Dimanche 16 décembre 2018

Musée

Le rêve américain des conservateurs français

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 18 février 2013 - 1722 mots

« Un Français à New York » ! La nomination en janvier de Quentin Bajac au MoMA a fait son effet dans le monde de l’art. Une expérience incomparable pour ceux, peu nombreux, qui ont déjà franchi avant lui l’Atlantique. Un risque aussi.

En janvier dernier, Quentin Bajac, responsable du Cabinet de la photographie au Centre Pompidou, prenait la direction du département de la Photographie du Museum of Modern Art de New  York, succédant ainsi à l’Américain Peter Galassi parti à la retraite en 2011. Une entrée en fonction qui fait de lui le premier étranger à diriger ce département. Poser sa candidature a été « une occasion unique de vivre une nouvelle expérience professionnelle qui ne se représenterait pas, de travailler aussi dans une autre culture, une autre langue », confie-t-il. Sa nomination à la tête de ce département, le conservateur français l’explique « comme une reconnaissance » de son « travail personnel accompli pour la photographie en France au Centre Pompidou et au Musée d’Orsay », mais aussi « comme une reconnaissance de la vitalité des institutions françaises en matière de photographie que l’on retrouve au niveau de la recherche et du marché ».

Peu de temps avant la nomination de Quentin Bajac, Sylvain Bellenger s’était vu confier le poste de président du département des Peintures et Sculptures européennes de l’époque médiévale à l’époque moderne du Art Institute de Chicago. « On est venu me chercher », répond-il quand on lui demande s’il a démarché en précisant avoir été « plusieurs fois en contact avec des chasseurs de têtes anglo-saxons pour diriger des collections nord-américaines, eu égard à ses différents emplois aux États-Unis », notamment au Musée d’art de Cleveland où il fut, de 1999 à 2005, conservateur du département d’Art européen de 1500 à 1900.

Au Québec, c’est Nathalie Bondil, directrice et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal depuis 2007, qui a vu son mandat renouvelé en 2011 pour cinq ans. Tandis qu’Olivier Meslay, conservateur en chef du projet du Louvre-Lens, après avoir été nommé en juin 2009 directeur du département d’Art européen et américain du Dallas Museum of Art, était promu, quelques mois après son arrivée, directeur adjoint chargé des départements du musée et de la programmation artistique.
Jamais un tel concentré de nominations de conservateurs français en Amérique ne s’était jusqu’alors produit. Et pourtant, leur nombre se compte encore à peine sur dix doigts. En Angleterre, « leur proportion est encore plus limitée », note Anne Robbins, conservatrice adjointe des peintures après 1800 à la National Gallery. Et dans le reste de l’Europe et du monde, leur présence est réduite à… zéro.

Partir à la recherche d’expériences nouvelles
Partir est un « état d’esprit », relèvent tous les conservateurs expatriés interrogés. « On décide de partir non pour la carrière, mais par curiosité et désir de vivre des expériences nouvelles », énoncent-ils invariablement. Recrutée en 1999 par Guy Cogeval, l’actuel président d’Orsay, pour être son bras droit quand il a été nommé à la tête du Musée des beaux-arts de Montréal avant qu’elle lui succède lors de son départ au Musée d’Orsay, Nathalie Bondil l’affirme ouvertement  : « Ce sont les équipes, les projets, les expériences vécues qui me motivent, pas une carrière administrative. Partir, voyager, dans ma famille, c’est normal. Le plus étonnant pour moi, c’est d’être restée à Montréal. »
« Vivre à l’étranger n’est pas nouveau pour moi », indique de son côté Anne-Lise Desmas, Associate Curator for Sculpture and Decorative Arts au J.  Paul Getty Museum depuis octobre 2008. « J’étais partie à 23  ans à Rome dans le cadre de mes recherches pour le mémoire du troisième cycle de l’École du Louvre » ; Rome où elle est restée d’ailleurs dix ans avant de rejoindre le Getty.

« La collaboration avec l’Amérique, je l’ai toujours établie dès mes premières années en tant que conservateur des musées de Montargis (1987-1991) en organisant des échanges d’étudiants avec le Maryland Institute College of Art  de Baltimore », raconte pour sa part Sylvain Bellenger, ancien boursier Focillon, bourse qui permet de séjourner à Yale University.
 
Très tôt également, Olivier Meslay, après être parti une première fois six mois aux États-Unis via une bourse du Clark Art Institute de Williamstown (Massachusetts) et avoir été en charge de la peinture américaine au Louvre, a consolidé des liens avec l’Amérique au travers de la Terra Foundation for American Art puis du Louvre Atlanta, qu’il dirigea. « C’est moi qui ai cherché à partir une fois signé le projet de Louvre-Lens que j’avais dirigé », dit-il en soulignant que le poste de Dallas lui fut recommandé par David Brenneman, conservateur en chef du High Museum of Art à Atlanta.
 
