Dimanche 26 janvier 2020

Musée

ENTRETIEN

Jean Claude Gandur : « Je veux me conduire en institution »

Collectionneur et mécène

L’homme d’affaires et collectionneur suisse cherche une ville en Europe, et plus particulièrement en France, où installer la fondation qui abritera sa collection, riche de plus de 3 000 objets et tableaux.

Jean Claude Gandur. © Point of Views, Ch.
Jean Claude Gandur.
© Point of Views, Ch.

Né en 1949 à Grasse (Alpes-Maritimes), Jean Claude Gandur a passé son enfance à Alexandrie avant de rejoindre la Suisse à l’âge de 12 ans. Homme d’affaires, il a fondé sa propre société, AOG, active en particulier en Afrique dans le secteur énergétique et pétrolier, dont le siège à Genève abrite la Fondation Gandur pour l’art créée en 2010.

Quelles sont les origines d’une collection aussi vaste ?

J’ai commencé par l’archéologie. Du fait que j’ai été élevé les douze premières années de ma vie en Égypte, j’ai eu très tôt une approche de l’art pharaonique et cela m’a laissé des souvenirs très prégnants lorsqu’on a dû quitter l’Orient pour revenir en Suisse. Au fond, je me suis raccroché à ce que je connaissais le mieux, et donc j’ai commencé par des petits objets que j’achetais à la brocante, des amulettes égyptiennes vraies ou fausses, mutilées ou en bon état, qui coûtaient trois sous…

Votre collection frappe par son éclectisme. Comment avez-vous évolué dans votre démarche de collectionneur ?

Quand suis entré dans la vie professionnelle, j’ai été pris d’une sorte de frénésie… Quels que pouvaient être mes revenus, petits, moyens, grands, je les consacrais à l’art. J’ai commencé à acheter des meubles anciens. En 1987, je crée ma propre société, mes moyens augmentent, et là je n’arrête plus d’acheter, d’abord de l’archéologie puis de la peinture à partir de 2000. En 2005, je commence une collection de statuaire chrétienne médiévale. Et à partir de 2012, je m’intéresse un peu plus à l’art précolombien pour des raisons personnelles – aujourd’hui c’est une collection de 250 œuvres. Et puis j’ai continué avec de l’art océanien.

Vous semblez être un collectionneur insatiable : pour vous, le champ des découvertes artistiques n’est donc jamais limité…

Non, pas du tout, ça n’arrête pas ! D’abord, il faut que ça me plaise, il faut que j’aie envie de vivre avec. Si ces conditions sont remplies, j’essaie de viser en priorité ce qui est abandonné par les autres, ce qui me permet d’acquérir des choses importantes à des prix relativement raisonnables. Je ne touche par exemple plus à la peinture des années 1950-1960 tant les prix ont monté. Mais j’ai continué, je suis passé à la Figuration narrative, qui était un mouvement totalement abandonné par le marché ; et puis je me suis intéressé aux Nouveaux Réalistes et enfin à Supports/Surfaces, qui est mon dada en ce moment. C’est ça qui m’intéresse, c’est prendre en main un mouvement et former des ensembles cohérents.

S’il y a un domaine que vous semblez délaisser, c’est bien l’art contemporain…

Des tableaux à 9 millions d’euros, est-ce que ça se justifie ? Moi, avec 10 millions, je fais une collection. Pour moi, l’art, c’est un recul, c’est un regard, c’est laisser le temps décanter aussi le très bon du moyen et du mauvais.

Revenons à l’archéologie, votre point de départ : quelle est votre éthique de collectionneur en matière de provenance ?

C’est l’un des points que je défends avec véhémence. Aujourd’hui, si on ne veut pas être complice [du terrorisme international et des trafics, NDLR], il faut arrêter d’acheter tout ce qui sort du Proche-Orient. Ces cinq dernières années, je n’ai acheté que cinq ou six objets parce que ces objets ont été dans de grandes collections européennes et que j’ai à leur sujet une documentation très précise. Je viens de regarder deux catalogues de ventes actuels : il y a encore des objets archéologiques en vente sans une seule ligne de provenance, c’est scandaleux ! Le contrôle devrait être nettement plus sévère.

