Mercredi 23 septembre 2020

Société

L’ambivalence d’une politique mémorielle

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 15 septembre 2020 - 672 mots

FRANCE

Nourrissant la construction d’un récit, la mémoire collective est une question sensible, voire dangereuse que tout pouvoir espère contrôler.

La statue de l'abolitionniste Victor Schoelcher et d'un esclave, installée à Cayenne en Guyanne, a été renversée de son socle en juillet 2020 - Photo Cayambe - 2013 - CC BY-SA 3.0
La statue de l'abolitionniste Victor Schoelcher et d'un esclave, installée à Cayenne en Guyanne, a été renversée de son socle en juillet 2020.
Photo Cayambe, 2013

Emmanuel Macron n’échappe pas à la règle. Mais, s’agissant de la mémoire du colonialisme, il voudrait contenter tout le monde, les défenseurs d’un « ancien monde » et « en même temps » les descendants des victimes. Une ambivalence de plus en plus difficile à cerner sauf pour des raisons électorales. D’un côté, le président affirme, dans son allocution du 14 juin : « La République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. […] La République ne déboulonnera pas de statues. » De l’autre, il soutient la commande publique – un million d’euros (HT) – pour l’édification dans le jardin des Tuileries d’un mémorial aux victimes de l’esclavage. Fin octobre, les noms des trois à cinq candidats présélectionnés – artiste, architecte ou designer – seront connus, la première pierre devant être posée le 23 mai 2021, journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage.

Propos fallacieux du président de la République, que ceux du 14 juin. Pour les historiens, l’enjeu n’est pas « d’effacer », mais de corriger le prestige accordé à des personnages glorifiés dans des statues que peu ou personne ne regardaient avant qu’une fièvre iconoclaste ne les remette en lumière. La décision d’ériger une statue n’est ni un choix historique ou artistique, mais politique. Une sélection qui a voulu honorer avant tout les vainqueurs, exalter des valeurs d’exemple. Le rôle des historiens est de corriger l’écriture de ce roman, d’ouvrir des archives, de découvrir des faits et donc de proposer une lecture revivifiant celle abondamment ressassée. La « statuomanie » est un exemple de ce roman. Elle nous encombre d’œuvres souvent sans intérêt artistique, témoignage d’un académisme et d’artistes répondant obséquieusement à des commandes. Elle est un héritage de la IIIe République, puis de ses successeurs, élus nationaux ou locaux. Les historiens connaissent l’importance du contexte, la complexité des situations, savent qu’un individu, même exemplaire, ne saurait être parfait. Aussi, il s’agit pour eux de rectifier ou de suggérer un déplacement, mais non de « déboulonner » et certainement pas au nom d’un anachronisme en vogue. Quel grand homme du passé pourrait échapper aux combats d’aujourd’hui contre le racisme, l’inégalité homme-femme, l’homophobie, la destruction de la planète ?

Riche d’environ deux cents statues et vases, du XVIIe au XXIe siècle, le jardin des Tuileries va accueillir une œuvre en hommage aux victimes de l’esclavage. À l’issue de la présélection pour cette commande publique, un comité de pilotage proposera un lauréat à la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, dont ce sera l’une des premières décisions ou préconisations dans ce domaine. Une note d’orientation, diffusée aux candidats, infléchit en faveur des descendants des victimes un culte mémoriel célébrant jusqu’en 1998 presque exclusivement les abolitionnistes. Ainsi, la note d’orientation reprend la proposition d’une association, le Comité Marche du 23 mai 1998, d’inscrire sur le mémorial les prénoms, noms et matricules des 200 000 Guadeloupéens, Guyanais, Martiniquais et Réunionnais affranchis après le décret du 27 avril 1848. Cette proposition fait déjà débat. Pour l’association, elle marque l’entrée dans la citoyenneté des anciens esclaves ; pour d’autres elle est un contresens inscrivant des noms inventés par des officiers de l’état civil, les esclaves n’ayant eu que des prénoms. Mémoire versus Histoire ?

Revenons à la « statuomanie », les critères ayant excellé pour son érection vont-ils perdurer ? Le « règlement de consultation » de la commande publique du mémorial stipule que « la qualité du dossier artistique et du curriculum vitae » du candidat ne comptera que pour 20 % dans sa note finale. Alors que « la qualité et pertinence des références par rapport à la commande » 50 % et la motivation 30 %. Roselyne Bachelot saura-t-elle s’affranchir de ces contraintes qui minimisent une pratique artistique et être sensible à un candidat qui dépasserait la commande afin d’inventer de nouvelles formes ?

Pour l’anecdote, le mémorial doit être érigé sur la terrasse du Jeu de paume, 336 mètres carrés de pelouse où séjourne une sculpture monumentale de Jean Dubuffet, grand artiste mais… antisémite. Le Bel costumé sera donc « déboulonné », pardon déplacé.
 

Jean Dubuffet, Le Bel costumé, 1998 (d'après un modèle de 1973), h. 4m, époxy peint au polyuréthane, jardins des Tuileries, Paris © Photo LudoSane
Jean Dubuffet, Le Bel costumé, 1998 (d'après un modèle de 1973), h. 4m, époxy peint au polyuréthane, jardins des Tuileries, Paris
© Photo LudoSane

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°550 du 4 septembre 2020, avec le titre suivant : L’ambivalence d’une politique mémorielle

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