de la Culture, Jack Lang. « Une œuvre d’art, ça s’installe, précise-t-il. Lorsqu’elle est posée sans préparation, elle est rejetée. L’installation de Buren au Palais Royal a nécessité quatre mois de pédagogie sur le site ! » Xavier Franceschi, ancien inspecteur de la création artistique en charge de ces questions au sein de la Délégation aux arts plastiques (DAP), en convient : « Il y aurait sûrement des moyens à dégager sur la médiation. Mais la faiblesse de l’éducation artistique fait qu’il est souvent difficile pour le public de saisir les enjeux de la création contemporaine. D’autant plus en ce qui concerne l’espace public, qui est un espace partagé ». Pourtant, indéniablement, avec plus de 1 200 œuvres à son actif, la commande publique a changé. Après avoir concerné essentiellement la capitale et la célébration mémorielle, elle s’est désormais rapprochée des collectivités et du terrain. Depuis le début des années 1990, la majeure partie des opérations est gérée en services déconcentrés par des conseillers pour les arts plastiques, au sein des Directions régionales des affaires culturelles (DRAC). Les choix relèvent, par ailleurs, d’un comité d’experts, auquel sont souvent associées des personnalités extérieures. Au grand dam de Claude Mollard, farouche partisan de la personnalisation des choix. De plus, cette commande a su s’affranchir de l’image de la « statuomanie » du XIXe siècle pour toucher tous les champs de la création (sculpture, peinture, installation, mise en lumière, design, photographie, graphisme, bibliophilie…) et investir différents espaces, de la ville aux communes rurales, de la rue aux bâtiments publics sans oublier les monuments historiques. Pour la seule année 2006, la DAP a ainsi piloté quatorze opérations, telles que l’aménagement d’une fontaine par Jeppe Hein à Rennes, la création de vitraux pour la cathédrale de Saint-Pierre à la Martinique par Victor Anicet ou le réaménagement de l’accueil du CHU de Lille par Katsuhito Nishikawa. Pourtant, Claude Mollard regrette l’évolution générale du programme. « On est tombé dans le minuscule commente-t-il. Or, je pense que la commande publique a besoin d’être très visible et de fonctionner par l’exemplarité, avec des œuvres de très grandes dimensions. Aujourd’hui, on a oublié de faire des grandes folies ». Xavier Franceschi ne partage toutefois pas cet avis. « Cela dépend des projets, précise-t-il. La commande se fait avec les artistes, et aujourd’hui, la nouvelle génération renouvelle la pensée sur l’art et les pratiques artistiques. Après une génération qui a travaillé, comme Daniel Buren, sur l’in situ, nous sommes aujourd’hui face à des artistes qui remettent en cause cette tradition. On ne peut pas décider à la place des artistes, ce sont eux qui donnent le tempo. » Changement de génération, mais aussi tassement significatif des budgets qui n’autorisent peut-être plus « les grandes folies ». De 4,34 millions d’euros en 1988, l’enveloppe s’est, en effet, racornie à 0,7 million en 2005 pour remonter à 2,08 en 2006.
Autre grief associé à la commande publique : celui du choix des artistes, à qui l’on a souvent accolé l’image d’artistes officiels, dans l’esprit de la IIIe République. Est-ce vraiment le cas ? La procédure privilégie indéniablement les artistes reconnus, mais pourrait-il en être autrement, quand l’ambition du programme est aussi de constituer un patrimoine pour demain. À ce titre, l’appel à des débutants n’impliquerait-il pas une trop grande prise de risque ? Les errements de la procédure du 1 % artistique, qui a généré le meilleur comme le pire, en témoignent. Créée en 1951, celle-ci impose de consacrer 1 % du coût des constructions publiques à la commande ou à l’acquisition d’œuvres d’art pour être intégrées au bâtiment ou à ses abords. Pendant longtemps, les choix n’ont guère été convaincants et sa récente réforme, par une circulaire en date du 30 septembre 2006, devrait permettre d’en améliorer les résultats, tout en simplifiant les procédures. Par ailleurs, la congruence des noms d’artistes retenus pour la commande publique avec ceux du programme des « Nouveaux commanditaires » dément cette idée d’une commande produisant des artistes officiels. Sorte d’équivalent privé – qui croise en réalité souvent financements privés et publics – de la commande publique, cette initiative qui permet à des citoyens isolés ou regroupés d’initier une commande artistique par l’intermédiaire d’un médiateur, a été créée au début des années 1990 par la Fondation de France. Est-ce à dire que le programme s’est lancé pour pallier les déficiences de la commande publique ? « Je ne pense pas que l’on puisse dire qu’il y ait eu antagonisme au départ. Le programme s’est bâti sur l’hypothèse que l’on pouvait aller plus loin dans l’interaction concrète entre l’art et la société, explique Emmanuel Négrier, chercheur au CNRS, et auteur d’une étude récente sur le sujet (1). Mais comme dans toute nouvelle démarche, on s’oppose à la fois dans les procédures et la philosophie à ce qui existe déjà ». Dans les faits, les « nouveaux commanditaires » privilégient le travail de terrain auprès des commanditaires dans le cadre d’un processus participatif. « C’est une expérience formidable, car nous travaillons tous ensemble à l’aboutissement d’une œuvre d’art in situ, qui n’est ni une simple décoration ni un simple geste artistique », confirme l’artiste Claude Lévêque, engagé dans les deux dispositifs. L’esprit des « nouveaux commanditaires » privilégie ainsi l’attention au contexte, « prend le risque d’affronter les désirs et les attentes », là où la commande publique a souvent péché par le passé pour aboutir, au final, à la dégradation des œuvres ou à leur rejet. « Il n’y a pas de fatalité à opposer les deux processus, qui, en termes de coût moyen et de taux d’échec, sont à peu près similaires », poursuit Emmanuel Négrier. Malgré la réticence de certains conseillers des DRAC, les deux programmes se sont d’ailleurs souvent rencontrés, comme à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches, où la salle des départs a été repensée par Ettore Spalletti ou encore à la Maison Arc-en-Ciel de Thiers, dont les façades ont été revisitées par Cécile Bart. « Il est important que l’État conserve une responsabilité dans ce domaine, renchérit Claude Lévêque, même si cette part du privé doit exister ». Car l’art dans l’espace public est avant tout un art public, « un art qui échappe au musée et au marché et qui doit enchanter la ville », selon la formule de Claude Mollard. En ce sens, une commande publique réussie ne serait-elle pas un vecteur de démocratisation culturelle ?

(1) Laura Michel, Emmanuel Negrier, Dorothée Yaouanc, Une politique culturelle privée en France. Les nouveaux commanditaires de la Fondation de France (1991-2004), 2006, éd. L’Harmattan,
337 p., 28 euros, ISBN 2-296-01427-5.

La commande publique en dates

- 1951 : instauration du 1 % artistique - 1962 : création du service de la création artistique, dirigé par Bernard Anthonioz - 1965 : création d’un réseau de conseillers artistiques régionaux délégués à la Création artistique - 1974 : programme de commandes dans les villes nouvelles, animé par Monique Faux - 1982 : création du fonds de la commande publique par Claude Mollard - 1990 : implication des collectivités dans le processus, désormais géré en services déconcentrés (DRAC) - 2006 : réforme du 1 % artistique

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°256 du 30 mars 2007, avec le titre suivant : La commande publique fête ses 25 ans

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