Art contemporain

Quand les Frac sortent de leur réserve

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 12 février 2019 - 1369 mots

Alors que les Fonds régionaux d’art contemporain dits de nouvelle génération se multiplient, le risque de muséification les guette. L’essentiel de leur programmation consiste pourtant dans leurs dispositifs hors les murs, une activité mal connue au cœur de leur mission.

Présentation de la Flash Collection du Frac Île-de-France au lycée Jean Monnet de La Queue-lez-Yvelines
Présentation de la Flash Collection du Frac Île-de-France au lycée Jean Monnet de La Queue-lez-Yvelines
© Photo : Martin Argyroglo / FRAC Île-de-France

« Il y a une énorme envie d’art contemporain en région », assure Claire Jacquet, la directrice du Frac (Fonds régional d’art contemporain) Aquitaine. À Bordeaux, le Frac s’apprête à s’installer dans les trois derniers étages flambant neufs de la Meca (Maison de l’économie créative et de la culture en Aquitaine), dont le chantier se termine. Pourtant, à la veille de cet emménagement, Claire Jacquet l’affirme avec force et un certain sens du paradoxe : « Notre ADN reste celui d’une collection nomade. »

C’est un lointain souvenir, mais en 1982, au moment de leur création officielle par Jack Lang, alors ministre de la Culture, « les Frac n’avaient pas de lieu fixe, rappelle Xavier Franceschi, directeur du Frac Île-de-France. Leur mission était de constituer une collection et de la diffuser. Si ces nouvelles institutions n’étaient pas dotées de murs d’exposition, c’était justement pour obliger leurs responsables à en chercher ». La nécessité d’avoir des bureaux, mais aussi des réserves, la difficulté à exister sans espace consacré… : au tournant de l’année 2000, le Frac des Pays de la Loire est le premier à investir un bâtiment spécifiquement conçu, ouvrant la voie à des structures dites de « nouvelle génération ».

Peu connue, leur programmation hors les murs des Frac en perpétue cependant le principe fondateur. Et elle est loin d’être marginale. Si l’on en croit les chiffres de fréquentation de ces établissements, cette activité demeure à ce jour proportionnellement trois fois plus importante que la programmation in situ. Selon une enquête du ministère, l’ensemble des Frac aurait ainsi attiré en 2016 « 1,7 million de visiteurs, dont 400 000 dans les murs et 1 300 000 hors les murs ».

Faut-il voir dans ces statistiques une justification artificielle de leur mission ou au contraire un véritable engagement ? Sur les 28 expositions organisées par le Frac Auvergne en 2017, seulement trois ont pris place dans ses locaux. « 11 se sont tenues dans des lieux d’exposition patrimoniaux (chapelles, châteaux, musées…), 14 dans des lycées, détaille Jean-Charles Vergne, le directeur. Au total 40 900 visiteurs ont franchi le seuil du Frac cette année-là et 90 000 ont vu nos expositions à l’extérieur. » Hors les murs est donc bien « la partie immergée » des Frac. Du fait de son éclatement géographique et de la variété de formes qu’elle recouvre – de la simple cimaise accompagnée d’un cartel à la présentation d’œuvres par un médiateur –, c’est la moins facile à appréhender. Et ce n’est pas la plus séduisante, puisqu’elle reste très discrète. « Je bâtis la programmation de l’année scolaire entre octobre et avril, explique Laure Forlay, chargée des publics du Frac Auvergne. Les enseignants des lycées partenaires me soumettent des thématiques, je leur propose une sélection d’œuvres, puis on affine le choix ensemble. » Les œuvres qui sortent ne sont ni les plus grandes, ni les plus fragiles, ni bien sûr, les plus chères. Mais le fonds en compte plus de 900, cela laisse du choix.

Un public très varié

« Le taux de rotation de notre collection avoisine les 30 %,estime pour sa part Xavier Franceschi, en accord avec notre vocation : aller vers le public. » Quel public et dans quels contextes ? Le panel est large, des écoles maternelles aux musées en passant par les foyers d’accueil, les établissements pénitentiaires ou les hôpitaux. « Au Frac Aquitaine, nous sommes orientés de façon assez volontariste vers le champ social, explique Claire Jacquet. Les outils de médiation classiques sont très rigides. Il faut inventer. Avec “Chantons la collection”, qui s’appuie sur des ateliers pratiques autour de la prise de parole et de la composition musicale, nous nous adressons par exemple à des gens qui n’ont pas forcément une bonne maîtrise de l’écrit. » Le Frac Grand Large-Hauts de France a pour sa part noué un partenariat avec les Maisons des enfants de la Côte d’Opale (Mecop), qui hébergent des mineurs placés sur décision judiciaire. Depuis quatre ans, ces derniers conçoivent chaque année pour le Frac une exposition à partir de sa collection.

