Samedi 15 décembre 2018

Musée

De l’internationalisation des conservateurs en France

Les rares conservateurs étrangers en France

Les candidats européens au concours du patrimoine sont encore rares. D’autres voies permettent cependant le recrutement de conservateurs étrangers.

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 3 mai 2013 - 1534 mots

Malgré l’élargissement du concours de l’Institut national du patrimoine aux candidats européens en 2005, rares sont les candidats étrangers à se présenter. Le statut de conservateur du patrimoine demeure une spécificité de la fonction publique française. Le monde des musées sait néanmois reconnaître la valeur ajoutée de spécialistes venus d’ailleurs.

PARIS - En décembre 2003, dans un décret modifiant les statuts du Musée du Louvre, l’article 23 stipule que « Peuvent être nommés à l’emploi de chef de grand département des musées nationaux, des professionnels au sens de l’article 6 de la loi n° 2002-5 du 4 janvier 2002 relative aux musées de France, disposant d’une expérience au moins égale à celle des conservateurs en chef du patrimoine ». Le but de la manœuvre ? Pouvoir engager à la tête du département des arts graphiques Carel van Tuyll, alors conservateur au Musée Teyler à Haarlem (Pays-Bas). Grand spécialiste de dessins italiens recruté pour apaiser les tensions du département, le Néerlandais avait un seul défaut : ne pas être conservateur du patrimoine. Ne pas avoir passé le concours de la fonction publique qui ouvre les portes de l’Institut national du patrimoine (INP). Ce dernier est le seul à dispenser la formation ad hoc, sans laquelle toute personne autrement qualifiée n’a le droit d’accéder au statut de conservateur et encore moins tenir les rênes d’un département dans le plus important musée du pays.

L’exception française
Le « cas » Carel van Tuyll est révélateur de cette spécificité française qui demeure malgré l’internationalisation de la sphère muséale. Si certains musées, comme le Quai Branly, accueillent des spécialistes étrangers aux postes de collaborateur scientifique ou de chargé de recherches, et d’autres ont pu engager des directeurs étrangers, comme le Musée national d’art moderne-Centre Pompidou le fit avec Pontus Hultén (1973-1981) et Werner Spies (1997-2000), et le Jeu de Paume avec Marta Gili (depuis 2006), le poste de conservateur garde une dimension sacrée. Les nominations à l’étranger de conservateurs français ont beau être annoncées en fanfare – Sylvain Bellenger à l’Art Institute de Chicago, Olivier Meslay au Dallas Museum of Art, Quentin Bajac au MoMA ou, plus discret, Jean-Yves Marin à la tête des Musées d’art et d’histoire de Genève… –, un musée français s’est rarement félicité d’avoir recruté un conservateur étranger. Et pour cause : le rôle de conservateur du patrimoine en France n’a pas d’équivalent à l’étranger. La formation de l’INP, école d’application, cumule les apprentissages pratiques – gestion des collections, droit du patrimoine, économie du patrimoine, conservation, restauration… Tandis qu’un conservateur à la National Gallery de Londres, du Metropolitan Museum of Art à New York comme de la Gemäldegalerie de Berlin, devra obligatoirement être titulaire d’un doctorat, en histoire de l’art dans l’idéal. « Un conservateur en France est un chef d’orchestre, il doit être capable de diriger une équipe », explique Gennaro Toscano, directeur des études à l’INP. Et de préciser que le concours, réputé parmi les plus difficiles de la fonction publique, exige une maîtrise parfaite de la langue ne serait-ce que pour passer l’épreuve de la dissertation, « exercice franco-français par excellence ».

Un concours exigeant et confidentiel
Depuis 2005, date à laquelle la France s’est enfin pliée aux directives européennes en ouvrant le concours aux candidats de l’Union, seules trois prétendantes se sont distinguées : Susana Gallego Cuesta (Espagne), conservateur des photographies et présences contemporains au Petit Palais à Paris ; Virginia Verardi (Italie), directrice des Musées de Châlons-en-Champagne ; et Stéphanie Mahieu (Belgique), tout juste titularisée de la fonction publique territoriale. Si la première a effectué des études poussées en France et a attendu de pied ferme l’ouverture du concours, la seconde a tenté son équivalent italien, tout en postulant dans des musées internationaux. Signe particulier reflétant une révision à la hausse du niveau des candidats : elles sont docteurs en littérature comparée et en archéologie respectivement. Toutes deux témoignent de l’incompréhension que suscite chez leurs homologues étrangers la primauté, en France, d’un concours sur une carrière riche en publications scientifiques. Témoin privilégié du partage des tâches au Metropolitan Museum – la théorie pour les conservateurs et la pratique pour les services techniques –, Virginia Verdi a souhaité « se rapprocher de l’objet », chose permise par l’aspect technique du poste en France. « Le conservateur en France est au four et au moulin », renchérit Susan Gallego Cuesta, ajoutant qu’en Espagne, où les rapports hiérarchiques sont simplifiés, le conservateur d’un musée ne bénéficie pas de la même aura. Et si elles reconnaissent les avantages d’un concours républicain, à l’opposé d’une politique de recrutement « à la tête du client », toutes deux fustigent son caractère confidentiel et très parisien, dont le simple fait de connaître son existence constitue un premier écrémage.

