Mercredi 11 décembre 2019

Patrimoine

Philippe Bélaval : « Il serait exagéré de dire que le patrimoine, en France, est à l’abandon »

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 28 août 2019 - 2755 mots

FRANCE

Président du Centre des monuments nationaux (CMN), Philippe Bélaval parcourt chaque jour les routes de France à la rencontre du patrimoine et de ses acteurs. À la veille des Journées du patrimoine, il nous livre son analyse de la situation patrimoniale actuelle.

Les 21 et 22 septembre 2019 ont lieu les Journées européennes du patrimoine. L’état du patrimoine en France est-il aussi préoccupant qu’on le dit ?

Au risque de vous surprendre, pas tant que cela, même si, comme tous les observateurs du patrimoine, je vois des paysages et des monuments qui mériteraient d’être mieux traités et que je trouve certaines situations préoccupantes. Mais il serait exagéré de dire que le patrimoine, en France, est à l’abandon. Un grand nombre d’acteurs, publics et privés, font un travail remarquable, avec les moyens qui sont certes les leurs, parfois avec difficulté, mais quand vous parcourez les routes de France, comme je le fais sans relâche, vous voyez que le pays conserve un tissu de monuments et de paysages globalement préservé. Évidemment, il y aura toujours un contre-exemple pour me démentir : un champ d’éoliennes au sommet d’une colline, une église mal entretenue, un château à l’abandon… Je regrette que le débat patrimonial soit trop souvent un débat de généralités basées sur une approche manichéenne des situations. La réalité est plus diverse et complexe et, par tempérament, plutôt que la moitié vide, je préfère regarder la moitié pleine du verre, pour la simple raison que c’est elle qui désaltère.

Le patrimoine religieux, mis en exergue après l’incendie de Notre-Dame, est-il moins bien entretenu que d’autres patrimoines ?

Je n’en suis pas certain. L’église reste un symbole identitaire fort pour une collectivité, et beaucoup sont correctement entretenues par les municipalités qui en ont la responsabilité. Ce tableau comporte bien sûr des ombres, comme la situation des églises de Paris ou celle des églises des zones où le niveau de déchristianisation pose des questions d’entretien et de sécurité. Les grandes cathédrales dont l’État est propriétaire, parmi lesquelles certains édifices sont très importants par leur valeur patrimoniale et par leurs dimensions, posent de leur côté des problèmes spécifiques. On ne peut pas dire que rien n’est entrepris dans ces cathédrales : Notre-Dame entrait justement en travaux au moment de l’incendie, et Chartres et Rouen, par exemple, ont fait l’objet de chantiers très importants, mais il est vrai que de tels édifices ont en permanence des besoins considérables.

Chaque année, des dizaines de monuments et d’objets entrent dans le champ patrimonial. Est-il raisonnable de tout vouloir conserver ?

La question n’est pas de savoir si ce mouvement est ou non raisonnable, il est simplement nécessaire. À partir du moment où la collectivité reconnaît une valeur historique, esthétique ou mémorielle à un site, un bâtiment ou un objet, il faut le protéger. Par ailleurs, on ne peut pas dire que le génie créatif de la France s’est arrêté à un moment précis de l’histoire et que tout ce que les générations postérieures ont produit ne vaut rien. Les villas du XXe siècle, comme les villas Cavrois de Mallet-Stevens et E-1027 d’Eileen Gray [gérées par le CMN, ndlr], ont été proches de la destruction, mais l’on reconnaît aujourd’hui que ce sont de véritables chefs-d’œuvre. Le patrimoine ne va donc jamais cesser de s’enrichir.

Simplement, je crois qu’est venu un temps de responsabilité et que l’on ne pourra pas continuer à accroître le champ des protections sans se demander comment les nouveaux éléments de patrimoine protégés vont être entretenus, sans savoir qui va les gérer ni quel modèle économique va les faire vivre. Or, de mon point de vue, notre approche de ces questions, en France, est aujourd’hui encore un peu courte. Le premier réflexe est d’en faire un musée ou un lieu destiné à des activités culturelles, mais la carte des musées ou des lieux culturels est déjà dense, comme l’a rappelé fort justement le ministre, et leur exploitation est coûteuse. Il faut donc imaginer d’autres usages. L’exemple du patrimoine industriel est révélateur de ce point de vue : on ne peut pas dire qu’il faut absolument conserver des usines, des barrages, des hangars, etc., si on ne réfléchit pas en même temps à leur usage. C’est un enjeu important, car je suis convaincu que si l’on ne s’en tenait qu’à une théorie de la conservation pour la conservation, l’on entretiendrait la critique de ceux qui pensent que le patrimoine n’est constitué que de vieilleries qui empêchent de bâtir un pays moderne. Cet affrontement est stérile. Au final, il ne permet pas d’avancer efficacement dans la protection et la mise en valeur du patrimoine.

