Les galeries berlinoises en pleine mutation

Enquête - Galeriste dans la capitale allemande

Vingt-quatre ans après la chute du Mur, le paysage des galeries berlinoises ne cesse de se modifier. Celles-ci migrent d’un quartier à l’autre, et renouvellent leurs propositions pour les nouveaux collectionneurs.

Selon une enquête à paraître en septembre, Berlin concentre 40 % des galeries allemandes. Ces 400 galeries ont généré un chiffre d’affaires de près de 100 millions d’euros. L’embourgeoisement de la ville les oblige à changer de quartier ou à réduire leurs espaces.

Le poncif revient régulièrement dans la presse allemande. Alors que les grandes galeries internationales de Berlin réalisent jusqu’à 80 % de leur chiffre d’affaires dans les foires d’art contemporain, pourquoi dès lors ne pas abandonner le concept de galerie pour ne conserver qu’un téléphone et un espace de stockage pour les œuvres ? Une étude sur les galeries allemandes, réalisée par l’Institut de développement stratégique [Institut für Strategieentwicklung, IFSE], à paraître en septembre 2013, vient au contraire démontrer l’incroyable vitalité des galeries berlinoises. Au nombre d’environ 400, soit approximativement 40 % du nombre total des galeries allemandes, elles ont réalisé plus de 3 000 expositions en 2012, la moitié des expositions en Allemagne, pour un revenu total estimé à 100 millions d’euros. Berlin n’est donc pas seulement un lieu de production d’art, mais reste également un centre pour les expositions.

Retour vers des espaces plus intimes
Si le nombre d’expositions reste stable, depuis 2009 s’opère à Berlin une réduction des surfaces d’exposition, amorcée en raison de la crise, puis érigée en tendance. À l’opposé des grands espaces qui ouvrent dans la région parisienne, le modèle du white cube, des grands espaces industriels, s’estompe progressivement dans la capitale allemande. « Les galeries-appartements sont une nouvelle tendance à Berlin, c’est un retour à plus d’intimité », commente Cédric Aurelle, directeur du Gallery Weekend de Berlin.

Dernier en date à suivre le mouvement, le galeriste Max Hetzler quitte ses immenses locaux industriels de Wedding pour installer sa galerie dans son ex-appartement et un ancien bureau de poste. Il devenait difficile pour les artistes de remplir régulièrement un aussi grand espace. Max Hetzler ouvrira également courant 2014 une galerie dans Paris intra-muros, afin d’exposer ceux parmi ses artistes qui n’y ont pas encore de représentation. Les locaux, tenus secrets pour l’instant, seront rénovés par un jeune architecte français, Adrien Royer.

Peu de galeries font cependant le choix d’ouvrir une galerie à l’étranger, ce que regrette le quotidien allemand Die Welt. Au contraire, elles se livrent à leur activité préférée : « déménager dans de nouveaux locaux dans la ville ». Elles y sont cependant souvent contraintes et forcées, en raison du phénomène urbain de gentrification. Les galeries s’installent dans un quartier déserté ou défavorisé, contribuent à sa réhabilitation, puis en sont chassées en raison de la montée inexorable des loyers et des prix de la vie quotidienne. Les galeries berlinoises quittent ainsi progressivement le quartier de Mitte pour s’installer près de Checkpoint Charlie (plus de 35 galeries), ou plus récemment côté Potsdamerstraße (plus de 30 galeries). Guido W. Baudach y a rejoint les pionniers, Isabella Bortolozzi, Esther Schipper et Arndt. Les galeries berlinoises sont en majorité récentes : 26 % ont été créées sur la période 2008-2012, 23 % sur la période 2003-2008.

Berlin sert de base bon marché qui permet de rayonner dans les foires internationales. Schleicher/Lange a souscrit pour cette option en quittant Paris, un choix que son directeur Andreas Lange déclare ne pas regretter. La participation aux foires d’art contemporain est cependant obligatoire. Si la participation moyenne à des foires s’élève à 2,4 par galerie, elle serait plutôt de l’ordre de 5 à 7 pour les plus grandes d’entre elles.

« Silicon Allee »
La nécessité de participer à des foires internationales s’explique par le faible nombre de collectionneurs présents à Berlin. Il semblerait toutefois qu’une nouvelle génération de collectionneurs émerge de la « Silicon Allee », la nouvelle économie fleurissant autour d’Internet à Berlin, grâce à une main-d’œuvre bon marché et à un incroyable réservoir de créativité. Selon Werner Tammen, président de l’Association régionale des galeries berlinoises, ces collectionneurs, issus de la tranche d’âge 35-45 ans, disposent en moyenne d’un budget de 3 000 à 10 000 euros. « C’est le rôle des galeries d’accompagner ces nouveaux collectionneurs et de grandir avec eux », ajoute-t-il.
Lors du dernier Gallery Weekend [qui a eu lieu du 26 au 28 avril 2013], les galeries, y compris les plus jeunes d’entre elles, ont présenté principalement des artistes établis. Dès lors, est-il encore possible de faire des découvertes à Berlin ? Oui, selon l’enquête de l’IFSE. Les galeries berlinoises représentent en effet deux tiers d’artistes émergents pour un tiers d’artistes établis. Signe de bonne santé, de plus en plus de grandes galeries ouvrent un second espace, tout aussi intimiste que le premier, souvent situé à quelques centaines de mètres de la galerie principale, afin de présenter des projets plus risqués. « Judy » Lybke, de la galerie Eigen Art, a ainsi ouvert en février 2012 un « Lab ». Il y expose de jeunes artistes étrangers pour les faire découvrir au public allemand. Les galeries recourent également régulièrement à des espaces provisoires pour des expositions temporaires.

