Samedi 17 février 2018

Grandeurs et misères de la commande publique

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 21 janvier 2009

Petits arrangements entre amis, budgets exorbitants, pressions politiques, œuvres quasiment abandonnées... Tour d’horizon des vraies et fausses histoires nées de la commande artistique.

« Je suis favorable à une repolitisation de la commande publique pour assumer l’héritage historique des choix culturels. La commande publique doit être le fait du prince, elle doit être le fruit d’un choix politique à assumer. » L’auteur de ce plaidoyer n’est autre que Claude Mollard, ancien conseiller de Jack Lang à la Rue de Valois, celui qui a relancé les grandes commandes de l’État aux artistes au tout début des années 1980. Les colonnes de Buren dans la cour du Palais-Royal, c’était donc lui… Elles lui auront valu sa place au ministère de la Culture dès l’arrivée de François Léotard, en 1986.
À l’époque, l’ambition était clairement affichée. « François Mitterrand voulait faire intervenir des artistes dans l’histoire, poursuit l’ancien délégué aux arts plastiques. Pour Jack Lang et moi, c’était autre chose : nous voulions mettre de l’art dans la ville pour briser la distance avec le musée et, dans le même temps, répondre à la demande de certains artistes, comme Buren ou Christo, de se mesurer à l’espace urbain. »
Pour imposer ces choix, nul doute que le soutien politique du ministre, voire du président, ont été un gage de réussite. En termes d’image, l’impact a été également efficace : nul n’ignore, aujourd’hui, que ces fameuses colonnes ont appartenu aux années Lang-Mitterrand. Pour Claude Mollard, cette époque serait donc révolue. Est-ce vraiment le cas ?

Inscrire l’art dans sa ville ou acheter une signature ?
Le lancement d’une commande publique financée en partie par l’État a lieu dans le cadre d’une procédure strictement encadrée. Depuis les années 1990, celle-ci a en effet été largement décentralisée, l’État initiant très peu de commandes en solo. Plusieurs types de commanditaires peuvent être à l’origine de la commande : un maire (très souvent), une collectivité locale, mais aussi le clergé, un service hospitalier, un établissement public… Rapidement, un comité de pilotage est mis en place ; il est animé par un chef de projet et comprend au moins un représentant de l’État, le conseiller aux arts plastiques.
Certaines collectivités se sont toutefois dotées de leurs propres compétences sur le sujet, notamment la Ville de Paris, et peuvent parfois se passer des conseils et des subsides de l’État. Le comité de pilotage doit alors établir un diagnostic et définir précisément l’intervention. En théorie, c’est seulement après cette étape que se décide le nom de l’artiste. Quand tout se déroule normalement, son choix est débattu entre le comité de pilotage et les représentants de l’État, via la Délégation aux arts plastiques (DAP), qui doit émettre un avis favorable. Sauf quand certains élus veulent se payer une signature, comme c’est encore parfois le cas.
Ainsi lors de l’accompagnement artistique du tramway de Paris, opération très médiatique lancée en 2002. Selon un expert, « certains noms avaient été choisis par avance ». Notamment celui de Sophie Calle, star de la scène française, qui a livré une proposition dont il était facile d’imaginer qu’elle cadrait mal avec l’échelle urbaine : une cabine téléphonique située sur le pont du Garigliano (Paris XVe) dont les appels devaient recevoir une réponse de l’artiste [voir p. 29]. « Grotesque, tranche un autre expert. S’il n’y a pas de récit, que des artistes-vedettes, ça ne marche pas. »

Soutenir les jeunes talents ou sponsoriser des valeurs sûres ?
Pour autant, les spécialistes estiment, dans leur majorité, que le recours à un artiste expérimenté – la mise en concurrence n’est pas obligatoire – est un gage de réussite du projet. « Pour une œuvre modeste, il est possible de faire appel à un jeune artiste, estime Olivier Kaeppelin, délégué aux arts plastiques. Mais dès qu’il s’agit d’un projet complexe, il vaut mieux choisir un artiste qui maîtrise son art. »
Une autre pratique est également habituelle, celle du copinage entre amis. François Bordry, ancien président des Voies navigables de France, qui a initié un certain nombre de projets, reconnaît que tel est fréquemment le cas dans la mesure où les comités sont souvent composés des mêmes experts. « Nous disposons d’une certaine marge de manœuvre, mais nous ne pouvons pas prendre quelqu’un dont la DAP ne veut pas », poursuit-il. Dans le même temps, il reconnaît pourtant que « les élus locaux n’ont pas toujours la compétence pour choisir experts ou artistes ».
De son côté, François Barré a une vision assez claire de son rôle. « Les gens comme moi servent de fusible au maire en cas de rejet des œuvres par la population. S’appuyer sur un petit cercle d’experts parisiens apporte à l’élu de la légitimité et lui permet de faire venir plus facilement de grandes signatures. Car il y a encore un complexe provincial. »
Son de cloche un peu différent chez Paul Ardenne. « Quasiment tous les projets sont acceptés, bons ou moins bons, car il est difficile de s’opposer aux élus. Quand la DAP est moins enthousiaste, elle se contente de baisser le montant de la subvention. » Qui varie en général de 10 % à 50 % du montant global. En six ans, Paul Ardenne n’a en effet le souvenir que d’un seul cas de refus, pour une œuvre « obscène et pauvre artistiquement », intitulée Les Mots de Paris. Due à Jochen Gerz, celle-ci avait été prévue pour être installée durant six mois devant Notre-Dame de Paris dans le cadre des célébrations de l’an 2000. L’œuvre consistait en une sorte d’abribus pour sans domicile fixe, sur lequel défilaient les phrases de douze d’entre eux… le tout étant facturé 110 000 euros par l’artiste. La DAP a mis son veto, mais l’œuvre a finalement été installée et financée par la Direction de l’architecture et du patrimoine  !
Preuve que les élus ne sont donc pas les seuls à faire pression dans les commissions. « C’est un petit milieu, dans lequel tout le monde se connaît, relève un observateur. Il n’est pas rare que quelqu’un soutienne un artiste qui traverse une passe difficile. » Quitte à renouer pour ces derniers avec le statut d’artistes officiels ? C’est l’éternel dilemme de toute commande d’État : faut-il choisir les meilleurs artistes ou être plus redistributif ?