Les budgets alloués au patrimoine par le ministère de la Culture (environ 330 millions) et, plus globalement, par les collectivités territoriales en France, sont-ils à la hauteur des besoins ?

Vous ne serez pas étonné si je vous dis qu’il faudrait une politique budgétaire plus ambitieuse de la part de l’État et des collectivités publiques ! Mais, à défaut de pouvoir dépenser davantage, l’on devrait réfléchir à dépenser mieux. À cet égard, un certain nombre de questions devraient être posées. D’abord, celle de l’équilibre à respecter entre la restauration et l’entretien. Souvent, l’État et les collectivités publiques, comme le privé d’ailleurs, n’entretiennent pas comme il le faudrait le patrimoine jusqu’au moment où leur état devient tel qu’il faut entreprendre de grands travaux de restauration, ce qui coûte en définitive plus cher. La difficulté est que l’on ne peut pas passer brutalement d’une situation à l’autre sans mettre beaucoup d’argent sur la table. Ensuite, j’en reviens à la question des usages : ne peut-on pas trouver, pour un certain nombre de monuments, un modèle économique qui leur permette de dégager eux-mêmes les moyens de leur entretien ou de leur restauration sans dépendre des seules subventions ? C’est le cas de l’hôtel de la Marine [géré par le CMN, ndlr], où 6 000 m2 de bureaux seront loués, ce qui a permis d’emprunter pour restaurer le bâtiment et, plus tard, permettra de l’entretenir. C’est un exemple extrême sans doute, mais le même raisonnement peut certainement être appliqué ailleurs.
 

Le transfert des monuments au privé est souvent polémique. Cela fut le cas de l’hôtel de la Marine comme de l’Hôtel-Dieu de Notre-Dame aujourd’hui. La formule est-elle si mauvaise que cela ?

Je ne la récuse pas, mais il faut toujours veiller à ce que l’activité soit en rapport avec les caractéristiques physiques du monument, bien sûr, mais aussi avec ce qui en fait l’âme. Je ne pense pas du tout que le principe d’utiliser l’Hôtel-Dieu à d’autres fins qu’hospitalières pose problème aujourd’hui [l’Hôtel-Dieu, à Paris, a été cédé au promoteur immobilier Novaxia, pour une somme de 144 millions d’euros via un bail de 80 ans, qui prévoit notamment de dédier un tiers de la surface à des commerces, ndlr] ; ce serait le laisser à l’état d’abandon qui serait préoccupant, mais on voit que l’installation d’une galerie commerciale dans un site historiquement consacré à l’accueil des pauvres, au voisinage immédiat de Notre-Dame, heurte un grand nombre de personnes aujourd’hui.

L’État est très critiqué pour sa gestion du patrimoine. Vous-même, dans un rapport, notiez en 2018 la perte d’efficacité du système. Pourtant, vous ne préconisiez pas de sortir le patrimoine de la compétence de l’État, au contraire. Qu’est-ce qui cloche, alors, aujourd’hui ?

Il faudrait sans doute clarifier un certain nombre de contradictions. D’un côté, l’État affiche sa volonté de franchir une nouvelle étape dans la protection et la mise en valeur du patrimoine à la suite du discours fondateur prononcé par le président de la République le 31 mai 2018. C’est ce que permettent la mission confiée à Stéphane Bern, la création du Loto du patrimoine ou le lancement de l’opération que nous portons à Villers-Cotterêts. De l’autre, vous constatez la multiplication des éoliennes, le vote de la loi Élan [qui réduit les prérogatives des architectes des Bâtiments de France, ndlr], le projet de décret sur les sites classés [qui prévoit de transférer aux préfets ce qui était du domaine du gouvernement], la révision des avantages fiscaux associés au mécénat patrimonial, etc. Cela répond certes à des objectifs louables, mais la contradiction est évidente et l’État doit donc dire comment la politique patrimoniale vient s’articuler avec les autres politiques publiques.