Ventes « par correspondance »
Au moment où l’on se demande si Berlin peut encore surprendre, des projets étonnants voient le jour : Isabella Bortolozzi a ainsi organisé une exposition dans un bunker souterrain ; le collectionneur Axel Haubrok dévoile sa collection dans un ancien garage du parti communiste est-allemand ; Johann König [lire l’entretien p. 38] s’installe dans une ancienne église d’architecture brutaliste.
La galerie Neugerriemschneider tire une grande fierté de n’avoir aucune présence sur Internet. Les organisateurs du dernier Gallery Weekend n’avaient affiché aucun visuel d’œuvres d’art sur leur site Web, avec pour objectif clair et précis de ramener les collectionneurs dans les galeries. Pourtant, galeries comme collectionneurs confirment que l’achat en ligne devient de plus en plus courant. Celui-ci représenterait déjà 5 % du chiffre d’affaires, ce taux étant plus élevé dans les grandes galeries. Les collectionneurs, internationaux ou basés en Allemagne, connaissent les artistes à travers des expositions à Berlin ou bien dans les foires, et achètent leurs nouvelles œuvres sur catalogue ou via des images JPEG, sans les avoir vues au préalable.

Concurrence féroce
Selon Hergen Wöbken, de l’IFSE, les galeries à hauts revenus s’en sortent bien. Vingt galeries berlinoises se partagent 50 % du total des revenus. Les plus petites s’en sortent également en raison de coûts réduits et parce qu’elles disposent d’une autre source de revenus. La situation se complique pour les galeries de la « deuxième Bundesliga », comme elles se dénomment elles-mêmes par une image footballistique, en raison de coûts de production élevés pour les œuvres d’art, auxquels il faut ajouter les coûts de participation aux foires. « Je survis, ce que tout le monde fait dans cette ville : les galeristes, les artistes, les curateurs », déclare le Français Florent Tosin, qui a ouvert sa galerie en 2010.

Au dire des galeristes, les artistes se révèlent de plus en plus exigeants, avec des plans de carrière ambitieux. Ils souhaitent immédiatement collaborer avec de grandes galeries, ou bien migrent vers celles-ci dès qu’ils rencontrent un certain succès. « Il est de plus en plus difficile pour une jeune galerie de répondre aux attentes des artistes. Nous prenons en charge les coûts de production, les relations avec les musées, etc. Nous sommes en quelque sorte les super-secrétaires des artistes », analyse Johann König, qui fait, lui, partie des grandes galeries. Quoi qu’il en soit, les galeries berlinoises affichent un certain optimisme pour l’avenir : selon l’étude de l’IFSE, 58 % des galeries envisagent un maintien de leurs revenus en 2013, et 29 % d’entre elles pensent que ceux-ci vont augmenter. Des prévisions confirmées par les bons résultats du dernier Gallery Weekend, lors duquel les galeristes avaient enfin retrouvé le sourire.

Répartition des galeries par chiffre d’affaires sur l’échantillon des 70 galeries interrogées

C.A. de plus de 500 000 € : 15 %

C.A. compris entre 50 001 et 500 000 € : 58 %

C.A. compris entre 17 501 et 50 000 € : 12 %

C.A. de moins de 17 500 € : 15 %

Source : IFSE (Institut für Strategieentwicklung, Institut de développement stratégique), Étude sur les galeries au niveau fédéral, 2013, à paraître en septembre 2013. Estimations réalisées à partir d’un sondage auprès de 70 galeries berlinoises, soit environ 17,5 % des galeries de la capitale

Les galeries berlinoises en chiffres (année 2012)

400 galeries
100 millions d’euros de chiffre d’affaires
3 000 expositions par an
En moyenne 16 artistes représentés par galerie
Au total 6 000 artistes représentés par les galeries berlinoises dont :
• 63 % d’artistes émergents
• 37 % d’artistes établis
• 48% d’artistes habitant la région de Berlin
Surface moyenne d’exposition d’une galerie : 160 m2
Surface totale d’exposition des galeries berlinoises : 60 000 m2
1,1 million de visiteurs par an
1 000 emplois, auxquels s’ajoutent 200 équivalents temps-plein en free-lance et plus de 250 stagiaires
95 % du chiffre d’affaires réalisé sur le premier marché
Moyenne des participations des galeries aux foires d’art contemporain : 2,4

Légende photo

L'Edison Höfe, dans le quartier de Berlin-Mitte, où s'est isntallé la galerie Mehdi Chouakri. - © Photo M. Waskind.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°393 du 7 juin 2013, avec le titre suivant : Enquête - Galeriste dans la capitale allemande

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