De l’importance de la médiation avec la population locale
Lorsqu’ils jouent pleinement leur rôle, les experts indépendants parviennent parfois à recadrer les débats voire à exiger une négociation à la baisse des honoraires de certains artistes trop gourmands. « À Paris, le comité d’art de la ville est actif pour bloquer les demandes intempestives, confirme Paul Ardenne, qui en est membre depuis 2001. Si on laissait faire, il y aurait des œuvres partout. » Et de défendre avec vigueur le rôle de ces commissions : « Ce sont des structures sérieuses et nécessaires, car quand les élus choisissent, le résultat est souvent lamentable. Les experts brident un peu les ambitions démagogiques des élus dont l’éducation stylistique n’est pas suffisante. »
Pourtant, le taux d’échec reste relativement important, 20 % à 30 % des commandes publiques n’aboutissent pas. Les causes sont diverses : dimension utopique du projet, faiblesse des études rendues par l’artiste, problème de financement, absence de soutien politique… Tel a ainsi été le cas pour le projet de la Tour des Minguettes conçu par Jean-Pierre Raynaud dans le quartier éponyme de Vénissieux, dans la banlieue lyonnaise. Lancé en 1984 par la municipalité et le président de la société HLM pour changer l’image du quartier par un signe culturel fort, il a dû être définitivement abandonné en 2000. Et il ne s’agit pas là d’un cas unique.
La série d’affiches conçues par Thomas Hirschhorn en 1995 (Merci, Thank You, Danke) pour orner la façade de l’immeuble des Bons Enfants, siège du ministère de la Culture et de la Communication, est restée dans les cartons du Fonds national d’art contemporain. L’artiste avait créé un photomontage très peu « politiquement correct », mêlant images de guerre et images publicitaires.
La question de la réception de l’œuvre inquiète évidemment les commanditaires. Certaines expériences ont parfois été douloureuses. Ainsi de l’installation de Richard Baquié, L’Aventure (1988), comprenant notamment une carcasse de voiture, dans les quartiers nord de Marseille. La sculpture a suscité un profond rejet de la population puis a été vandalisée. Elle a finalement été retirée. Était-elle vraiment adaptée au lieu ? « Une œuvre d’art public, tout le monde est obligé de la subir, note Paul Ardenne, or elle peut être tout aussi oppressive que l’architecture. »
D’où l’importance de travailler en amont à une adéquation entre œuvre et site d’implantation. « Avant, les choix artistiques n’étaient pas toujours réfléchis, aujourd’hui ils sont beaucoup plus exigeants, précise Olivier Kaeppelin. Il faut que l’arrivée d’une œuvre soit préparée. » Les partisans de ces expériences expliquent aussi que la pédagogie doit être un préalable. « Il a fallu quatre mois de pédagogie pour accompagner les colonnes de Buren », rappelle Claude Mollard, qui n’oublie pourtant pas que les autres monuments pour le Palais-Royal, par Poirier et Garouste, ont été créés, mais sont restés dans les réserves. L’importance de ce préalable de la médiation est d’ailleurs rappelée dans le cahier des charges qui incombent au propriétaire de l’œuvre, tout comme la question de son entretien.