Après la crise des « gilets jaunes », il me semble que cette clarification est devenue encore plus nécessaire. Au fond, ce qui est en jeu dans cette crise, c’est l’équilibre entre les territoires. Or, le patrimoine, c’est la ressource des territoires qui n’en ont pas, ou plus. Pourquoi ne pas faire de la politique du patrimoine un outil de la lutte contre le sentiment d’abandon d’un certain nombre de territoires et de la perte de fierté de leurs habitants ? Pour cela, il faut un État patrimonial fort. Les nombreux élus que je rencontre au titre de mes fonctions sont, dans leur grande majorité, en demande de l’intervention de l’État dans ce domaine, ne serait-ce que parce que la mise en valeur du patrimoine dépend de l’intervention d’acteurs très diversifiés dont il faut coordonner l’action. Qui est le mieux placé pour cela ? L’État, dans son rôle de défenseur des intérêts fondamentaux de la nation, dont la sauvegarde du patrimoine fait partie, et de garant de l’équilibre entre les territoires.

Un certain nombre d’affaires récentes, comme le contournement de Beynac ou la construction d’une tour sur la Maison du peuple à Clichy, font penser que les élus locaux pourraient faire n’importe quoi avec le patrimoine. N’y a-t-il aucun contrôle possible ?

On doit pouvoir contrôler les dérives. Le projet de contournement de Beynac a été stoppé par le juge administratif. Il existe fort heureusement des garanties dans notre État de droit, lesquelles doivent être maintenues, voire renforcées. En tout cas, les affaires de ce type nous ramènent toujours au même constat : les Journées européennes du patrimoine peuvent rassembler 12 millions de visiteurs chaque année, il n’y a pas encore de consensus autour du patrimoine ! Autrement dit, l’attachement au patrimoine s’arrête souvent quand d’autres intérêts entrent en jeu. Plusieurs pistes sont à creuser pour changer cela : enseigner dès l’enfance le sens de la valeur du patrimoine, orienter vers le patrimoine le goût de l’engagement des jeunes ou des seniors, avoir plus largement recours au bénévolat, développer la communication… Consolider, puis élargir, l’attachement de la population au patrimoine, est la meilleure garantie dont il puisse bénéficier dans l’avenir. Des initiatives comme le Pass culture peuvent aussi y contribuer.

En 2018, le Loto du patrimoine a rapporté 22 millions d’euros (porté à 50 millions par l’État). Outre le formidable impact médiatique, est-ce suffisant ?

Cela peut sembler peu en valeur absolue, mais c’est déjà formidable pour les monuments qui en bénéficient. La communication qui a entouré son lancement en 2018, le travail inlassable et remarquable de Stéphane Bern ont mis le patrimoine sur le devant de la scène comme il ne l’avait jamais été et cela a certainement contribué à ce que le CMN dépasse le seuil des 10 millions de visiteurs. Mais la limite du dispositif dans ses contours actuels, c’est qu’il n’est pas suffisant pour mener des opérations d’envergure : le plan de restauration de Notre-Dame, avant l’incendie, c’était 100 millions de travaux, soit plusieurs années de Loto, de même pour la première tranche du projet de Villers-Cotterêts. Cette solution ne nous dispense donc pas de rechercher d’autres modes de financement pour le patrimoine.

Quelles autres ressources faut-il développer, ou inventer, pour financer davantage l’entretien du patrimoine ?

L’expérience du CMN montre que le mécénat participatif est utile mais qu’il ne permet pas, lui non plus, de lever des sommes importantes, Notre-Dame étant l’exception qui confirme la règle. Je pense autrement à deux pistes de financement : la taxe de séjour, car il est tout de même paradoxal de dire que le patrimoine est un facteur de développement touristique sans faire participer le tourisme à son financement, et, pourquoi pas, un droit d’entrée pour des visites culturelles dans certaines cathédrales ou certaines églises remarquables. Je sais que l’Église catholique s’y oppose, mais la question mérite tout de même d’être posée. Chaque année, entre 12 et 15 millions de personnes visitaient Notre-Dame de Paris avant l’incendie. Un droit d’entrée, même modique, organisé de manière à respecter pleinement la pratique religieuse, aurait permis d’alimenter un fonds pour entretenir la cathédrale et, plus largement, s’agissant du même diocèse, les églises parisiennes. Plusieurs pays européens, où la religion catholique occupe pourtant une place importante, ont moins de préventions que nous sur ce point.

Pour certains, la surfréquentation des monuments accélère la dégradation du patrimoine. Ils proposent donc d’en limiter la fréquentation, voire de l’interdire.