Conscientes de l’utilité et de la richesse de leur formation, les jeunes conservateurs ne regrettent pas leur choix. Lors du 20e anniversaire de l’INP, Christophe Vital, président de l’Association générale des conservateurs des collections publiques de France (AGCCPF) se rappelle avoir été frappé par les réactions d’admiration que suscitait ce cursus spécialisé auprès de ses collègues étrangers. Une critique majeure demeure cependant : à vouloir former des conservateurs généralistes, le système ne profite pas des spécialisations acquises par certains élèves – une réalité accentuée depuis l’abrogation de la limite d’âge du concours. Or, l’idée qu’un musée puisse être en quête d’un conservateur spécialisé n’est pas aberrante en soi. En 2009, le Musée du Louvre, par exemple, a lancé des lignes du côté de l’Espagne et du Royaume-Uni pour dénicher la perle rare pour sa collection de peintures espagnoles, portugaises et latino-américaines. Le sémillant franco-britannique Xavier Bray, spécialiste de peinture espagnole devenu depuis directeur de la Dulwich Picture Gallery, avait été sollicité, sans succès. Guillaume Kientz, jeune et brillant titulaire du concours, plus à l’aise avec l’art flamand et hollandais, fut finalement recruté.

Le biais des contractuels
Car le système sait heureusement reconnaître la valeur des professionnels étrangers à la carrière scientifique reconnue. Les musées ont ainsi le choix de recruter des prétendants (de toutes nationalités) pour tenir le rôle de conservateur sans toutefois en avoir le statut au sein de la fonction publique. La première solution est d’être contractuel, autrement dit bénéficier d’un contrat d’État, des collectivités territoriales ou encore d’établissement. Si sa durée est limitée à trois ans, ce contrat est renouvelable. Et pour les membres de l’Union européenne, le CDD devient CDI au bout de six ans. Ce type de recrutement correspond à un choix précis, le plus souvent fait en dehors de tout appel à candidatures. Il y a un an, Guy Cogeval se félicitait d’avoir engagé le premier conservateur étranger au Musée d’Orsay, l’Italienne Beatrice Avanzi, responsable des projets d’expositions dix ans durant au MART, Museo di Arte Moderna e Contemporanea di Trento e Rovereto. Orsay et le MART sont des collaborateurs assidus, et Beatrice Avanzi fut notamment commissaire associée de l’exposition « De la scène au tableau » en 2009 à Marseille, puis au MART. Bénéficiant d’un contrat d’établissement, elle n’est pas chargée d’une collection mais contribue à l’organisation d’expositions comme « Les Macchiaioli. Des impressionnistes italiens ? » actuellement au Musée de l’Orangerie. En 1999, le Centre Pompidou accueillait l’Américaine Alison Gingeras, alors conservatrice adjointe au Musée Guggenheim, à New York. Cocommissaire d’une exposition organisée par les deux musées, elle fut remarquée par Jean-Jacques Aillagon, Werner Spies et Bernard Blistène, et engagée à Paris quelques mois plus tard, avant d’être débauchée par François Pinault en 2004 : « J’ai travaillé sur toutes les facettes de la vie de musée – le comité des acquisitions, les expositions temporaires, les projets publics tout en ayant un pied dans les publications, l’atelier d’enfants, le développement du site Internet. J’ai essayé de participer au même titre que mes collègues », explique-t-elle. Citons également, au Centre Pompidou, l’Allemande Angela Lampe (art moderne) et le Danois Jonas Storsve (cabinet d’art graphique).

Postes en chasse gardée
La seconde solution pour irriguer les musées français d’une fraîcheur venue d’ailleurs est d’accueillir un fonctionnaire européen, dans le cadre d’un détachement autorisé par le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Culture. Ceux qui le désirent pourront même tenter de passer le concours du patrimoine en interne. Rappelons qu’en vertu de la mobilité européenne, les conservateurs du patrimoine français ont le loisir de jouer aux chaises musicales avec leurs homologues de l’Union. Sauf que personne ne le fait : les places sont si chères qu’elles sont jalousement gardées. Les conservateurs français sont en effet perçus comme des privilégiés. « En Angleterre, on passe beaucoup de temps à vendre nos projets d’exposition », explique Xavier Bray qui, s’il est envieux de la liberté financière dont jouissent ses homologues, préfère l’idée d’apprendre le métier sur le tas, pour échapper à un certain formatage. Aux États-Unis, la situation est poussée à son paroxysme : « La principale différence est que les conservateurs américains doivent contribuer à trouver des fonds pour leurs expositions, ou solliciter des soutiens pour la constitution de leurs collections (en cultivant les liens avec les administrateurs, les fondations, les galeries, les artistes…). C’est la réalité pragmatique du système américain », précise Alison Gingeras. À l’heure du désengagement progressif de l’État, cette réalité est en passe de devenir elle aussi typiquement français.

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La galerie de peinture du musée des beaux-arts de Chalons-en-Champagne. Les musées de la ville sont dirigés depuis 2012 par Viriginia Verardi. © Photo : Musées de Chalons-en-Champagne

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°391 du 10 mai 2013, avec le titre suivant : Les rares conservateurs étrangers en France

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