Un Angkor plus vrai que nature

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · Le Journal des Arts

Le 29 octobre 2013 - 779 mots

Le Musée Guimet ressuscite la figure de l’explorateur Louis Delaporte à travers ses dessins et ses moulages des temples d’Angkor tout juste restaurés. Une réhabilitation grandiose.

PARIS - C’est, sans conteste, l’une des expositions les plus réussies de la rentrée. Tous les ingrédients s’y trouvent en effet réunis : une épopée haute en couleurs (les différentes missions du marin français Louis Delaporte dans une Indochine du XIXe siècle encore nimbée de fantasmes), un choc esthétique (la confrontation des sculptures khmères avec les splendides dessins et aquarelles réalisés par l’explorateur), une scénographie spectaculaire (s’élevant à huit mètres de haut, la reconstitution du moulage de la tour du temple du Bayon au sein même des salles du Musée Guimet).

Il aura fallu ainsi la ténacité de ses deux commissaires – Pierre Baptiste et Thierry Zéphir – pour mener à bien cet ambitieux projet : faire connaître au grand public la figure oubliée de Louis Delaporte (1842-1925) et rappeler sa croisade obstinée en faveur de la reconnaissance de l’art khmer. Présenté à l’exposition, un cliché célèbre d’Émile Gsell de 1866 immortalise ainsi l’aspirant de marine posant sur les marches du perron du grand temple d’Angkor Vat aux côtés des membres de la prestigieuse Mission d’exploration du Mékong. On y reconnaît ainsi Ernest Doudart de Lagrée qui la dirige, Francis Garnier, son second, Clovis Thorel, le chirurgien de marine et botaniste, Eugène Joubert, le médecin et géologue, Louis de Carné, attaché au ministère des Affaires étrangères, et ce jeune homme à la barbe soignée choisi pour son joli coup de crayon… Publiés entre 1869 et 1873 dans la célèbre revue de vulgarisation Le Tour du monde (le Paris Match de l’époque), les récits détaillés de Francis Garnier seront rehaussés par les clichés saisissants d’Émile Gsell et les croquis pittoresques et sensibles de Louis Delaporte : le choc auprès du public sera retentissant.

L’art khmer renaît d’un étonnant périple
Il est cependant des passions dont on ne guérit jamais. De retour dans la vieille Europe, l’explorateur-dessinateur n’aura de cesse de faire connaître au plus grand nombre la grandeur de l’art khmer, « cette autre forme de beau », comme il le définit lui-même. L’exposition du Musée Guimet et le catalogue qui l’accompagne racontent la suite : les différentes missions au cœur de la jungle cambodgienne au mépris des moustiques, des pluies et des fièvres afin de collecter pour le bien des Musées nationaux « statues, bas-reliefs, piliers et autres monuments d’architecture ou de sculpture présentant un intérêt d’archéologie et d’art ». Mais aussi les chocs esthétiques éprouvés par l’explorateur face à ces ruines grandioses encore prisonnières des lianes dont il extrait, avec l’accord officiel des autorités royales du Cambodge, des fragments architecturaux ou des sculptures qui constituent, désormais, les fleurons des collections khmères du Musée Guimet. L’exposition rassemble ainsi ces trois visages de divinités ciselés dans le grès que Louis Delaporte découvrit en 1873 dans le temple du Phnom Bok, alors qu’ils gisaient mutilés, au beau milieu des gravats… Du site marécageux de Koh Ker, l’éphémère capitale du Cambodge de 928 à 944, l’explorateur rapportera deux autres chefs-d’œuvre absolus : Umâ, la compagne du dieu Shiva saisie dans une chorégraphie muette, et ce personnage agenouillé dans lequel les deux commissaires reconnaissent depuis peu un portrait présumé du roi Jayavarman V.

Mais c’est sans aucun doute par la confrontation des œuvres originales avec les moulages et les dessins que la magie angkorienne renaît avec le plus d’efficacité sous les yeux mêmes des visiteurs. Dans cet éloge du simulacre qui redonne ses lettres de noblesse à ces empreintes de plâtre prises sur l’épiderme même des temples, le parcours restitue le contexte architectural des statues, leur dialogue intime et spirituel avec les cieux qui les ont vues naître. Oscillant entre visions idéales ou reconstitutions fidèles, les dessins aquarellés de Louis Delaporte évoquent, quant à eux, la poésie onirique d’un Gustave Moreau.

Caressons le rêve, qu’après cette exposition aux allures de réhabilitation, les moulages de Louis Delaporte ne connaissent plus les différentes avanies qu’ils ont subies depuis leur découverte. Arrachés de l’oubli et de la destruction (ils pourrissaient dans les sous-sols de l’abbaye de Saint-Riquier depuis 1973), ils méritent qu’on les regarde enfin pour ceux qu’ils sont : des sources documentaires infiniment précieuses en raison de la détérioration des temples sur place, mais aussi des œuvres à part entière qui n’attendent plus qu’un lieu de conservation à la mesure de leur valeur.

Angkor, Naissance d’un mythe, Louis Delaporte et le Cambodge

Musée des Arts Asiatiques Guimet, Paris, du 10 octobre 2013 jusqu’au 13 janvier 2014. Renseignements www.guimet.fr, tous les jours sauf le mardi, de 10h à 18h.
Catalogue coédition Musée des arts asiatiques Guimet/Éditions Gallimard, 312 pages, 49 €.

Légende photo

Tympan de porte de la galerie extérieure du Bayon : trois devata dansant, fin XIIe – début XIIIe siècle, moulage en plâtre patiné, montage filasse sur armature de bois, Direction des Arts cambodgiens, 1923 (?), 125 x 241 x 14 cm, Musée Guimet, Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°400 du 1 novembre 2013, avec le titre suivant : Un Angkor plus vrai que nature

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