Monument

Chantiers - Préserver le site

La difficile protection du site d’Angkor

La gestion des divers programmes de restauration manque de cohérence et d’une vision à long terme

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 4 juin 2013 - 900 mots

CAMBODGE

Site archéologique exceptionnel du Cambodge, Angkor s’érode, victime du pillage, du tourisme et des pluies diluviennes. Si les initiatives internationales se multiplient, une coordination des actions de sauvegarde s’impose. Témoignage unique d’un site fragilisé, les moulages prélevés à la fin du XIXe siècle et restaurés seront présentés à l’automne au Musée Guimet, à Paris.

Difficile de donner des chiffres précis, mais à Angkor (Cambodge), le tourisme connaît une croissance exponentielle vertigineuse. D’après l’organisation nationale Apsara (Autorité pour la protection du site et l’aménagement de la région d’Angkor), il devrait atteindre 7 millions de visiteurs d’ici à 2014, contre 3,5 millions de touristes actuellement. Les voisins asiatiques se pressent en grand nombre pour admirer les temples des anciennes capitales khmères, datant du IXe au XVe siècle et disséminés sur un territoire de quelque 400 kilomètres carrés couvert partiellement par la forêt et ponctué de nombreux villages.

Aux quatre coins de cet immense site archéologique, des restaurateurs venus du monde entier s’activent pour tenter de préserver des vestiges mis à mal par le tourisme de masse – certains visiteurs n’hésitent pas à escalader les temples ou à peloter les éléments sculptés à portée de main – et les pluies diluviennes qui s’abattent sur le pays de juin à octobre. Comme l’explique le conservateur du Musée Guimet Pierre Baptiste, « les Khmers étaient de grands constructeurs mais de piètres ingénieurs. Les structures de grès s’inspirent des constructions en bois et sont peu stables ». Les racines des arbres ou les mouvements du sol sur lequel elles ont été érigées sans fondations font se soulever les pierres. Le grès est une matière fragile : poreuse, elle absorbe l’eau et s’érode facilement.

Autre fléau, le pillage fait encore des ravages face à la demande d’un marché international pour le moins lucratif. Régulièrement, sur les sites, des morceaux de sculptures fraîchement découpés sont prêts à être emportés. « Il faudrait un gardien par touriste ! », déplore Kérya Chau Sun, la responsable du développement culturel pour Apsara. Elle ajoute cependant qu’« il ne faut pas dresser un tableau trop négatif. Angkor est exemplaire à côté d’autres sites du patrimoine mondial. Des efforts considérables ont été réalisés pour valoriser le site depuis l’inscription sur la Liste de l’Unesco en 1992 ». L’année suivante, il y a tout juste vingt ans, un Comité international pour la sauvegarde et le développement d’Angkor (CIC) est mis sur pied en collaboration avec l’Unesco. L’organisme présidé par le Cambodge et coprésidé par la France et le Japon réunit divers experts (architectes, archéologues, restaurateurs) afin d’élaborer une politique cohérente de préservation du site d’Angkor. Officiellement, c’est le CIC qui attribue les chantiers restaurations. Dans les faits, le système obéit à un principe plus pragmatique : le pays prêt à payer peut restaurer le temple de son choix. Les Indiens sont les premiers à être revenus à Angkor alors que la guerre civile était à peine achevée ; ils sont donc très présents aux côtés des Français et des Japonais (les plus grands donateurs du pays), mais aussi des Allemands, Italiens, Américains et Chinois. Chaque nation privilégie les temples les plus centraux, à l’image d’Angkor Vat ou du Bayon, au détriment de sites plus éloignés tels que Phnom Bok.

Plan de développement durable
Certains choix de restauration ont malheureusement endommagé les édifices plutôt qu’ils ne les ont préservés. Aujourd’hui, l’équipe du German Apsara Conservation Project œuvre à réparer les dégâts causés à Angkor Vat par une restauration catastrophique ayant consisté à enduire les structures de grès de plaques d’une résine acrylique censée les rendre étanches. Or, non seulement la pluie est parvenue à pénétrer le grès, mais elle n’a pu en ressortir à cause de cet enduit. Certains travaillent par tranches de travaux successives, d’autres n’hésitent pas à recouvrir les édifices d’imposants échafaudages restant pendant des années en place…

Il faudrait aussi se pencher de manière collégiale sur le principe de restitution – et sur celui de reconstruction – pour éviter de transformer le site en un vaste Disneyland. Si l’ensemble de ces chantiers témoigne de la bonne volonté de chacun, il semble désormais indispensable de planifier les opérations et de mener une action cohérente et unifiée. C’est ce que tente de faire Kérya Chau Sun, qui met aussi sur pied un plan de développement durable : pratique de la pêche sur les plans d’eau du site, promenades en barque par les gens des villages, pistes cyclables, chemins de marche à travers la forêt, sans oublier la construction d’écovillages pour reloger les villageois des zones protégées. Un programme à conduire sur le long terme, alors que les autorités subissent au quotidien une pression immobilière considérable. Apsara est financée par la billetterie d’Angkor, mais les recettes transitent par les caisses de l’État. Résultat, en 2012 Apsara n’a récupéré que 25 % des 40 millions de dollars de recettes. Kérya Chau Sun suggère aussi la mise en place d’un impôt qui pourrait être prélevé sur les opérations des promoteurs immobiliers afin de financer une partie des restaurations. On peut regretter, enfin, l’absence d’une formation à l’échelle nationale afin que les spécialistes présents à Angkor transmettent aux Cambodgiens les différentes techniques de conservation et restauration ; cette action est aujourd’hui très disparate voire inexistante.
Au-delà de son caractère historique et artistique extraordinaire, Angkor, comme le souligne Kérya Chau Sun, est le « socle de la réconciliation d’un peuple brisé, déchiré, par la tragédie de la guerre ».

Légende photo

Angkor, temple du Bayon, détail des tours à quatre visages - © Photo Daphné Bétard.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°393 du 7 juin 2013, avec le titre suivant : La difficile protection du site d’Angkor

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