Art contemporain - Société

Berlin : Les artistes face à la gentrification

Par Frédéric Therin (correspondant à Munich) · Le Journal des Arts

Le 29 septembre 2019 - 1435 mots

BERLIN /ALLEMAGNE

La flambée des prix de l’immobilier dans la capitale allemande depuis dix ans complique la vie des artistes. Alors que peintres et sculpteurs pouvaient jusqu’alors louer de vastes ateliers pour une bouchée de pain, ils sont aujourd’hui chassés du centre-ville ou signent des baux précaires.

Vue générale du site Uferstudios. © Photo Uferstudios
Vue générale du site Uferstudios à Berlin.
© Photo Uferstudios

Berlin. John Bock est assis là dans un coin de la petite salle. L’artiste allemand, qui a participé à de nombreux événements internationaux comme la Biennale de Venise et a bénéficié d’expositions personnelles dans des institutions telles que le Guggenheim Museum à New York, le Barbican Centre à Londres et la Haus der Kunst à Munich, a ses habitudes au Pförtner Café. Son atelier se trouve dans un immense complexe construit en 1928 dans le style de la Nouvelle Objectivité et aujourd’hui classé monument historique. Entre 1873 et 2007, le site était utilisé par la Berliner Verkehrsbetriebe, la RATP berlinoise. C’est là que la compagnie entreposait et réparait ses tramways à chevaux puis à moteur. Depuis une bonne dizaine d’années, ce lieu, qui a été rebaptisé « Ufer-studios », abrite des ateliers de peintres ou sculpteurs, des studios de compagnies de danse et même un terrain de football en salle. L’ambiance, pourtant, est plutôt morose dans cette cité de l’art situé dans le quartier de Wedding, au nord-ouest de la capitale fédérale. Depuis son rachat en 2017 par les frères Samwer qui ont fondé l’incubateur de start-up Rocket Internet et son fleuron Zalando, l’avenir de ce complexe d’une superficie de 40 000 m2 est incertain. Les artistes, qui peuvent y travailler en payant des loyers modiques, pourraient à terme devoir cohabiter avec des résidents aux poches bien pleines qui logeraient dans des appartements construits au beau milieu des anciens bâtiments industriels.

Contraints à l’« exil »

Un certain flou entoure ce projet. Heiner Franzen tente, malgré tout, de garder le cap au milieu de cet épais brouillard. Originaire du nord de l’Allemagne, il s’est installé à Berlin en 1988, pour étudier l’art et il n’a depuis jamais quitté la capitale. « Il y avait déjà beaucoup d’artistes quand je suis arrivé mais leur nombre a explosé après la chute du Mur en novembre 1989 », se souvient cet artiste vidéo âgé de 58 ans qui a récemment exposé à la Berlinische Galerie, à la Gió Marconi Gallery de Milan et à l’École polytechnique fédérale de Zurich. « La hausse des loyers commence toutefois à changer le visage de la ville. J’ai moi-même dû déménager en moyenne tous les cinq ans. Berlin est à un carrefour de son histoire. »

Les usines abandonnées, qui ont longtemps été squattées par les peintres et les fêtards, sont rasées ou transformées en bureaux et en appartements. Les terrains vagues sont achetés par des promoteurs immobiliers et les créateurs sans le sou sont priés de quitter les quartiers les plus centraux pour « s’exiler » dans des zones moins convoitées. La capitale allemande garde aujourd’hui encore un « je ne sais quoi » qui fait son charme, mais la hausse des loyers entraîne un phénomène de gentrification qui ne fait pas les affaires des artistes. Le pire n’est toutefois pas nécessairement à craindre…

Fatalisme et précarité

Quand ils repensent au début des années 1990, la réaction des artistes interrogés est toujours la même. Leurs yeux se perdent dans le vide, le sourire apparaît au coin de leurs lèvres et les mots sortent comme un flot continu de souvenirs heureux. En atterrissant dans la capitale allemande, les artistes étrangers avaient l’impression en quelques heures à peine d’être arrivés « chez eux ».« Lorsque j’ai débarqué de Californie en 2005, j’ai immédiatement réalisé que je devais rester vivre ici, assure April Gertler, une créatrice qui réalise notamment des collages et développe chaque année des programmes dont la durée varie de dix jours à sept semaines pour une dizaine de jeunes artistes étrangers qui souhaitent découvrir Berlin. « Tout le monde avait la même réaction à cette époque car nous avions l’impression qu’il était possible de tout faire dans cette ville. » Le coût de la vie, alors peu élevé, permettait de survivre avec un minimum de revenus. « Au lendemain de la chute du Mur, Berlin était un eldorado pour les artistes qui venaient de la terre entière pour s’installer ici », se remémore Ulrik Møller, un peintre danois de 56 ans qui a émigré il y a vingt ans. « Il y avait des espaces vides partout qu’on louait comme atelier pour une bouchée de pain. En 2006, 60 000 appartements étaient inoccupés et on pouvait y habiter en payant des sommes modiques. Chaque soir, on allait à une exposition ou à une fête. » La hausse des prix a douché l’ardeur de certains créateurs. L’innocence des débuts a laissé place à un certain fatalisme.

