Mercredi 12 décembre 2018

Archéologie

Quai Branly

Teotihuacán - Au Mexique, la cité préférée des dieux

Par Claire Doukhan · L'ŒIL

Le 23 septembre 2009 - 1706 mots

Moins célèbre que celle des Mayas ou des Aztèques, la civilisation de Teotihuacán connut pourtant un rayonnement et un éclat inégalés. Le quai Branly présente quelque quatre cents pièces issues des dernières fouilles effectuées sur le sol mexicain.

Étrange paradoxe que celui de Teotihuacán ! Si elle incarne aux yeux des Mexicains le lieu des origines, le berceau de l’identité nationale, l’altière cité qui vit le jour aux alentours de 100 avant notre ère et s’éteignit mystérieusement autour de 650-700 ap. J.-C. n’a jamais fait l’objet, en Europe, d’une exposition d’envergure. Comme si l’aura des Mayas et, plus encore, celle des Aztèques avaient suffi à épancher notre soif d’archéologie, notre fièvre d’exotisme…

Et pourtant, à la lumière des fouilles pratiquées ces vingt-cinq dernières années par l’INAH (l’Institut national d’anthropologie et d’histoire de Mexico), celle qui fut la plus ancienne cité de Mésoamérique ne cesse de livrer des trésors dignes des autres grandes capitales précolombiennes. Mais loin de se contenter d’exposer des chefs-d’œuvre, l’exposition du musée du quai Branly tente de cerner ce qui fit la grandeur de cette mégalopole ayant accueilli jusqu’à 100 000 habitants du temps de son apogée.

L’obsidienne, une roche convoitée
Comme le souligne Alejandro Pastrana dans le catalogue, « c’est sur l’Altiplano mexicain que se sont développées les sociétés préhispaniques les plus puissantes de Mésoamérique ». La raison de cette implantation tient en un mot : l’obsidienne. D’une teinte oscillant entre le vert et le gris-noir en passant par des nuances mordorées, cette roche d’origine volcanique allait non seulement assurer la prospérité de Teotihuacán mais se prêter aussi à tous les usages, commerciaux, religieux et artistiques. Armes, parures, sculptures, instruments rituels, etc., l’obsidienne est omniprésente à Teotihuacán. Les archéologues mexicains ne viennent-ils pas d’y découvrir les traces d’ateliers présentant des déchets obtenus par différents procédés de taille ? À côté du travail de l’ardoise, de la jadéite, des coquillages et d’autres matières précieuses, la taille de l’obsidienne ainsi que le contrôle de son exploitation consolidaient la primauté de Teotihuacán sur toute la région, et même au-delà.

L’impressionnante croissance démographique qu’a connue la cité à partir de 200 avant notre ère s’explique ainsi par l’arrivée massive de différents groupes ethniques, attirés par son effervescence créatrice et ses vastes chantiers. Ne s’agissait-il pas, ni plus ni moins, de reproduire sur Terre l’univers sacré ? Car loin d’être un simple centre de production économique, Teotihuacán incarnait aux yeux de ses habitants et de toutes les populations indiennes environnantes la mémoire du monde, le lieu même où naquirent les dieux et, dans leur sillage, les premiers êtres humains. « Bien qu’il fît nuit, bien que le jour ne se fût pas levé, bien qu’il n’y eût aucune lumière, Ils se rassemblèrent. Les dieux se réunirent ici à Teotihuacán », affirment les codex indigènes, véritable mémoire des mythes. C’est donc ainsi qu’il faut lire l’architecture grandiose de ses monuments, qu’il convient de décrypter les savants calculs astronomiques et calendaires qui président à leur disposition. Urbanistes de génie, les habitants de Teotihuacán firent de leur cité volcanique le centre politique et spirituel de l’univers, le nombril du monde…

Une cité cosmique
Point de hasard si le touriste qui foule pour la première fois les allées de ces ruines austères et minérales se sent soudain si humble, si petit face à ces « pyramides » de pierre que l’on croirait presque inhumaines. Sans doute leur profil répondant à merveille à celui des montagnes accentue-t-il encore la stupeur voire le malaise. Même visité par des millions de touristes venus des quatre coins du monde, Teotihuacán résiste à l’admiration béate. Car davantage que « belle » ou « aimable », la cité s’impose au regard par la majesté de ses monuments, la science de ses proportions. Hélas, seule une infime partie s’offre aux visiteurs : sur les 22 km2 que couvrait la ville lors de son extension maximale, 5 % seulement ont été fouillés ! C’est donc un petit tronçon de la cité que l’on perçoit en arpentant la majestueuse « chaussée des Morts », véritable colonne vertébrale du site. Le regard ne peut manquer alors d’être happé par celle que les Aztèques baptisèrent, quelque mille ans après son édification, la « pyramide du Soleil ».