Les expositions dans un contexte culturel ne sont pas forcément les plus simples à organiser. Outre sa politique de prêts d’œuvres aux lycées de l’Eure et de la Seine Maritime, le Frac Haute-Normandie délocalise deux à trois fois par an, depuis 2012, une pièce de sa collection dans le cadre du dispositif « Un espace pour une œuvre ». En 2018, au Musée de Giverny, le Frac a proposé, pour dialoguer avec l’exposition consacrée aux nénuphars et feuillages de Reiji Hiramatsu, une photographie de Darren Almond, Fullmoon@Tsunami Breaker. « Cela a l’air léger comme ça, mais ça ne l’est pas, relate la directrice du Frac, Véronique Souben. Car cela nécessite pas mal d’allers-retours avec les conservateurs du musée. » L’intérêt ? Une visibilité accrue pour le Frac, qui soigne sur place sa signalétique afin d’être mieux identifié grâce à son logo et à sa charte graphique.

Le succès de ces programmations hors les murs se mesure d’abord aux attentes qu’elles suscitent et qui ne sont pas toutes satisfaites, faute de moyens. Avant 2013 et pendant huit ans, le temps de réaliser les travaux de son ­nouveau bâtiment, le Frac Franche-Comté a fonctionné sans lieu pérenne.« Nous étions alors en demande d’endroits où exposer, mais depuis, le rapport s’est inversé,constate la directrice Sylvie Zavatta.Établissements scolaires, musées, ­festivals… les contacts se sont multipliés et nous sommes très bien accueillis dans les zones blanches culturelles. »

La plupart des Frac sont unanimes : la limite à la diffusion de leurs collections est celle posée par leurs effectifs (qui varient de six à plus de 20 personnes selon les structures), et par leurs budgets, essentiellement des subventions de l’État et de la Région. Car le hors les murs coûte cher. « Les établissements déboursent seulement 200 euros pour une exposition à la carte livrée clef en main, avec des fiches pédagogiques spécialement conçues et un dispositif de sécurité… », souligne Jean-Charles Vergne. Au Frac Île-de-France, Xavier Franceschi se félicite du partenariat noué pour trois ans avec la Fondation Engie, qui a permis, en étoffant le dispositif « Flash Collection » (lire encadré) de toucher une cinquantaine de lycées sur l’année scolaire 2017-2018. Ce n’est pas la même chose, on s’en doute, d’accrocher des œuvres dans un hall, fut-il d’hôpital, que de les accompagner d’une médiation.

S’il est difficile de faire preuve d’exhaustivité concernant la programmation hors les murs, qui ne cesse de générer de nouveaux « outils », il est encore plus délicat d’en mesurer l’impact. « Pour avoir un retour, il faudrait mettre en place un suivi, mais les équipes sont beaucoup trop petites », déplore Véronique Souben.

La co-construction

La « coécriture » des expositions, qui permettrait une meilleure appropriation des œuvres, est une tendance forte ces dernières années. Le Frac Franche-Comté a ainsi inauguré à la rentrée 2018 « l’École des médiateurs », qui sensibilise le jeune public à la médiation de l’art contemporain, en particulier les élèves des filières littéraires et artistiques. « Nous développons de plus en plus la coconstruction des projets, que ce soit avec l’enseignement supérieur ou avec le champ social, confirme Keren Detton, directrice du Frac Grand Large-Hauts de France. Cela invite à penser l’exposition dans son ensemble, jusque sur le plan technique ; le public devient acteur. » Pour autant qu’il se sente concerné. « Tous les publics n’ont pas vocation à s’intéresser à l’art contemporain, tempère Emmanuel Latreille, directeur du Frac Occitanie Montpellier. Et tout mouvement d’œuvre entraîne une usure, sachant que dès lors que l’artiste est décédé, la restauration fait perdre de la valeur à l’œuvre. »

Reste que ces initiatives comblent un manque, en particulier du côté de l’Éducation nationale. « En France, dans le secondaire, il n’y a pas d’enseignement d’histoire de l’art – alors que c’est le cas dans d’autres pays européens, où la dimension contemporaine des œuvres est par conséquent mieux acceptée », estime Xavier Franceschi. Les lycées étant dépendants de la Région, qui finance les Frac, il semble d’autant plus cohérent que ces derniers s’attaquent à ce déficit de formation en offrant ce qui constitue souvent un des rares accès directs à la création contemporaine. Au plus près, donc, de leur mission d’origine.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°516 du 1 février 2019, avec le titre suivant : Programme hors les murs : alibi ou raison d’être des Frac ?

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