Ce n’est certainement pas en réduisant la fréquentation des monuments que l’on élargira le soutien du public au patrimoine ! Vous ne pouvez pas d’un côté dire aux gens « Soutenez le patrimoine, donnez, payez » et, de l’autre, « Restez dehors ». J’entends les inquiétudes que l’on peut avoir par rapport à la conservation des monuments (le CO2 dégagé par les visiteurs, les frottements, le piétinement, etc.), mais comment opérer une sélection entre les visiteurs ? Et puis ce serait remettre en cause le principe de démocratisation de l’accès à la culture porté par le ministère de la Culture et auquel le CMN est profondément attaché. Le patrimoine doit être libre d’accès au plus grand nombre ; les restrictions ne doivent être décidées qu’en toute dernière analyse, comme dans le cas de la grotte de Lascaux.

Les débats entre les défenseurs et les détracteurs du patrimoine sont parfois violents…

Les violences de certaines attaques contre le patrimoine provoquent fatalement des réactions de protection quasi intégristes. À l’inverse, le blocage de certains défenseurs du patrimoine sur la prise en compte des réalités économiques et sociales amène l’autre camp à vouloir dynamiter le code du patrimoine. Cette opposition est stérile. C’est la raison pour laquelle j’avais proposé, dans le rapport que j’ai remis l’an dernier au ministre, d’ouvrir un large débat sur la place exacte que le patrimoine doit occuper dans une société comme la nôtre, en montrant que loin d’être une charge inutile, c’est un véritable atout pour l’avenir.

Le modèle du CMN, avec sa centaine de monuments en réseau, a montré son efficacité. Ce même modèle ne peut-il pas être dupliqué ailleurs, à l’échelle des collectivités territoriales par exemple ?

Pourquoi pas, à condition toutefois qu’il y ait suffisamment de locomotives ! Je crois à la vertu du réseau, mais la force du CMN est de gérer un certain nombre de monuments – je cherche à en augmenter le nombre – qui, par leur visibilité, leur fréquentation et leurs résultats, permettent de faire vivre les autres selon le principe de péréquation des ressources financières. En tout cas, le CMN a montré ces dernières années que, tout en étant une maison centenaire [le CMN est l’hériter de la Caisse nationale des monuments historiques et préhistoriques créée en 1914, ndlr], il savait innover, expérimenter de nouveaux modes de financement, comme le mécénat participatif ou l’emprunt, s’ouvrir au numérique, notamment par la création de l’incubateur de start-up du patrimoine, travailler en partenariat avec de nombreux acteurs publics et privés. Le CMN s’est par ailleurs profondément renouvelé, puisqu’il exploite aujourd’hui non seulement des sites appartenant à l’État, mais aussi à d’autres collectivités publiques, et même des sites appartenant à des personnes privées. Nous devrions d’ailleurs très prochainement faire des annonces importantes, en matière notamment de relations avec le public et de formation, qui viendront encore renforcer la position centrale de l’établissement dans le secteur patrimonial. Je crois que le CMN est un opérateur dont l’État peut être légitimement fier.

Votre coup de cœur pour les Journées du patrimoine ?

L’élan formidable qui a suivi, dans le monde entier, l’incendie de Notre-Dame. J’en demeure bouleversé. Il incombe à tous les acteurs du patrimoine d’être à la hauteur de cet élan.

Votre coup de gueule ?

Ce n’est pas exactement un coup de gueule, mais beaucoup d’aspects de la gestion du patrimoine et de l’espace public de Paris me préoccupent en ce moment.

 

1955
Naissance à Toulouse
Depuis 1979
Conseiller d’État
1990-1992
Directeur général du Théâtre national de l’Opéra de Paris
1994-1998
Directeur général de la Bibliothèque nationale de France (BNF)
1998-2000
Directeur des Archives de France au ministère de la Culture et de la Communication
2010-2012
Directeur général des patrimoines au ministère de la Culture et de la Communication
2019
Président du Centre des monuments nationaux depuis juin 2012
2020
Le CMN inaugurera au premier semestre l’ouverture après travaux de restauration de l’Hôtel de la Marine à Paris
« 36e Journées européennes du patrimoine », sur le thème « Arts et divertissements »,
les 21 et 22 septembre 2019, journeesdupatrimoine.culture.gouv.fr
Centre des monuments nationaux (CMN), www.monuments-nationaux.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°726 du 1 septembre 2019, avec le titre suivant : Philippe Bélaval : « Il serait exagéré de dire que le patrimoine, en France, est à l’abandon »

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