Hélas, des restaurations abusives et hasardeuses effectuées à l’aube du xxe siècle (à une époque où l’archéologie cédait volontiers aux sirènes du sensationnel) ont noyé sous plusieurs tonnes de pierre et de ciment le bâtiment qui comportait à l’origine quatre corps sur une base quadrangulaire de 220 m de côté. Menées en 1993 par l’archéologue mexicain Eduardo Matos Moctezuma, les fouilles de l’imposant monument (il faut avoir le courage de gravir ses marches escarpées pour atteindre son sommet, à presque 66 m du sol !) ont cependant mis en lumière les différentes étapes qui présidèrent à sa construction, au cours des 150 premières années de notre ère. En outre, les différents éléments qu’elle recelait – une grotte investie d’un symbolisme de vie et de mort, un canal souterrain, et la présence, à chacun de ses angles, de squelettes d’enfants associés au dieu Tlaloc – ont poussé à croire que la pyramide du Soleil était bel et bien associée aux dieux de l’eau. Dissimulé aux regards par l’enceinte de la « Citadelle » (en fait, une vaste esplanade qui pouvait accueillir plusieurs milliers de personnes lors de cérémonies civiles et religieuses), le temple de Quetzalcoatl subjugue, quant à lui, par la magnificence de son décor sculpté alternant, avec un sens consommé du théâtral, les têtes en haut-relief du mythique Serpent à plumes (que l’on devine polychromes) avec celles de Tlaloc, l’omniprésent dieu de la pluie. Certains spécialistes avancent toutefois qu’il s’agirait plutôt de Cipactli, le monstre mi-tellurique mi-aquatique symbolisant l’union de la terre et de l’eau qui est la base de toutes les sociétés agricoles…

Mais à la faveur de récents sondages pratiqués à l’arrière du temple, quelle n’a pas été la surprise des archéologues mexicains de dégager quatre ensembles de sépultures collectives regroupant des squelettes de sexe masculin arborant de riches parures de coquillages, les mains attachées à l’épaule, ce qui tendrait à évoquer une mort violente ou sacrificielle ? On est aux antipodes, semble-t-il, de l’aura « romantique » dont on nimba Teotihuacán pendant de longues années. Dans un aveuglement collectif, les chercheurs firent en effet de la mégalopole préhispanique une société pacifique et théocratique, et non un État militariste comme le suggéraient pourtant ces cohortes de guerriers-aigles et de jaguars assoiffés de sang envahissant les fresques des palais comme les parois des vases peints… Avec les toutes dernières découvertes effectuées par Ruben Cabrera Castro sous la « pyramide de la Lune », le doute n’est désormais plus permis. Située à l’extrémité septentrionale de l’allée des Morts, cette construction altière abritait en fait sept édifices superposés dont trois d’entre eux recelaient dans leurs « entrailles » des dépôts funéraires. Ligotés, bâillonnés, parfois même décapités, les individus exhumés reposaient pour la plupart au milieu de restes osseux (squelettes de canidés, de félins, d’oiseaux de proie…) mais aussi d’offrandes (couteaux en obsidienne, disques en ardoise et en pyrite ou figurines anthropomorphes faites de mosaïques en serpentine dont la splendeur laisse pantois !).

L’affirmation d’une esthétique
Car au-delà de nouvelles grilles de lecture, c’est bien un « style » propre à Teotihuacán que dévoile l’exposition parisienne. Connus essentiellement pour cette invention architecturale promise au succès que l’on connaît dans toute l’aire mésoaméricaine (le fameux talud-tablero aboutissant à un décrochement en talus et à une valorisation de l’extension), les artisans anonymes de la fastueuse cité se montrèrent aussi de remarquables sculpteurs. Taillés dans la roche ou modelés dans l’argile, parfois même constellés d’une mosaïque de turquoises, leurs masques semblent esquisser le rictus de la mort. Non moins saisissantes apparaissent ces représentations de prisonniers sacrifiés, bouche béante, bras comme paralysés par l’épouvante. L’on chercherait en vain, il est vrai, des représentations « aimables » parmi ces images qui semblent toutes porter le sceau des ténèbres. Les dieux eux-mêmes paraissent hiératiques et figés, tel Tlaloc et ses yeux éternellement écarquillés. Sans doute faut-il se tourner vers l’art de la fresque pour deviner, çà et là, quelques touches de fantaisie (voir encadré). Mais ne nous y trompons pas ! Même chatoyants et « fleuris », le sacrifice et la mort rôdent toujours à Teotihuacán…