Avez-vous déjà été confronté à des demandes de restitution d’objets archéologiques ou ethnologiques ?

Non, cela n’a jamais été le cas, pourtant nous publions nos collections. Publier est un moyen de s’assurer que la collection est parfaitement intègre, vous ne pouvez pas être une collection de qualité, être membre de l’Icom [Conseil international des musées], et ne pas suivre les règles de déontologie. Je veux vraiment me conduire en institution et être reconnu comme une institution. J’ai eu le cas d’un objet que j’avais acheté à la foire Tefaf à Maastricht, un objet qui avait été volé en 2006 en Égypte. Lorsqu’on a découvert ça, j’ai déposé une plainte pénale contre la galerie. L’objet avait été prêté entre-temps pour une exposition aux États-Unis, le risque était énorme que l’on m’accuse d’acheter des objets volés. Et je l’ai rendu à l’Égypte, sans indemnité.

En 2010, vous avez créé la Fondation Gandur pour l’art, installée à Genève. À quel point êtes-vous encore impliqué personnellement ?

Je garde la haute main sur tous les achats. Aujourd’hui, il y a à peu près une douzaine de personnes qui travaillent à la fondation. Je laisse mes conservateurs me faire des propositions s’ils le veulent, mais il faut que ce soit mon choix, à 100 %. Je veux que ça reste ma collection. J’ai eu la chance de pouvoir la faire avec mes yeux, avec mes connaissances, et je veux que jusqu’à la fin on puisse dire : c’est la collection de Jean Claude Gandur. Et puis à mesure que le temps passe, que l’âge avance, on se dit : « ça n’arrête pas de grandir, qu’est-ce que j’en fais ? ».

Parlons justement de la politique très active de prêts que mène votre fondation…

Il y a ici en Suisse une tradition du don, du prêt qui est très forte, mais on reste souvent entre soi. Moi j’ai cherché une ouverture plus large, plus internationale. La fondation prête à des musées du monde entier et nous avons aussi trois partenariats de prêts dans la durée : avec le Musée Reina-Sofía à Madrid et avec les Musées des beaux-arts de Dijon et de Rouen. Avec Bordeaux, l’accord triennal de coopération avec ses musées [NDLR : signé en juin 2019] était une proposition de la Ville – aujourd’hui, tout le monde sait que je recherche un lieu pour installer mon musée…

Ce désir d’un propre lieu d’exposition pour la fondation remonte déjà à 2016, mais il s’était alors soldé par un échec : le partenariat monté avec le Musée d’art et d’histoire de Genève (qui aurait exposé votre collection pour quatre-vingt-dix-neuf ans en échange d’une aide financière pour la restauration du musée) avait été rejeté par votation par les Genevois.

J’aurais envie de dire : heureusement…, car finalement je me suis rendu compte que l’on ne fait pas cohabiter une collection privée avec un musée d’État. Si je crée mon propre musée, je serai libre de faire comme j’en ai envie.

À quoi devrait justement ressembler votre futur musée ?

J’imagine un centre d’art avec un grand jardin en sortie de ville où l’on laisserait les gens investir le lieu, où l’on créerait des animations en dehors du musée et où l’on combinerait des arts différents. Mais d’abord il faut trouver un lieu. Celui-ci une fois choisi, je rentrerai en négociation avec la municipalité. Je cherche plutôt des villes moyennes, des villes de culture avec un fort attachement à leur terroir et un vrai potentiel artistique et qui disposent d’un bassin humain de 1 million de personnes au moins sur un rayon de 25 km. Ce peut être une métropole comme Lyon, Dijon, Strasbourg, Lille ou Bordeaux…. Mais ça ne veut pas dire que c’en est fini avec les prêts. Ma collection, aujourd’hui, c’est 3 200 objets et tableaux. Elle grandit à raison de 100 à 150 œuvres par an ; en moyenne une œuvre tous les deux jours rentre dans la collection. On va arriver, à la fin de mon temps de collectionneur, à environ 4 500 œuvres – nous pourrons exposer 20 % de la collection au maximum et les 80 % restants, il ne faudra pas les laisser dormir, on continuera à les prêter.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°535 du 13 décembre 2019, avec le titre suivant : Jean Claude Gandur, collectionneur et mécène : « Je veux me conduire en institution »

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