Dimanche 15 décembre 2019

Urbanisme

TENDANCE URBAINE

L’épanouissement des friches festives et « arty »

Par Joséphine Lebard · Le Journal des Arts

Le 5 juin 2019 - 1051 mots

FRANCE

Lieux de respiration, de culture et de fête, les friches réhabilitées fleurissent au cœur même des villes ou dans leur périphérie. Si cet outil de développement urbain a beaucoup de vertus, il pose également quelques questions.

La Cité Fertile à Pantin
La Cité Fertile à Pantin
© Photo Simon Lemarchand

Ne lui dites pas que sa « Cité Fertile » est une friche. Stéphane Vatinel préfère parler de « tiers-lieu ». « Avec le mot friche, on a l’idée d’un lieu à l’abandon, justifie le directeur général de Sinny & Ooko, qui, depuis 1992, gère des lieux culturels comme le Glaz’art ou La Recyclerie. Nous sommes plutôt dans une logique de reconquête, en répondant aux besoins exprimés par les gens sur leur territoire. » De fait, les 10 000 m2 de la Cité Fertile ne semblent pas franchement désertés. Louée à la SNCF, cette ancienne gare de fret située en bordure des voies à Pantin (Seine-Saint-Denis) s’apprête à rouvrir pour sa deuxième saison.

De l’autre côté de Paris dans les Hauts-de-Seine, l’équipe du collectif Yes We Camp prépare elle aussi la réouverture de « Vive les Groues », 9 000 m2 à la lisière de Nanterre, Courbevoie et la Garenne-Colombes. Au Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis), le collectif Soukmachines œuvre à transformer l’ancienne usine de salaison Busso en « lieu de rencontre et de partage », tout en animant l’Orfèvrerie à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), une partie des anciennes usines Christofle.

À Pantin, tandis que dans les bureaux l’équipe peaufine la programmation, Stéphane Vatinel poursuit la visite au pas de charge, croisant les artisans venant mettre la dernière main au lieu. Dans un vaste hall, longeant les voies habillées de meubles vintages, les futurs visiteurs pourront se restaurer « de plats entre 8 et 12 euros », en regardant les RER filer vers la gare du Nord ou les trains ICE foncer vers l’Allemagne. Les toilettes sèches sont déjà prêtes, le bar en plein air quasiment, les vastes halles pour accueillir des salons alternatifs – « on veut faire l’anti-Porte de Versailles »– débouchent sur les cuves de bières.

Un effet de la désindustrialisation

Les friches, dernier lieu à la mode ? Elles ne datent évidemment pas d’hier, mais leur physionomie a évolué. « Le processus de friche est intimement lié au contexte de crise ou de récession, explique Lauren Andres, senior lecturer à l’université de Birmingham et autrice d’une thèse intitulée La ville mutable. Dans les années 1970-1980, la désindustrialisation a fait qu’on avait moins besoin de vastes espaces. » Certains de ces lieux vacants deviennent alors, avec leurs intérieurs bruts, des lieux de culture alternative, notamment dans le cadre de développement du mouvement des rave-parties à la fin des années 1980. Ils accueillent également des artistes pour qui la pression foncière rend compliquée la recherche d’un atelier, à l’instar des Frigos, les anciens entrepôts frigorifiques ferroviaires de Paris qui sont désertés au début des années 1970 avec la création du marché de Rungis et sont, au départ, squattés. « Jusque dans les années 2000, toutes les formes culturelles ne sont pas prises en compte par les politiques publiques et les acteurs privés, explique Fabrice Raffin, maître de conférences à l’université d’Amiens et membre du laboratoire « Habiter le monde ». Le point commun à beaucoup de ces friches est donc la réponse à des manques culturels. »

Les années 2010 marquent une nouvelle étape de l’histoire. Ainsi, en région parisienne, comme le soulignent Cécile Diguet et Pauline Zeiger de l’Institut d’architecture et d’urbanisme d’Île-de-France, entre 1996 et 2016, les prix de l’immobilier ont été multipliés par trois, « rendant les coûts de portage plus élevés dans les opérations d’aménagement, et l’opportunité d’une valorisation plus rentable (...) ». De plus, précisent-elles, « la durée moyenne des projets urbains s’est allongée, atteignant dix à quinze ans pour certains, et créant ainsi des terrains en attente d’usage ».

Une forme d’urbanisme transitoire

Charlotte Girerd, directrice projets et développement à SNCF Immobilier, branche du groupe justement consacré à la gestion de ces friches et créée en 2015, admet qu’« il était difficilement défendable de laisser des espaces vides. D’autant que les gens sont attachés aux bâtiments qui sont souvent des lieux inspirants. Mieux valait donc en faire quelque chose ». Pour Lauren Andres, « il y a également la volonté des pouvoirs publics et des propriétaires de surfer sur la vague de la ville créative. L’économie créative est devenue un “terme qui fait le buzz” ». C’est, entre autres, sur la base de ces facteurs qu’émerge « l’urbanisme transitoire », défini ainsi par Cécile Diguet : « Il englobe toutes les initiatives qui visent, sur des terrains ou bâtiments inoccupés, à réactiver la vie locale de façon provisoire lorsque l’usage du site n’est pas déterminé ou que le projet urbain ou immobilier tarde à se réaliser. » Sur ces sites « entre deux vies », loués pour des sommes modiques – « trois fois inférieures aux prix du marché », estime-t-on chez SNCF Immobilier – de nouveaux acteurs développent donc des projets où s’entremêlent, selon le dosage souhaité, différentes sensibilités : fréquemment le culturel, le social, le festif et l’environnemental.

Après avoir répondu à l’Appel à manifestation d’intérêt, Yes We Camp chapeaute ainsi la friche « Vive les Groues », dans l’attente de l’aménagement d’un futur quartier, en y implantant notamment une pépinière, dont les arbres sont destinés à agrémenter le site à venir. Pour la réouverture de la saison, un grand barbecue et un concert fanfare étaient au programme. « Il s’agit de donner une contenance à une vie de quartier, explique Dickel Bokoum, chargée de projet à Yes We Camp. Aujourd’hui, les Groues ne parlent à personne, nous essayons de créer une destination. » Directeur général délégué du Plateau Urbain, œuvrant notamment aux Grands Voisins, sur le site de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul, qui héberge aussi bien une galerie d’art qu’un accueil de jour pour les demandeurs d’asile, Jean-Baptiste Roussat renchérit : « Il s’agit de signifier qu’il va y avoir une évolution du site ; de le remettre dans le récit et l’imaginaire commun. »

À Rouen (Seine-Maritime), sur la Friche Lucien, ancienne gare de fret, Simon Ugolin décrit « un ADN basé sur le soutien à la production artistique » et tenu par des bénévoles. Des conteneurs sont proposés à des artistes à loyer modéré, tandis que le public profite du restaurant, de cours de yoga, de pâtisserie ou de tai-chi-chuan. « Les gens ont besoin de se retrouver dans un cadre non institutionnel », estime-t-il. De celle restée en l’état, « comme réservoir de biodiversité et îlot de fraîcheur », rappelle Cécile Diguet à celle festive ou solidaire, les friches réinventent la façon de penser la ville.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°524 du 24 mai 2019, avec le titre suivant : L’épanouissement des friches festives et « arty »

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