Un monde en Technicolor
C’est en fait une vision totalement différente de l’époque que retient le visiteur lorsqu’il arpente les vastes bâtiments civils ou religieux de Teotihuacán. La grande cité précolombienne rutilait en effet sous les couleurs qui, toutes, traduisaient un symbolisme cosmique extrêmement concerté. Une palette de quatre teintes servait ainsi à désigner les quatre points cardinaux : le jaune indiquait le Nord, le bleu le Sud, le rouge l’Est, et le noir l’Ouest. Toute la ville elle-même était badigeonnée de blanc et de rouge, cette bichromie symbolisant la fertilité de la lune et la force. Les pigments étaient d’origine végétale ou minérale. Le noir était tiré de la pyrite, le vert clair s’obtenait par le broyage de la malachite mêlée à un bleu marine non identifié, le fond rouge foncé provenait de l’hématite. Le stuc, quant à lui, fut d’abord lié à l’aide de calcaire pilé, puis avec de minuscules particules de quartz qui lui conféraient une dureté et une brillance caractéristiques des peintures de Teotihuacán.

Les fresques
Contrastant avec la sévérité de la statuaire, les fresques n’en trahissaient pas moins la même obsession pour le sacré. Car au-delà de leur palette chatoyante, ces processions de dignitaires ou de prêtres brandissant des couteaux d’obsidienne, ces files de rapaces aux serres menaçantes, ces jaguars emplumés dévorant des cœurs sanguinolents regorgeaient d’allusions sacrificielles. Loin, bien loin des interprétations lénifiantes dénoncées par le grand américaniste Christian Duverger ! Il n’en demeure pas moins que ces artistes anonymes au service du rituel et du sacré furent d’admirables peintres qui parèrent les murs des temples comme ceux des résidences privées de fresques oniriques dignes des rêves les plus fous des surréalistes ! Des créatures chimériques y côtoient des personnages somptueusement vêtus de plumes et de parures, dans des décors composites mêlant harmonieusement éléments réels et fantaisistes. Non moins exceptionnels, les vases tripodes reproduisent, avec une infinie délicatesse, le monde bigarré de Teotihuacán, « le lieu où naissent les dieux »...

Repères

Vers 100 av. J.-C.
Fondation de la cité.

1-150
Construction de la chaussée des Morts, des pyramides du Soleil et de la Lune.

150-250
Construction du temple de Quetzalcoatl, ou Serpent à plumes. Contrôle des mines d’obsidienne.

250-550
Apogée de la cité. Rayonnement économique et culturel en Mésoamérique.

550-700
Déclin et chute de la cité.

XIVe siècle
Redécouverte par les Aztèques qui lui donnent son nom actuel.

1987
Inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.


Autour de l’exposition
Informations pratiques. « Teotihuacan », jusqu’au 24 janvier 2010. Musée du quai Branly, Paris. Mardi, mercredi et dimanche de 11 h à 19 h. Jeudi, vendredi et samedi de 11 h à 21 h. Tarifs : 7 et 5 €. www.quaibranly.fr
Le Mexique à Paris. L’Instituto cultural de México, situé dans le IIIe arrondissement, a pour ambition de diffuser la culture et l’art mexicains en France, et de coordonner les échanges entre les deux pays. Au mois d’octobre, en parallèle de l’exposition de photographie « Umbrales/Seuils », montée dans le cadre de Photoquai [p. 69], le centre accueille l’écrivain Carmen Boullosa pour une rencontre avec le public. Le site Internet, www.mexiqueculture.org, publie également le programme de toutes les autres manifestations organisées à Paris : récitals de musique, conférences, etc.

Thématiques

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°617 du 1 octobre 2009, avec le titre suivant : Teotihuacán - Au Mexique, la cité préférée des dieux

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