« Curieusement, je pensais que ces recrutements ne fonctionneraient pas », souligne Jean-Patrice Marandel, conservateur des peintures européennes au Los Angeles County Museum of Art depuis près de dix-huit ans, et tout premier Français à s’être établi en 1968, à l’âge de 23  ans, aux États-Unis, séduit par New  York que la bourse Focillon lui avait permis de découvrir. « Or les conservateurs français s’adaptent beaucoup mieux que je ne le pensais au système américain, extrêmement différent du système européen, ultrarigide et très hiérarchisé. Au regard des problèmes de langue aussi. »

L’Amérique s’ouvrirait-elle davantage à des compétences françaises  ? Peut-être, bien que la préférence aille encore largement au recrutement d’Anglo-Saxons (Anglais, Australiens et Canadiens). « En Amérique, on choisit telle ou telle personne car son profil de spécialiste correspond précisément au poste vacant ou créé, alors qu’en France vous pouvez être spécialiste de l’art islamique et être nommé dans un musée de province qui n’a rien à voir avec votre spécialité », constate Nathalie Bondil. « Outre-Atlantique, on croit aux potentiels des gens davantage qu’en France, on investit dans des potentiels », poursuit-elle tout en faisant remarquer que « les disparités entre grands musées aux États-Unis existent beaucoup moins qu’en France » où demeure toujours une distinction entre musées parisiens et musées en régions. « Situation qui profite à la mobilité et offre plus de perspectives », selon Sylvain Bellenger.
 
« Les équipes dans les musées anglo-saxons sont internationales », note Anne Robbins, qui a postulé à la National Gallery via le Guardian où les annonces pour les postes de conservateurs vacants sont traditionnellement publiées le lundi dans les pages culture. « Les candidatures étrangères y sont encouragées ; tout cela est stratégique, car c’est l’efficacité dans le travail qui est visée. » Également un autre regard sur les collections et un carnet d’adresses, de contacts en France et, plus largement, en Europe.

S’expatrier, une forme de trahison pour certains
Mais pourquoi donc si peu de diplômés de l’École du Louvre, de l’université et/ou de l’Institut national du patrimoine ont-ils choisi la voix de l’expatriation  ? Car « quand on sort de l’Institut national du patrimoine, on estime que l’on est arrivé car on est fonctionnaire », constate Anne Robbins, rejointe dans ce sentiment par tous les conservateurs français en poste à l’étranger. « En partant en Angleterre, j’ai d’ailleurs tiré un trait sur cette sécurité de l’emploi ad vitam aeternam. » « La gouvernance des musées en France est hyperétatisée, centralisée », poursuit sa camarade de promotion Nathalie Bondil. En effet, ne peut être conservateur dans un musée en France que celui qui a passé le concours ultrasélectif de l’INP. « C’est un milieu extrêmement clos, qui structure les valeurs. C’est une exception culturelle, note-t-elle, mais elle donne peu d’opportunités aux jeunes conservateurs de comprendre les vrais ressorts des structures à l’étranger. »
 
L’évolution de carrière qui se dessine pour chacun d’entre eux dans l’avenir est-elle donc plutôt américaine  ? « Certainement », affirment-ils. D’autant que, « le système américain fait que vous êtes toujours sollicité », témoigne Olivier Meslay, approché régulièrement par des musées pour être conservateur en chef voire, récemment, par un chasseur de têtes pour prendre la direction d’un musée. Et puis revenir signifierait pour Anne Robbins « perdre ce cosmopolitisme » qu’elle aime tant à la National Gallery et cette manière de travailler entre les services, largement transversale. « Aux États-Unis, les conditions de travail et de recherche sont bien plus prodigieuses et stimulantes qu’en France », estime Sylvain Bellenger.
 
Au final, un retour en France, peu y songent. « Un temps, avant mon arrivée au Lacma, j’ai voulu revenir, raconte Jean-Patrice Marandel. Mais je me suis heurté au fait que l’on voulait bien que je revienne à condition de tout recommencer depuis le départ  ! » « Quand j’ai quitté Cleveland pour revenir, j’ai réalisé à quel point on était incapable de bénéficier de mon expérience internationale, regrette Sylvain Bellenger. C’était au contraire comme si j’avais trahi, l’hostilité était d’ailleurs assez ouverte. Je me souviens que Francine Mariani-Ducray [ancienne directrice des Musées de France, NDLR] me disait, lorsque j’étais à Cleveland, son besoin d’avoir quelqu’un qui aurait eu à la fois l’expérience internationale et l’expérience provinciale. Une fois arrivé, je n’ai eu aucun poste et j’ai été placé à l’Institut national d’histoire de l’art dans une voie de garage. »
 
« Je ne pense pas qu’une carrière à l’extérieur facilite de fait une carrière en France, je suis à peu près sûr que non, juge aussi Olivier Meslay. Le concours des conservateurs et le système en place sont un frein terrible à une évolution de carrière en France, à une évolution de la profession. » Paradoxalement, partir est moins un risque que revenir en France. Un constat que chacun aimerait voir un jour appartenir au passé.

Hors cadre hexagonal également…

Si Quentin Bajac est le premier Français à diriger le département Photo du MoMA, Christian Caujolle (créateur de l’agence VU) et François Cheval (conservateur et directeur du Musée Nicéphore-Niépce à Chalon-sur-Saône) sont les deux autres spécialistes de la photographie à intervenir le plus à l’étranger. Depuis les années 1980 pour Christian Caujolle, années durant lesquelles, alors responsable du service photo de Libération, il participa pendant trois ans au jury du WordPress. Depuis son arrivée à la tête du Musée Niépce, il y a quinze ans, pour François Cheval dont la dernière intervention à l’étranger fut l’an dernier d’assurer la direction artistique du festival de Lianzhou en Chine et d’« exporter » la réflexion du musée sur la nature de l’objet photographique et de son accrochage.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°655 du 1 mars 2013, avec le titre suivant : Le rêve américain des conservateurs français

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