« Je suis resté dans mon premier atelier pendant seize ans mais j’ai dû partir quand mon propriétaire a voulu tripler mon loyer du jour au lendemain, explique, dépité, Ulrik Møller. Depuis je signe des baux qui ne durent jamais plus de six mois car les personnes qui possèdent les locaux veulent pouvoir vendre leurs biens quand ils le souhaitent. Là, je viens de m’engager pour un semestre supplémentaire. Je suis donc plutôt soulagé. »

La flambée de l’immobilier est un coup dur pour de nombreux artistes car la plupart d’entre eux gagnent très peu d’argent. Une étude effectuée auprès de 1 745 artistes et publiée en avril 2018 par l’Institut du développement stratégique (IFSE) et par l’Association professionnelle des artistes visuels de Berlin (BBK Berlin) montre que le revenu des 8 000 artistes qui vivent dans la capitale atteint en moyenne 9 600 euros par an. La moitié de ces résidents empochent moins de 5 000 euros tous les douze mois. Les différences de rémunération entre les hommes et les femmes sont énormes (supérieures à 28 %). Et 90 % de ces créateurs devraient tomber dans la pauvreté avec l’arrivée de leurs vieux jours puisque leur retraite ne devrait pas dépasser 357 euros. Leur situation ne devrait pas s’améliorer dans les prochaines années. « Il a toujours été difficile de vendre des œuvres à Berlin car la ville est pauvre et les collectionneurs sont rares, résume Heiner Franzen. Et les galeries de la capitale sont en crise, beaucoup d’entre elles ferment leurs portes ce qui rend encore plus précaire la vie des artistes. »

Le système D local

Cet avenir pour le moins morose commence à décourager certains Berlinois d’adoption. « De nombreux étudiants en art ne restent plus dans la ville après avoir décroché leur diplôme par manque de moyens, constate Heiner Franzen. On voit aussi de plus en plus d’artistes établis ici qui rentrent chez leurs parents ou partent à la campagne en raison de la hausse des loyers. » Les plus « résistants » changent de quartier. Les bobos ont chassé de Prenzlauer Berg les peintres et les sculpteurs, qui migrent dans des zones moins prisées comme Moabit ou Wedding.

Tout n’est pourtant pas noir dans la capitale fédérale. « Même si cela devient de plus en plus dur, il est encore possible de vivre de son art dans cette ville, ce qui est loin d’être vrai dans d’autres cités, comme à Londres », note Lotte Møller. Cette commissaire indépendante, qui accueille parfois des expositions dans son appartement, est un exemple parfait de l’ingéniosité locale et du système D qui prévaut dans la communauté artistique. Depuis 2011, elle expose cinq fois par an des installations, des sculptures ou des peintures dans « Die Raum » (« La Pièce »). Ce lieu d’une surface de… 5 m2 installé au rez-de-chaussée d’un immeuble d’architectes à Prenzlauer Berg est d’une longueur de 3,05 mètres pour une largeur de 1,30 mètre et une hauteur de 3,80 mètres. Ce jour-là, l’œuvre que le public pouvait découvrir en regardant par la porte vitrée de cette mini-galerie était un autocollant du Suédois Henning Lundkvist montrant le petit ourson des bonbons Haribo tenant dans sa main la tour de télévision qui trône au milieu d’Alexanderplatz à Berlin. « Beaucoup d’artistes continuent d’arriver dans cette ville car elle reste attrayante et excitante, juge Lotte Møller. Et puis même s’ils augmentent, les prix ici restent raisonnables par rapport aux autres grandes métropoles en Europe ou en Amérique du Nord. » Son frère ne dit rien d’autre : « J’adore toujours autant Berlin, confie Ulrik Møller. Quand je me balade à vélo le long de la Spree, je réalise que cette capitale est géniale. Elle dégage une énorme énergie. C’est vrai que les artistes sont un peu poussés vers la porte par les acteurs de la nouvelle économie. J’ai ainsi dû quitter mon premier atelier dans lequel j’ai travaillé pendant seize ans pour laisser la place à une start-up qui a, elle-même, fait faillite peu de temps après. C’est comme ça mais je n’imagine pas aller vivre ailleurs… »

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°529 du 20 septembre 2019, avec le titre suivant : Berlin : Les artistes face à la gentrification

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