Les ingrédients d’une commande réussie
Là encore, les exemples de commandes dégradées sont légion. « Trop de maîtres d’ouvrage oublient que l’entretien est à leur charge », regrette François Bordry. À Paris, deux sculptures en acier de Richard Serra – artiste qui a pourtant eu les honneurs récemment du Grand Palais –, Clara-Clara (1983) et Slat (1985), qui a été dernièrement réinstallée à La Défense, ont ainsi été vandalisées avant d’être mises en dépôt. Près de la gare de l’Est, la fontaine de Michèle Blondel, Aqua Candida (1988), en marbre et cristal de Baccarat, a subi le même sort.
In fine se pose donc la question de savoir ce qu’est une commande publique réussie. Nombreuses sont les créations qui en témoignent, tel le monument Rester-Résister (1994) conçu par Emmanuel Saulnier à Vassieux-en-Vercors, associant 24 stèles de verre en hommage aux victimes du bombardement de la ville en 1944, qui conjugue force de l’hommage et modestie. Dans un autre registre, la sortie de métro redécorée de manière baroque par Jean-Michel Othoniel, à Paris, a tout de suite recueilli l’adhésion du public.
Le succès réside donc dans un savant dosage entre pertinence de la proposition artistique, attention au site et aux destinataires. « Le problème est qu’aujourd’hui, il faudrait qu’il y ait de l’art partout, regrette Paul Ardenne. Les œuvres sont trop nombreuses, trop officielles, elles répondent trop à un désir d’affichage. » Pour autant, faut-il renoncer à cette politique publique de soutien direct aux artistes ? « Si le principe même pose parfois problème, supprimer tous les signes culturels d’une époque reviendrait aussi à détruire les symboles d’une identité collective, considère Paul Ardenne. Même si l’heure est peut-être venue de réinventer la commande publique, il faut maintenir ces signes d’une conscience publique. »

L’Axe majeur enfin achevé

Plus de vingt-sept ans après son lancement, en 1981, l’Axe majeur de Cergy-Pontoise touche enfin à son achèvement. Au total, la plus grande commande publique jamais réalisée dans l’Hexagone – mais aussi la plus longue dans sa réalisation ! –, un parcours urbain de 3 kilomètres en direction de Paris, aura coûté quelque 60 millions d’euros, agrégés au fil des ans par l’État, les collectivités, mais aussi un grand nombre de mécènes.

Les 12 stations ou le chemin de croix de Karavan
En 1975, alors que la ville nouvelle de Cergy-Pontoise vient de sortir de terre, ses promoteurs cherchent à lui donner une identité culturelle. Ils sollicitent alors l’artiste Dani Karavan, connu pour ses aménagements urbains, qui accepte de s’engager dans le projet après avoir visité le site. Karavan conçoit un parcours en 12 stations s’étageant au-dessus de la boucle de l’Oise. Mais les difficultés apparaissent rapidement.
L’artiste se heurte d’abord à l’architecte Ricardo Bofill, dont il prévoit de couper le bâtiment en deux... Les financements peinent ensuite à arriver. La première œuvre, Les 12 Colonnes, est inaugurée en 1989 : elle est alors intégralement financée grâce au mécénat d’entreprise, une première à l’époque. « On a planté le piolet et ensuite on a déroulé la corde », raconte Claude Mollard, qui représentait alors le ministère de la Culture et qui a œuvré pour son achèvement. Le projet est relancé dans les années 1990 puis retombe dans l’oubli pendant dix ans. Jusqu’à ce que le maire de la ville, Dominique Lefebvre, qui préside également la communauté d’agglomération, décide de son achèvement. Nul hasard dans cet intérêt pour cet ancien directeur de cabinet de Jack Lang au ministère de la Culture... Les trois dernières stations – l’amphithéâtre, la scène et la passerelle –, une tranche de travaux de 12 millions d’euros, ont été inaugurées fin 2008.

www.art-public.com : l’allié des monuments publics

Créé en 1997 par Hervé-Armand Bechy (éditeur des Dossiers de l’art public) et Richard Combet-Joly (développeur informatique), www.art-public.com est un site internet de diffusion d’informations spécialisées sur l’art public contemporain. Une importante base de données accessible aux professionnels comme aux amateurs, via un abonnement annuel de 180 e, recense plus de 9 000 œuvres, réparties entre 1970 et aujourd’hui, et 6 000 photographies. Le fonds documentaire s’organise autour de trois index : l’artiste, le lieu et le commanditaire. Les fiches signalétiques des œuvres contiennent des informations descriptives (titre, auteur, date de réalisation, localisation) qui peuvent être complétées par des commentaires et une iconographie. L’enrichissement de cette base d’informations est la priorité d’art-public.com afin d’assurer dans le futur la couverture totale de l’espace européen.
D’autre part, le site développe des actions de communication et de promotion en mettant en ligne les appels à projets ainsi que les liens promotionnels. La base de données « Liens » comprend en effet une liste d’organismes professionnels qui administrent et dirigent des programmes d’art public. Des œuvres publiques les plus anciennes aux futurs projets de réalisation en passant par les restaurations, c’est à la fois l’histoire et l’actualité des commandes publiques qu’offre à ses abonnés art-public.com.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°610 du 1 février 2009, avec le titre suivant : Grandeurs et misères de la commande publique

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